Source: Archives Territoriales de la Guyane
Moniteur de 1874 n° 43 Samedi 24 octobre 1874
Page 217 à 227 Chronique Locale; Voyage à l’Oyapock.

Le Gouverneur vient de visiter le quartier de l’Oyapock où aucun Gouverneur ne s’était rendu depuis neuf ans. Il était accompagné dans sa tournée de MM. Quintrie, Directeur de l’intérieur, Diavet, Chef du service judiciaire, Emonet, Préfet apostolique, Couy, conseiller privé, Cassé, trésorier-payeur, l’abbé Lecomte, Couy (Emile), lieutenant de vaisseau, Roustan, conducteur principal des ponts et chaussées, et Halley, officier d’ordonnance. Madame Loubère avait aussi voulu être de l’ex¬cursion.
C’est l’aviso à vapeur le Serpent, commandé par M. le lieu¬tenant de vaisseau Passemard, qui allait remonter l’Oyapock, en faisant presqu’un voyage d’exploration, car, depuis nombre d’années, aucun bateau à vapeur n’était entré dans le fleuve. Parti de Cayenne, à sept heures du soir, le Serpent côtoyait le lendemain, au matin, la Montagne-Argent, et, laissant bien loin à sa gauche le Cap-d’Orange, sur le territoire contesté, et à sa droite le Mont-Lucas, il entrait dans la magnifique baie de l’Oyapock, vaste estuaire dont l’étendue en largeur est de dix milles marins et qui reçoit également les eaux de l’Ouassa à l’est et du Ouanari à l’ouest. Le Ouanari baigne des terres basses et fertiles où une partie notable de la population du quartier s’est agglomérée, et non loin de son embouchure se trouve une sucrerie, la seule qui existe encore à l’Oyapock.
Le Serpent, aidé par la marée, a remonté pendant cinq heures ce fleuve, le plus pittoresque de la Guyane, grossi par de nom¬breux affluents, parsemé d’îles étendues, aux rives s’étageant de chaque côté en collines qui vont se perdre dans un horizon de mon¬tagnes. En passant devant les habitations échelonnées le long du fleuve ou cachées dans les criques, le bâtiment donnait rendez-vous au bourg, par la voix du canon, aux riverains qui n’avaient pu être prévenus à temps de l’arrivée du Gouverneur, ni de celle du Préfet apostolique qui venait donner la confir¬mation à ses ouailles éloignées. Les habitations répondaient à l’appel par des salves de mousqueteries.
À onze heures, l’aviso mouillait devant le bourg de Saint-Georges, ancien pénitencier, dont les établissements conservés servent aujourd’hui de demeures aux fonctionnaires et aux rares habitants de la localité. Le Gouverneur, après avoir visité la maison du commissaire-commandant, l’église et les ruines des anciens établissements, s’est rendu, avec le personnel qui rac¬compagnait, au presbytère où une hospitalité qui, pour être improvisée par M. le Préfet apostolique et M. le curé de Saint-Georges, n’en a pas moins été complète et largement offerte à tous pendant la durée du séjour à l’Oyapock.
Le lendemain, grande solennité à l’église, à laquelle assis¬tait le Gouverneur ainsi que Madame Loubère et tous les fonc¬tionnaires. Les fidèles, parmi lesquels se trouvaient des Indiens, venus de toute part, se pressaient à la grand’messe, et un certain nombre recevait la confirmation. M. le Préfet, dans cette église pauvre et nue, jetée an milieu des peuplades indi-gènes, aux confins de la Guyane française, desservie par un prêtre valétudinaire, a été touchant quand, s’aidant, dans son sermon, de locutions du pays et de paroles qu’il a su mettre à la portée du plus pauvre d’esprit de ses auditeurs, il a dépeint avec une grande couleur locale la lutte du bien et du mal et a donné l’explication des effets du sacrement de la confirmation.
Après la messe, le Gouverneur a profité de la réunion du dimanche pour s’enquérir, près des notables convoqués à la Mairie, des besoins de la localité, des vœux des habitants et les engager en même temps à multiplier les plantations de coco¬tiers et de vanilliers. Puis un chef indien, le capitaine Dondon, de la tribu des Oyampis, a reçu de la main du Gouverneur le bâton de commandement, sous forme d’une canne de tambour-major et l’investiture du collier légendaire de capitaine général. À ce collier est suspendue une médaille ou pièce de 5 francs frappée à l’effigie de Louis XVIII, avec une légende effacée au verso. Elle était portée par le capitaine Gnongnon (Note : le dernier n du nom n’est pas sûr, à cause de l’état du document.) décédé, père du capitaine investi aujourd’hui. Dondon a promis d’un air fort digne, aide et protection à tous les fonctionnaires et habitants de la Guyane qui se dirigeraient vers ses campements. Ensuite a défilé devant le Gouverneur bon nombre de réclamants et de solliciteurs de concessions de terres, et puis les doyennes de l’endroit, dans tous leurs atours, en tète desquelles la mère Lindor, qui porte allègrement ses 97 ans , qui aime encore fort à embrasser et dont la longue filiation cultive prés de deux kilomètres de terrains le long du fleuve.
Il n’existe à Saint-Georges que huit à dix maisons en ruines, dont la moitié occupée par des fonctionnaires ou agents de la colonie, et un débarcadère en mauvais état. Le Gouverneur a donné l’ordre de réparer tous les bâtiments coloniaux et le débarcadère. La colonie peut-elle en effet laisser sans protec¬tion, sans centre d’approvisionnements, toute une agglomé¬ration de populations jetée à son extrême limite, quand de l’autre côté du fleuve, faute d’établissements permanents, le territoire nous est contesté? À quoi s’élèvent, du reste, ces dépenses compensées en partie par les produits des impôts perçus dans le quartier?
On ne peut séjourner à Saint-Georges sans aller au saut de l’Oyapock. Il faut environ trois heures pour s’y rendre, quoique les légères pirogues qui nous y ont conduits nous aient déposés en moins de deux heures et demie à l îlet Casfesoca, au pied du saut. Sur cette île, assez petite, située au milieu du fleuve, est bâti un fortin ou blockhaus, dont la toiture seule est en ruine. Lors d’une guerre entre les nègres Bonis venus du haut Maroni et les Indiens de l’Oyapock, ce fortin avait été cons¬truit dans le but de protéger les Indiens qui, les plus faibles, étaient impitoyablement massacrés par leurs ennemis.
Là encore des ordres ont été donnés pour la conservation de ce monument historique de la colonisation. De l’île Casfesoca on embrasse le vaste barrage de rochers granitiques et quartzeux au milieu desquels le fleuve se précipite en mille canaux, tantôt serpentant comme dans le grand et le petit sauts en deux immenses cours d’eau qui tombent en bouillonnant dans le bassin inférieur, tantôt formant cascades ou s’échappant en minces filets d’argent, sur un espace non interrompu d’au moins deux kilomètres. Comment ne pas approcher des sauts et
ne pas atteindre une île verdoyante placée comme une oasis au pied des rochers? Quelques coups de pagayes vigoureuse¬ment appuyés nous portent en dedans d’une jetée naturelle, sur la rive, où nous attend le capitaine Dondon, entouré de quelques Indiens et de leurs femmes. Dondon, fidèle à sa parole, nous donne l’aide de sa main, et nous descendons dans cette île charmante coupée en cent endroits par de petits bras du fleuve et qui est un vrai bouquet de verdure. Il n’est possible de décrire ni la beauté du site, ni la majesté de la chute; mais l’émotion nous gagne et le souvenir de la promenade au saut de l’Oyapock restera dans la mémoire de tous.
Le 20, à onze heures, le Serpent regagnait Cayenne. Il s’arrêtait cependant devant la Montagne d’Argent, où descendait le Chef de la colonie, à l’effet d’examiner dans quelle mesure les matériaux de cet établissement pénitentiaire, abandonné depuis environ dix ans, pourraient être utilisés ailleurs. Ce pénitencier de la Montagne d’argent devait être fort beau et productif à en juger par les ruines presqu’imposantes de l’église, de la maison du commandant, des autres établissements et des anciennes plantations de caféiers.
On se rembarquait le soir, et à trois heures du matin, le Serpent mouillait en rade de Cayenne.
Ces excursions sont excellentes. Les populations aiment à connaître leurs gouvernants, et ceux-ci peuvent résoudre les questions sur les lieux en connaissance de cause.
Fin de l’article
