
La Guyane française avant les engagés indiens — L’abolition de 1848 et la crise économique
Par Patrick Bhagooa (Boodney)
Pour comprendre pourquoi plus de huit mille engagés indiens débarquèrent en Guyane française entre 1856 et 1877, il faut d’abord comprendre la crise profonde que traversait cette colonie depuis l’abolition de l’esclavage en 1848. Ce fut au prime abord une crise économique.
Une colonie fondée sur le travail servile
La Guyane française, au milieu du XIXe siècle, est une colonie fragile dont l’économie repose quasi exclusivement sur le travail des esclaves dans les habitations agricoles (Aux abords de Cayenne, le long de la rivière de l’Approuague, Roura, le canal Torcy, Matoury, Macouria, etc…)
En 1843, on dénombre 464 habitations employant 13 453 esclaves pour seulement 90 travailleurs libres. Sucreries, cotonneries, cacaoteries, roucouries — toute la richesse productive de la colonie dépend du travail forcé.
La colonie est organisée en quartiers — Mana, Iracoubo, Sinnamary, Kourou, Macouria, Montsinéry, Île-de-Cayenne, Tour de l’Île, Tonnégrande, Roura, Kaw, Approuague, Oyapock — dont Cayenne est le chef-lieu. Ces quartiers constituent l’ossature économique de la colonie. Chacun possède ses habitations, ses cultures, ses ateliers d’esclaves. Sans eux, la Guyane française ne produit presque rien.
La situation économique, déjà fragile avant 1848, allait s’effondrer brutalement avec l’abolition.
Le séisme de 1848
Le 27 avril 1848, le gouvernement provisoire de la République française signe le décret d’abolition de l’esclavage. En Guyane, le commissaire général de la République annonce officiellement cette abolition le 10 juin 1848, libérant d’un seul coup 12 328 individus. C’est un séisme économique sans précédent pour la colonie.
Les conséquences sont immédiates et dramatiques. Les anciens esclaves, désormais libres, refusent massivement de retourner travailler dans les habitations aux conditions imposées par les planteurs. Beaucoup s’établissent dans les zones forestières, vivent de cultures vivrières et de chasse. D’autres rejoignent Cayenne pour trouver du travail moins pénible que l’agriculture.
L’indemnité octroyée par l’État pour compenser la perte de cette main-d’œuvre ne suffit pas. Les planteurs, ruinés ou en voie de l’être, abandonnèrent progressivement leurs habitations. Les terres retournèrent à la forêt. La production agricole s’effondra.
La colonie est perdue et il ne restera bientôt plus rien de tous les travaux qui y ont été exécutés, de tous les capitaux qui y ont été enfouis. Le remède ne peut venir que d’une seule source : l’immigration de travailleurs venus de l’extérieur. — Gouverneur Fourichon, 1853
Les trois tentatives avant les Indiens
Avant que l’immigration indienne ne s’impose comme solution principale, la colonie tenta successivement de recruter des travailleurs auprès de trois autres populations. Ces trois tentatives sont décrites dans mon premier ouvrage, Les engagés de la Guyane Française 1849-1900 (Ibis Rouge Éditions, 2021).
Les Madériens (1849-1851)
La première tentative fut celle des immigrants portugais originaires de l’île de Madère. Entre 1849 et 1851, 248 individus s’installèrent dans la colonie. L’expérience fut un échec rapide. La mortalité fut élevée — le climat guyanais était particulièrement meurtrier pour ces travailleurs européens peu habitués aux maladies tropicales. Les salaires proposés étaient trop faibles pour retenir ces travailleurs, et beaucoup repartirent vers le Brésil ou Démérary où les conditions étaient meilleures.
Les Africains (1854-1861)
La deuxième tentative fut celle des engagés africains, recrutés sur la côte occidentale d’Afrique par le capitaine Chevalier à bord du navire. Entre 1854 et 1859, sept navires introduisirent 1 828 Africains en Guyane — hommes et femmes recrutés sur les côtes de Gorée, Sierra Leone, du cap de Monte au cap des Palmes. Ces travailleurs s’adaptèrent mieux au climat que les Madériens, mais leur recrutement prit fin brutalement. Le rachat d’esclaves pratiqué par le capitaine Chevalier fut assimilé par la Grande-Bretagne à une traite négrière déguisée, et la pression diplomatique britannique contraignit la France à y mettre fin par le décret impérial du 1er juillet 1861.
Les Chinois (1820-1863)
La troisième tentative fut celle des immigrants chinois — la plus modeste de toutes. En 1820, 27 Chinois avaient été introduits à Cayenne pour y cultiver le thé dans la région de Kaw — expérience qui se solda par un échec complet faute d’adaptation au terrain et au climat. En 1860, 100 Chinois cédés par la Martinique furent introduits en Guyane.
La découverte de l’or — une nouvelle donne
En 1855, un événement vint bouleverser la situation économique de la Guyane française : la découverte de l’or dans le bassin de l’Approuague. Cette découverte allait transformer profondément la colonie — et avec elle, le destin des futurs engagés indiens.
Car si ces derniers furent recrutés officiellement pour relancer l’agriculture, beaucoup se retrouvèrent très rapidement détournés vers les placers aurifères de l’intérieur — l’Approuague, le Sinnamary, la Mana, le Haut-Maroni, la Caswène. Cette dérive de l’engagisme agricole vers l’engagisme minier eut des conséquences dramatiques sur la santé et la mortalité des engagés indiens, comme nous le verrons dans les prochains articles.
Pourquoi l’Inde ?
Face à l’échec des trois tentatives précédentes et à la crise persistante de la main-d’œuvre agricole, les autorités coloniales se tournèrent vers l’Inde britannique. Plusieurs raisons expliquent ce choix.
L’Inde disposait d’une population immense frappée par des famines récurrentes et une misère profonde — un vivier considérable de candidats au départ. La Grande-Bretagne avait déjà mis en place un système d’engagisme indien rodé dans ses propres colonies — Trinidad, le Guyana… Il y eut aussi pour la Hollande pour sa colonie la Guyane hollandaise, le Surinam actuel. La France pouvait s’en inspirer. Les établissements français de Pondichéry et de Karikal, comptoirs français sur le sol indien, offraient un point d’accès direct à cette main-d’œuvre. Le nord de l’Inde y contribua dont le point d’embarquement était Calcutta. Ces Indiens restaient des sujets de Sa Majesté Britannique.
C’est ainsi que fut signée le 1er juillet 1861 la convention franco-britannique qui allait encadrer l’immigration des engagés indiens vers les colonies françaises — et ouvrir la voie aux vingt navires qui transportèrent plus de huit mille engagés vers la Guyane française entre 1856 et 1877.
Le prochain article analysera les raisons qui poussèrent ces hommes et ces femmes à quitter l’Inde — famines, système des castes, promesses mensongères des recruteurs.
