Source : La Semaine Guyanaise n°455 du 10 septembre 1992 page 36
Autorisation de publication reçu de M Alain Chaumet, rédacteur et propriétaire de la semaine Guyanaise.
Auteur de l’article : Rodolphe ROBO.
Conférencier agrée par le ministère du tourisme
Ancien Directeur du Service Culturel Départemental de la Guyane.
Le pénitencier de Sainte-Marie ou de Cacao
Quand les pénitenciers de la Montagne d’Argent et de Saint-Georges de l’Oyapock furent combles, le Gouverneur BONARD décida de chercher d’autres emplacements pour installer des bagnards.
BONARD choisit dans la région de la Comté, sur la rive droite de l’Oyac, un endroit jadis habité, le lieu dit CACAO.
On déboisa, défricha. Des cases en fer furent dressées pour loger les cadres de l’Administration, la gendarmerie, un détachement d’infanterie et le personnel libre nécessaire. À une centaine de mètres de là, s’étendait le camp des transportés avec sa quinzaine de baraques placées sur deux rangées.
On avait installé un grand hangar devant servir à abriter les ateliers destinés aux détenus, le tout était entouré d’une forte palissade. Aux quatre coins, s’élevait un blockhaus en bois dur devant servir à l’aménagement des postes militaires.
Plus tard, en arrière de cette enceinte, et en prévision du nombre d’hommes à accueillir, d’autres baraquements furent montés, pour la caserne des surveillants, le logement de l’aumônier, l’infirmerie, l’hôpital, le logement des religieuses.
En août 1854, arrivèrent de l’Ilet la Mèreles premiers transportés. En octobre, quand on vit le premier aumônier, l’hôpital était rempli de malades. L’aumônier tomba malade à son tour, comme l’étaient déjà avant lui le Commandant de Camp et le médecin.
Le moins que l’on puisse dire est que la colonisation, ici, avait mal commencée. Têtu, cependant, le Gouverneur BONARD porta à la connaissance de tous que serait poursuivi celui qui parlerait de l’insalubrité du Pénitencier de Sainte-Marie.
Si l’on ne tenait pas de tels propos, toujours est-il que chacun, à Cacao, essayait d’améliorer les conditions matérielles et spirituelles.
À ce propos le Père Xavier RAULLIN, faute de moyens financiers à sa disposition pour sa mission, demanda leur concours aux bagnards.
Le Gouverneur en fut informé et jugea cette procédure inadmissible. Il aura suffi d’une intervention de sa part auprès du chef hiérarchique du prêtre pour que sanction soit prise a son encontre.
Le Père Xavier RAULLIN, désormais muté à l’Ile Royale, devait y mourir. Des religieuses de la Congrégation des Sœurs de Saint-Paul furent dirigées vers ce pénitencier.
Pour elles, il ne pouvait se trouver spectacle plus grandiose que la végétation des rives de la Comté. Elles étaient émerveillées, étourdies, éblouies pour la variété des plantes de la région ; par les bruits agréables de la forêt. La nature humaine devait en revanche les faire déchanter.
En effet, au début de 1856, peu après leur arrivée, trois bagnards s’évadèrent : ils furent capturés immédiatement après leur évasion mais l’on se rendit compte qu’ils s’étaient partagé, à cette occasion, les membres de leur camarade de fuite qu’ils avaient assassiné pour ce faire.
Sur place même, les rescapés furent décapités et ce spectacle marqua péniblement et profondément les religieuses.
Le même spectacle pourtant leur fut infligé deux ans plus tard dans le même établissement. Les transportés étaient trois à avoir été ramenés à Sainte-Marie après leur tentative d’évasion.
Deux furent décapités pour avoir assassiné puis mangé leur victime humaine. La peine du troisième qui avait refusé de goûter à son camarade comme les autres, fut commuée, mains il fut assister à l’exécution de ses deux compagnons.
De plus, on condamna le rescapé à emporter dans ses mains les deux têtes saignantes jusqu’à l’amphithéâtre. Il en perdit presque la raison. On dût prendre le parti de l’expédier au pénitencier de Saint-Georges où il mourut.
Ces faits qui se sont déroulés dans le pénitencier de Cacao, ou plutôt de Sainte-Marie, ont beaucoup choqué les contemporains. Pourtant, ce pénitencier n’en avait pas le monopole.
On était confronté à ce type d’événements dans toute la Guyane. En réalité, c’était l’institution elle-même qui était mauvaise. À peine avait-elle commencée à fonctionner qu’on se rendait déjà compte qu’il fallait la supprimer.
Malheureusement ceux qui le pensaient n’étaient pas ceux qui décidaient.
Rodolphe ROBO Conférencier Agréé par le Ministère du Tourisme, Ancien Directeur du Service Culturel Départemental de la Guyane.