Article 1-De l’Inde à la Caraïbe et l’Amérique du Sud — Les engagés indiens de la Guyane française (1856-1946)

Une mémoire au plus près des études d’archives

Une page d’histoire de la Guyane longtemps restée dans l’ombre.

Par Patrick Bhagooa (Boodney), auteur de Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021.

Engagés indiens débarquant en Guyane
Illustration IA — © Patrick Bhagooa (Boodney)

Présentation du projet

L’histoire des engagés indiens de la Guyane française est une page longtemps restée dans l’ombre. Elle se devine pourtant encore aujourd’hui dans certains patronymes qui résonnent dans les familles sans que leur origine soit toujours connue — Allamelou, Govindin, Ramassamy, Moutoussamy, Abdool, Gopaul, Béhary, Bhagooa… Ces noms sont les traces vivantes d’une immigration oubliée : celle des engagés indiens venus travailler en Guyane française entre 1856 et 1877.

Entre ces deux dates, vingt navires transportèrent depuis les côtes de l’Inde plus de huit mille hommes, femmes et enfants vers cette colonie française d’Amérique du Sud. Ils venaient principalement des établissements français de Pondichéry et de Karikal, dans le sud de l’Inde, et pour une partie d’entre eux du port de Calcutta. Ils traversèrent deux océans sous contrat d’engagement de travail, pour une durée de cinq ans, avec la promesse d’un salaire correct, d’un logement décent et d’un retour dans leur pays natal à l’expiration de leur engagement.

La réalité fut tout autre.

Une immigration mal connue

L’histoire de ces engagés indiens en Guyane française reste, à ce jour, l’une des pages les moins connues de l’histoire de cette colonie. Si l’esclavage et son abolition en 1848 ont fait l’objet de nombreux travaux historiques, le système qui lui succéda — l’engagisme — demeure mal documenté, souvent réduit à quelques lignes dans les ouvrages généraux.

Et pourtant, cette immigration s’inscrit dans un espace géographique bien plus vaste que la seule Guyane française. Les colonies et pays voisins — le Surinam, le Guyana, Trinidad, la Martinique, la Guadeloupe… — ont connu la même immigration, souvent à une échelle bien plus importante. La Guyane française est une pièce d’un puzzle plus grand, celui de la diaspora indienne de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud.

Le système de l’engagisme

L’engagisme fut le système mis en place par les autorités coloniales françaises pour pallier le manque de main-d’œuvre consécutif à l’abolition de l’esclavage en 1848. En Guyane française, l’abolition avait libéré d’un seul coup 12 328 individus, provoquant l’effondrement de l’économie de plantation. Avant de se tourner vers l’Inde, la colonie tenta sans succès de recruter des travailleurs parmi les Madériens, les Africains et les Chinois.

C’est finalement l’immigration indienne qui s’imposa comme solution principale, encadrée par un accord diplomatique avec la Grande-Bretagne — la convention franco-britannique du 1er juillet 1861 — qui fixait les conditions de recrutement des sujets indiens pour les colonies françaises.

Les engagés signaient un contrat de cinq ans. Ils s’engageaient à travailler dans les habitations agricoles du littoral ou sur les placers aurifères de l’intérieur — l’Approuague, le Sinnamary, la Mana, le Haut-Maroni, la Caswène. En échange, ils recevaient un salaire, un logement et des soins médicaux.

Ce droit au retour, inscrit dans chaque contrat à l’Article 8, fut l’une des promesses les moins tenues de toute l’histoire de l’engagisme en Guyane française.

Un bilan humain accablant

Les archives conservées aux Archives Territoriales de la Guyane et aux Archives Nationales de l’Outre-Mer permettent d’établir un bilan démographique précis de cette immigration. En 1883 — soit vingt-sept ans après l’arrivée du premier convoi — le commissaire de l’Immigration Dauriac dressait ce constat accablant : plus d’un immigrant sur deux est mort en Guyane française. Sur 9 641 individus introduits et nés dans la colonie depuis 1856, 5 094 n’en sont jamais repartis vivants. Soit 52%.

Sur les 8 418 immigrants introduits entre 1856 et 1877, seulement 1 950 furent rapatriés vers l’Inde en huit convois étalés sur vingt-six ans. Les autres restèrent — certains par choix, beaucoup par impossibilité de partir, tous par la force des circonstances.

Ce sont ces hommes et ces femmes, et leurs descendants, qui forment aujourd’hui une part de l’identité plurielle de la Guyane française.

Ce que ce travail propose

La publication que vous allez découvrir sur ce site est le fruit de plusieurs années de recherches dans les archives de première main. Elle s’appuie sur les registres nominatifs des navires, les contrats d’engagement originaux, les rapports des commissaires de l’Immigration, les délibérations du Conseil général, les correspondances diplomatiques entre la France et la Grande-Bretagne, et les budgets de l’immigration conservés dans la Feuille de Guyane ou Moniteur.

Elle vient compléter un premier ouvrage publié en 2021 aux éditions Ibis Rouge — Les engagés de la Guyane Française 1849-1900 (ISBN : 978-2-37520-572-3) — en approfondissant l’analyse sur la période 1856-1946 et en élargissant la perspective géographique à l’ensemble de l’espace caribéen et sud-américain.

Cette publication s’adresse à tous — aux descendants d’engagés indiens qui cherchent à comprendre l’histoire de leurs familles, aux Guyanais de toutes origines désireux de mieux connaître l’histoire plurielle de leur pays, aux historiens et chercheurs, et au grand public curieux de cette page méconnue de l’histoire coloniale française.

Prochains articles de cette publication

Je tracerai au mieux la publication des articles en fonction d’une chronologie quand cela sera possible. Dans l’immédiat je propose ce suivi :

  • La Guyane française avant les Indiens — L’abolition de 1848 et la crise économique
  • Pourquoi quitter l’Inde ? — Famines, castes et promesses mensongères
  • Le recrutement dans les dépôts de Pondichéry, Karikal et Calcutta
  • Les vingt navires — Analyse complète des traversées (1856-1877)
  • Le contrat d’engagement de travail — Le triple système de numérotation
  • Le rapatriement — Une promesse trop souvent brisée
  • Le budget de l’immigration — Les finances d’une colonie fragilisée
  • La suspension de 1876 — La fin de l’immigration indienne en Guyane française

Cette liste évoluera au fil des recherches et des découvertes d’archives.

 

Droits d’auteur et conditions d’utilisation

© Patrick Bhagooa (Boodney) — guyanelacolonie.fr — Tous droits réservés.

La reproduction partielle ou totale des textes publiés sur ce site est autorisée à condition que l’auteur soit explicitement cité (Patrick Bhagooa, dit Boodney) et que l’utilisation soit strictement non commerciale. Toute reproduction à des fins commerciales est interdite sans autorisation écrite préalable de l’auteur.

Les photographies, images et documents d’archives remastérisés publiés sur ce site sont la propriété exclusive de l’auteur ou de ses ayants droit. Leur reproduction, diffusion ou utilisation sous quelque forme que ce soit — numérique, imprimée ou autre — est strictement interdite sans l’approbation écrite préalable de l’auteur ou de ses ayants droit.

Pour toute demande d’autorisation : guyanelacolonie.fr

Continuer la lecture
Fermer le menu