Quelques mots sur l’affaire Dreyfus.

Source: La Semaine Guyanaise (LSG) n°462 du 29 Octobre 1992, page 36 et 37 ; n°463 du 05 novembre 1992 page 34 et 35.
Auteur : Rodolphe Robo, Conférencier agréé par le ministère du Tourisme, Ancien directeur du Service Culturel Départemental de la Guyane
Reproduction interdite, voir M Alain Chaumet pour demande.

Début de l’article:

Alfred Dreyfus, d’origine juive alsacienne, était capitaine d’artillerie attaché au 2ebureau de l’Etat-Major de l’armée, au ministère de la Guerre, lorsqu’éclata en 1894, ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Dreyfus.

De quoi s’agissait-il ?

En 1894, l’on découvrit un bordereauadressé au major Scharzkoppen, attaché militaire allemand à Paris, qui promettait de fournir divers secrets militaires. L’écriture figurant sur le bordereau ressemblait fortement a celle du capitaine Dreyfus. On procéda à son arrestation le 15 octobre 1894, et il fut traduit devant le conseil de guerre.

Dreyfus fut condamné à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée.

Personne, à l’époque, ne mit en doute la culpabilité de Dreyfus, en dehors de sa famille. Pourtant, dès son arrestation, Dreyfus ne cessa d’affirmer son innocence… en vain.

Quoi qu’il en soit, on envoya Dreyfus en déportation en Guyane. La traversée sur « Le Saint-Nazaire » fut pénible ; la cellule, fermée par un grillage, était située sous le pont, à avant ; le sommeil dans un hamac était difficile ; la nourriture distribuée dans de vieilles boîtes de conserve. Le déporté n’avait droit qu’à une heure par jour sur le pont et sous la garde de deux surveillants.

Arrivé en Guyane, il fut mis à l’Ile du Diable, dans une petite case construite à la hâte. Par la suite, on devait lui construire une nouvelle case, quelque peu plus confortable. Quant à son emploi du temps, invariable : lever au petit matin ; sortie et marche quand celles-ci étaient autorisées ; petit déjeuner ; entretien de sa case ; déjeuner préparé par lui-même à partir de 10 heures ; lecture (de livres, pas de journaux) ; préparation du dîner à partir de 16 heures ; sommeil à partir de 18 heures 30.

Entre temps, il rédigeait de la correspondance, répondait aux lettres qu’il recevait par l’intermédiaire du commandant supérieur du pénitencier, après contrôle minutieux. Bref, une vie pénible et monotone !

Mais la famille Dreyfus qui croyait à l’innocence de celui-ci se mit, en métropole, en quête d’appuis politiques dans le but d’obtenir la révision du procès.

Parallèlement, elle rechercha l’appui de journalistes et finit par obtenir celui de Bernard Lazare ; ce dernier, à la suite d’une enquête minutieuse, acquit la certitude que des irrégularités avaient été commises dans le jugement, que le conseil de guerre n’avait pas suivi toutes les prescriptions légales, qu’une des pièces les plus importantes du dossier soumis aux juges n’avait pas été communiquée ni à l’accusé ni à son défenseur.

En 1896, le journal « Le Matin » publia le fac-similé du bordereau des pièces livrées par « un » traître à une puissance étrangère, bordereau attribué à Dreyfus par les juges qui l’avaient condamné.

Bernard Lazare, s’appuyant sur les témoignages des plus grands experts européens, exposa que ce fameux bordereau n’était pas de Dreyfus.

Cette prise de position de Lazare devait marquer le début de la campagne prescrivant la révision du procès. Cette campagne s’amplifia au fur et à mesure.

En 1897, Scheurer-Kestner, vice-président du sénat, convaincu de l’innocence du déporté de l’Ile du diable, entra en campagne pour la révision du procès.

En même temps, le « Figaro » publia un dossier constitué par Scheurer-Kestner, qui révélait le nom d’Esterhazy et produisait en fac-similé des lettres de cet officier.

On ne s’en arrêta pas là, l’écrivain Emile Zola, des hommes politiques comme Jaurès, Clémenceau, Yves Guyot et de nombreux intellectuels prirent position pour Dreyfus.

Les passions des antisémites se mobilisèrent ; les défenseurs de la justice se dressèrent et la France se trouva partagée entre partisans et adversaires de Dreyfus. Le doute gagna nombre de français, car les informations sur le sujet fusaient de toutes parts et se contredisaient. Il était difficile de ne pas croire ces officiers qui affirmaient que Dreyfus était coupable.

Par contre, comment ne pas ajouter foi aux prises de position d’hommes comme Scheurer-Kestner, Zola, Clémenceau ? D’où la nécessité d’un arbitre absolument impartial.

Cependant qui pouvait jouet ce rôle alors qu’on apprenait que Cavaignac, après avoir produit à la tribune de la chambre une pièce prouvant la culpabilité de Dreyfus, reconnaissait par la suite l’auteur de ce faux, un colonel d’Eta Major, le colonel Henry, s’était suicidé ?

Dès lors, il fallait trancher, l’opinion publique ne supportant plus d’être écartée de la connaissance en détail de l’affaire.

Pendant ce temps Dreyfus était à l’Ile du Diable. Et que pensait-on de cela en Guyane ? Quand Dreyfus arriva en Guyane, il inspira immédiatement de l’horreur. C’était un traître ! Cependant, lorsque son affaire se compliqua aux yeux des Guyanais d’une question de race, lorsqu’on apprit les irrégularités du procès, lorsqu’on lut les protestations des amis du déporté, on souhaita comme en France la révision du procès. Le journal local Le combatse fit l’écho des réactions guyanaises en publiant notamment le 28 octobre 1897 un article intitulé : « Correspondance à propos de Dreyfus ».

En voici des extraits :

Le courrier Anglais du 24 octobre a adressé une lettre au directeur du journal. Cette lettre porte le timbre de la rue d’Amsterdam, avec la date du 1eroctobre 1897.

La première enveloppe ouverte, nous trouvons une seconde enveloppe dont la souscription est cachée par un morceau de papier blanc traversé sur ses deux faces par un filet noir. C’est toujours la même écriture, qui paraît être celle d’une femme, et la même adresse. Dans cette dernière enveloppe se trouve la lettre suivante : Paris 28 septembre 1897Monsieur,

J’ai lu avec le plus grand intérêt les articles de votre journal au sujet de visites importantes qui ont été faites à l’ile du Diable par le Gouverneur de la Guyane. Je me suis donc rappelé certains faits qui doivent être inconnus de vous et que je crois bien faire de vous indiquer.

1) Au mois d’octobre 1894, le chef du bureau des renseignements au ministère de la Guerre était le lieutenant-colonel Sandherr, né à Mulhouse (comme le capitaine Dreyfus) et de famille ultra-cléricale.

2) Au mois d’avril 1895, il quitta le ministère avec le grade de colonel, pour commander un régiment à Montauban, qu’il ne rejoignit jamais sous prétexte de folie ! Soit trois mois après la dégradation du capitaine Dreyfus.

3) Au mois de mai 1897, une mission de la police allemande arrive à

4) Paris, et, une semaine après, le colonel Sandherr est mis à la retraite quoique noyant pas l’âge, toujours avec le prétexte de folie, et, une semaine après

5) on annonce sa mort. Cet événement mystérieux pourra vous faire comprendre bien des choses sur cette affaire, si vous vous rappelez les protestations du capitaine Dreyfus, et si

6) vous apprenez qu’un nommé Perceval, cause de toute cette affaire, a été transporté au Congo.

7) J’ajoute aussi que deux officiers mêlés à cette affaire de Dreyfus ont dit : il est victime d’une méchanceté,

8) et qu’il existe une pièce officielle contenant un renseignement faux qui n’a pu être que nuisible au capitaine Dreyfus, et voilà pourquoi, il ne sait même pas pour quel motif, il a été condamné.

Suite à la publication de cette note du journal cayennais Le combat, le gouverneur avait exigé la lettre, au moyen d’une réquisition.

Cette attitude du Gouverneur déclencha une réaction du journal qui, le 25 novembre 1897, se mit à réclamer la révision du procès de la façon suivante :

« Il faut que la lumière soit faite.

La France ne doit pas oublier qu’il y a plus de trente-deux mois que Dreyfus est à l’Ile du Diable, qu’il s’y trouve dans les conditions les plus misérables, ne communiquant avec aucun être humain, ne pouvant même pas converser avec ses gardiens qui ont pour consigne de ne pas fui répondre.

La France ne doit pas ignorer non plus qu’on refuse au déporté le droit de se procurer d’autres aliments que des conserves, et que, contrairement à toutes les lois existantes, on l’a souvent, et pendant de longs mois, tenu enfermé dans sa chambre et aux fers par les quatre membres.

La France doit savoir ou apprendre que Dreyfus, dans les rares circonstances où on lui permet de respirer librement, est toujours suivi à deux pas par un gardien qui a pour ordre de lui brûler la cervelle à la moindre alerte…

Chacun sait en Guyane que malgré le cercle policier qui l’étreint, Dreyfus a pu longtemps correspondre avec les siens à l’insu de l’Administration et que si ses parents et amis ou lui-même l’avaient voulu, rien n’eut été plus facile pour lui de se faire enlever, et pourtant, aucune tentative n’a été faite dans ce but.

Chacun sait encore que malgré un redoublement de vigilance, il y a dans Cayenne même des hommes qui se portent fort de rompre ses chaînes pour la curiosité du fait. Mais Dreyfus ne l’a pas voulu.

Il est évident, que ces articles du journal le Combatde Cayenne qui parvenaient en métropole, s’ajoutant à ceux publiés dans la presse métropolitaine, ne contribuaient pas à l’étouffement de l’affaire Dreyfus.

On peut donc conclure que la Guyane a apporté sa pierre à l’éclaircissement de cette affaire qui connut son dénouement judiciaire en 1906.

On en fut très satisfait en Guyane, pas moins qu’en métropole, sans doute.

Qu’on n’oublie pas en effet que l’abolition de l’esclavage n’était pas si éloignée dans le temps. Par conséquent, la population se trouvait encore très sensibilisée à toute cette affaire comportant des aspects racistes.

Fin de l’article.

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Malheur à Counamama (1798)

Source: La Semaine Guyanaise (LSG) n°461 du 22 Octobre 1992, page 38.
Auteur: Rodolphe Robo, Conférencier agréé par le ministère du Tourisme, Ancien directeur du Service Culturel Départemental de la Guyane.
Reproduction interdite, voir M Alain Chaumet pour demande.

Début de l’article:

Le gouvernement Jeannet-Oudin, quand il s’était agi de fixer le lieu de déportation des proscrits de Fructidor, avait contrevenu aux décisions du Directoire, désignant Counamama à cet effet. Jeannet-Oudin prit sur lui de choisir Sinnamary. Mais la déportation n’était pas terminée.

Aussi, lorsque le bateau « La Décade » arriva avec un nouveau contingent de déportés confirmant comme lieu de déportation Counamama, il fallut bien se soumettre et le lieutenant Prévost fut envoyé en ce lieu, avec mission de construire des habitations pour les déportés.

On ne comptait, à l’époque, qu’un colon dans la région et il ne fut pas facile de trouver des nègres pour y travailler, tant les lieux étaient inhospitaliers.

L’édification des carbets fut rapide: quelques pieux enfoncés dans la terre garnis d’une charpente légère couverte de feuilles; quelques logements plus confortables pour le directeur, le corps de garde; le four pour le boulanger, l’hôpital, la prison, etc.

Quand son habitation personnelle fut prête, Prévost fit savoir a Jeannet-Oudin que les lieux étaient opérationnels et qu’il convenait d’y fixer les déportés.

Freytag, commandant des postes de Sinnamary et de Counamama, fut invité à faire embarquer les hommes pour cette destination.

L’opération fut effectuée dans des conditions difficiles compte tenu de l’état de santé des déportés.

Peu après leur arrivée à Counamama, la situation se présenta catastrophique; la mauvaise qualité des vivres avariés dans le magasin, l’eau saumâtreet l’alimentation toute de salaison amenèrent des maladies, de sorte que les carbets, l’hôpital furent pleins et se trouvèrent avec de nombreux malades exploités par les personnels qui leur faisaient payer très cher le poisson et le poulet.

Les malades étaient dévorés par les chiques et s’ils voulaient s’en débarrasser avec efficacité, ils devaient payer cher les nègres pour ce faire.

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