Source du document : Archives Territoriale de la Guyane (ATG)
Document : Moniteur de la Guyane Française année 1874 n°15 du samedi 11 avril 1874
Chronique Local
Comité Central D’Exposition
Séance du 9 avril 1874
Note lue par M. Cassé, président du comité, sur l’exposition à Paris d’un lingot d’or provenant des placers de la Guyane.
Messieurs
Dans la séance du 15 janvier de cette année, un membre nous disait que M. le Gouverneur avait émis la pensée que l’or recueilli à la Guyane, pendant deux mois, fut déposé à la Banque, qui en aurait avancé la contre-valeur et que cet or, fondu en un seul bloc eût été envoyé en France et placé dans l’un des passages fréquentés de Paris. Le résultat de cette exhibition était facile à prévoir. Les hommes ont souvent besoin pour croire à l’existence de certaines choses, d’avoir les sens frappés par des objets visibles et tangibles. Or, la présence d’un pareil échantillon des richesses de la Guyane n’aurait pas manqué d’attirer l’attention, d’éveiller les convoitises, et il n’est pas douteux que des capitaux eussent été envoyés ou apportés de France, pour être employés à l’exploitation de ces richesses. Mais cette pensée n’a pu se réaliser à cause de l’indifférence ou du mauvais vouloir des producteurs.
Puis notre collègue proposait de faire fondre un bloc de cuivre représentant le volume de la production de l’or dans la colonie depuis quatorze ans. Cette proposition était ajournée par la raison que le but ne serait pas atteint par la transmutation de l’or en cuivre.
Mais l’idée première est excellente et féconde en résultats de premier ordre; nous reprenons sa proposition en ce qui a trait à l’exposition d’un lingot d’or.
Jusqu’ici les colonies françaises, celles des Antilles et de la mer des Indes, en ayant recours, après l’émancipation, à l’immigration africaine et indienne, ont su d’abord maintenir la grande culture coloniale et lui donner ensuite une extension qu’elle n’avait jamais atteinte. Seule, la Guyane, privée de ces bras dont les autres colonies avaient su tirer un parti utile, a vu tomber ses cultures et son industrie et s’est trouvée à deux doigts de sa perte. Mais la Providence sait répartir ses dons. Voici qu’a surgi, tout à coup à la Guyane, un produit sans rival dans les autres colonies françaises, le roi des produits, l’or, qui a toujours enrichi les pays où il abonde, en y attirant les bras et les capitaux. Si, comme je l’ai dit ailleurs, une immigration considérable arrive dans le seul but d’abord d’exploiter les mines, et que cependant cette contrée offre aux arrivants tous les éléments de la richesse agricole et manufacturière, celte immigration ne tardera pas a exploiter les ressources de toute nature du soi, et certes la Guyane, nous l’avons démontré, offre un vaste champ et des plus favorisés au travail des agriculteurs et des industriels.
Il semble réellement qu’on ne croie pas en France à l’existence de l’or à la Guyane, malgré une exportation qui s’est élevée en 1873 à 2500000 francs (ajout perso : deux millions cinq cent milles francs), tant la triste et injuste notoriété qui pèse sur ce pays rend la mère-patrie incrédule aux plus éclatantes vérités. Peut-être aussi l’échec infligé au crédit métropolitain par une compagnie mal dirigée, tend-il encore à éloigner les capitaux de la Guyane. Mais, ne sait-on pas que sur le même placer où a échoué cette compagnie par sa faute, une nouvelle, société s’enrichit et produit annuellement plus, d’un million ?
Quoi qu’il en soit, il est avéré que tout ce que nous pouvons dire, tout ce que nous pouvons écrire sur les richesses de ce beau pays de la Guyane française, n’est pas lu ou soulève l’incrédulité. On ne croit pas aux ressources sans nombre de cette merveilleuse colonie. On ne croit même pas à l’existence de l’or, quand l’or exsude partout. Il faut donc parler aux yeux et montrer à la mère-patrie un spécimen éclatant et tangible de la production aurifère de sa colonie, privée de bras et de capitaux.
C’est au comité d’exposition, qui a dans ses attributions l’étude pratique de toutes les questions pouvant intéresser la colonie, qu’il appartient de reprendre l’idée de M. le Gouverneur, dont les conséquences, nous le répétons, peuvent être d’un immense intérêt. Nous arriverons tout à l’heure à la partie pratique ou financière de l’opération, déjà indiquée par notre collègue; tâchons d’abord de démontrer aux producteurs d’or, comme à toute la population, l’avantage qui découle pour tous d’attirer l’attention de la France et ses capitaux sur les richesses minières de la colonie. Ne ressort-il pas, en effet, des récentes tentatives des Américains que les arrivants ne peuvent rien sans le concours et l’expérience des habitants du pays qui occupent les terrains en cours d’exploitation ? Ce n’est que plus tard, par une étude approfondie des localités, des cours d’eau, des voies de communication à créer, que l’étranger pourra fonder un établissement par lui-même. Mais en attendant que ce résultat puisse être atteint, quelle valeur ne manqueront pas d’acquérir les terrains aurifères déjà concédés, quand les offres d’achat de tout ou partie de ces concessions, les offres d’associations donneront aux placers la valeur d’immeubles transmissibles ! Ces nouveaux venus n’apporteront-ils pas en outre des instruments et des procédés perfectionnés qui mettront au jour, à leur profit et au nôtre, des trésors que nous sommes forcés de délaisser. Ce qui s’est passé en Californie, en Australie, dans le sud de l’Afrique démontre surabondamment que si les chercheurs d’or s’enrichissent, ce n’est pas, comme on le dit, sans enrichir $ pays et sans le doter, comme ils l’ont fait partout ailleurs, d’exploitations agricoles, de l’élève du bétail, d’établissements industriels? Tout démontre donc la nécessité de faire connaître nos richesses par une exposition de notre principal produit.
Mais comment trouver une combinaison qui permette de recueillir immédiatement au moins 200 kilogrammes d’or à expédier par le prochain courrier ? 200 kilogrammes d’or formeront un bloc rectangulaire dont les grands côtés mesurent 30 centimètres et les petits 20 centimètres, représentant une valeur de 600,000 francs environ. Ce bloc parlera à l’œil, fournira matière aux articles des grands et des petits journaux et attirera plus certainement l’attention sur notre pays que toutes les notices et tous les livres que nous pourrions publier !
Un seul producteur a reçu ce mois-ci 163 kilogrammes d’or ; une société, 20 kilogrammes ; les autres exploiteurs n’ont pas dû recevoir moins de 80 à 100 kilogrammes . Est-il impossible de demander au patriotisme des producteurs, à leur intérêt bien entendu qu’ils consentent à vendre à la Banque, qui en offrira le plus haut prix, les productions reçues pendant ce mois ? Tout les pousse à aider la colonie dans la réalisation de cette patriotique exposition, dont elle peut attendre sa résurrection.
La Banque consentira, le comité en a la certitude, à acheter l’or au prix le plus élevé, à perdre pendant un mois, temps que peut durer l’exposition, l’intérêt de la somme avancée. La sage et intelligente administration de la Banque sait trop que la prospérité de l’établissement est liée à la prospérité du pays; elle ne peut manquer d’aider le comité dans une œuvre qui, contribuant à la fortune publique, augmentera les bases de son propre crédit et de ses bénéfices.
Le comité adopte, à l’unanimité, la proposition formulée par son président, et exprime le vœu que l’autorité supérieure veuille bien autoriser l’insertion au Moniteur officiel de la note qui précède, dont il sera envoyé un exemplaire imprimé à chacun des producteurs d’or de la colonie. Le comité charge en outre son président de faire auprès de l’administration de la Banque toutes les démarches nécessaires pour obtenir le concours de cet établissement.
(A continuer)
