La Guyane Française en 1865 (chapitre 1er)

Source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Titre : La Guyane Française en 1865, aperçu géographique, historique, législatif, agricole, industriel et commercial.
Auteur : M Léon RIVIÈRE.
Fonction de l’auteur : Directeur de la Banque de la Guyane Française.
Année de publication : 1866.
Numéro de la dernière page : 359
Impression : Imprimerie du Gouvernement.
(L’auteur, , M Léon RIVIÈRE, précise qu’une publication a été faite dans La Feuille Officielle de la Guyane. Je ne l’ai pas vérifié.)

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Troisième partie

Chapitre Premier

ESSAI HISTORIQUE SUR LA COLONISATION DE LA GUYANE FRANÇAISE.

La partie de l’Amérique méridionale comprise entre l’Amazone et l’Orénoque fut reconnue par Christophe Colomb en 1498;  Alphonse d’Ojéda, Jean de la Costa et Améric Vespuce la visitèrent aussi en 1499. Vincent Pinçon est le premier qui ait parcouru ces côtes dans toute leur étendue : il a laissé son nom à la rivière dont la position a donné naissance au débat encore pendant sur les vraies limites des Guyanes française et brésilienne.

Il paraît établi que des navigateurs normands et bretons avaient fréquenté la côte de l’Amérique du Sud bien avant Christophe Colomb, et des auteurs espagnols, notamment Gomara (histoire des Indes, tome 1er, page 10), ont dit que l’existence du Nouveau-Monde fut révélée par un pilote français à ce grand navigateur.

Washington Irving affirme qu’à son troisième voyage en Amérique, en 1498, Colomb visita toute cette partie du nouveau continent, descendit plusieurs fois à terre et échangea avec ses habitants des jouets d’Europe contre des perles fines, et son bonnet de velours cramoisi contre une couronne d’or massif.

Les Français tentèrent, dès le commencement du XVIe siècle, de fonder plusieurs établissements au Brésil. Chassés du Sud, on les voit s’élever successivement vers le Nord. Sous la conduite deVillegagnon, chevalier de Malte et vice-amiral de Bretagne, ils construisent d’abord, en mai 1555, dans la baie de Rio-Janeiro, un petit fort, qui est détruit en 1560par les Portugais. Ils essaient d’en fonder un autre à Parahiba ; ils en sont également expulsés. Sur la fin du règne de Henri IV, Jean Riffaut tente en vain de s’établir dans l’ile de Maragnan ; la discorde s’étant mise parmi ses compagnons, il est forcé d’abandonner son entreprise ; MM de Revardière et de Razilly la reprennent année suivante et voulant s’assurer la possession du pays, font choix, pour y bâtir un fort; d’un rocher escarpé où ils montent vingt pièces de canon : ils en sont encore chassés par des Portugais. À cette époque, un prisonnier français fait par les indiens Tapouyes parla d’une province de Ouyana (d’où est venu le nom de Guyane) comme d’un pays très riche ;  le bruit se répandit en même temps qu’il existait au centre de la Guyane et sur les bords du lac Parima une ville du nom de Manoad’Eldorado, dans laquelle s’étaient réfugiés les débris de la famille des Incas, et dont les mûrs et les toits étaient couverts de plaques d’or. Ces récits enflammèrent toutes les têtes ; l’esprit aventureux des Français se mit enquêté de ce pays, les Anglais le cherchèrent également: l’Eldorado demeura introuvable. Toutefois, les voyages de sir Walter Raleigh en1595 et 1617,  ceux de Laurent Keymis et de Borrie 1596, et de Charles Leigh en 1604, de Robert Harcourt été 1608, eurent pour résultat, mon de découvrir la ville fabuleuse mais de faire mieux connaître la Guyane et ses  véritables richesses. Cependant, sir Robert Dudley, qui avait exploré en 1595le pays situé entre l’Orénoque et la rivière de Mana, assura dans la relation de son, voyage que quatorze marins de son équipage qu’il avait envoyés à la découverte avaient trouvé un pays où l’or et l’argent se trouvaient en abondance.

Le premier établissement permanent fut formé par des marchands de Rouen, qui avaient obtenu le privilège du commerce et de la navigation des pays situés entre l’Amazone et l’Orénoque ils envoyèrent; en 1626,une colonie de vingt-six agriculteurs français, qui vint se fixer, sous les ordres des sieurs de Chantail et Chambaut, son lieutenant, sur les bords de la rivière de Sinnamary. En 1630 et 1633, cent trente nouveaux colons sous la conduite des capitaines Haulépine, Legrand et Grégoire, s’établirent sur la rivière de Conamama,d’où ils passèrent, en1634, sur la côte de Rémire, qu’ils commencèrent à cultiver; après avoir construit à trois lieues de ce point, à l’extrémité occidentale de l’île de Cayenne, un fort sur un monticule qu’ils appelèrent Cépérou, du nom d’un fameux chef indien, et un village qu’ils nommèrent Cayenne.

Cet essai n’ayant pas réussi, dix ans plus tard il se forma, dans la même ville de Rouen, une nouvelle société sous le nom de Compagnie du cap Nord, avec les mêmes privilèges que ceux concédés à la précédente. Une expédition de trois cents hommes fut dirigée sur Cayenne ; dans; le but de former de nouveaux établissements au cap Nord et sur le Maroni. La compagnie donna le commandement de cette expédition à Charles Poncet de Brétigny, avec le titre de gouverneur, et lieutenant général pour le  roi.  Brétigny débarqua à Cayenne le 4 mars 1644, rassembla les débris épars des premiers établissements, malheureux français qui parlaient la langue des Indiens Galibiset en avaient pris les habitudes. Il s’établit assez fortement dans l’île de Cayenne. Mais les trois cents hommes  qu’il avait amenés n’étaient à l’exception de quelques officiers, qu’un ramas de vagabonds et de gens sans aveu : pas d’artisans, pas d’agriculteurs, qui seul eussent pu faire réussir, la colonie. Bientôt, M de Brétigny se conduisit comme s’il eût été en possession d’un royaume organisé: il eut un capitaine des gardes, un écuyer,  un chancelier ; son despotisme bizarre et cruel devint intolérable : il avait fait faire une estampille de fer à son nom pour marquer au front les colons qui lui désobéiraient. Il fit rompre vifs huit soldats sous les plus frivoles prétextes ; un autre reçu l’estrapade pour savoir cueilli un brin de piment. Les indigènes, qui n’étaient pas mieux traités que les colons, ne tardèrent pas à se soulever, une de leurs femmes dénonça le complot à Brétigny, qui en fit arrêter quelques-uns ; mais ils parvinrent à s’échapper et à gagner la terre ferme à la nage. Brétigny fait armer un canot et se met à leur poursuite ; et la nuit l’ayant surpris, il la passe dans une cabane de feuillage, mais lendemain, il se voit cerné par une multitude d’indiens qui l’assaillent de flèches. Sans essayer de faire la moindre résistance, Bretignys’enveloppe dans son manteau et tombe sous les coups des indiens avec un grand nombre des siens. Les indigènes se répandent ensuite dans l’ile de Cayenne, brûlant les moissons et massacrant les habitants. Quelques missionnaires et quarante français parvinrent seuls à se sauver.

En novembre de  la même année (novembre 1644),les associés de Rouen envoyèrent au secours de la colonie quarante hommes conduits par le sieur Laforêt, qui, non moins malheureux que son prédécesseur fut assassiné le mois suivant par les indigènes ; un seul homme nommé Le Vendangeur, échappé au massacre, se réfugia à Surinam, d’où il passa en France.

De 1645 à 1652,la colonisation fut complètement abandonnée.

À la fin de 1651, on vit se former à Paris, sous le nom de  Compagnie de la France équinoxiale, nom qu’on donnait alors à la Guyane Française, une nouvelle société composée de douze associés qui se qualifièrent du titre de seigneurs de la Guyane.

La compagnie du cap Nord, voyant que son privilège allait lui échapper faute de n’avoir pas rempli les conditions de sa concession, envoya, sous la conduite du sieur de Navare soixante hommes, qui arrivèrent à Cayenne le 1ermars 1652et s’y maintinrent jusqu’au 30 septembre suivant.

Mais la nouvelle Compagnie (La Compagnie de la France équinoxiale), ayant obtenu du roi des lettres patentes qui révoquaient le privilège accordé à la Compagnie du cap Nord, parvint à lever sept à huit cents volontaires, qui s’embarquèrent au Havre vers le milieu de 1652, sous le commandement d’un gentilhomme nommé de Royville. Cette expédition n’avait aucun élément de réussite ; malgré les leçons de l’expérience, on avait commis la faute de l’organiser sur un pied entièrement militaire, et il n’y avait pas cinquante hommes sur lesquels on put compter pour travailler aux défrichements. Les douze seigneurs étaient loin d’être d’accord avec M de Royville, et entendaient jouir chacun d’une autorité indépendante. Ces dissensions s’augmentèrent pendant, un séjour d’une semaine à Madère. Prétextant que, pour assurer son pourvoir, M de Royville avait conçu le dessein de les faire massacrer par des soldats qui lui étaient dévoués ; les douze seigneurs le poignardèrent, jetèrent son corps à la mer et élurent pour leur chef le sire de  Bragelone, l’un d’eux. Arrivés dans la colonie, ils s’établirent autour du mont Cépérou et fondèrent sur la côte de Rémire,  le long de la mer et du Mahury; plupart des habitations qu’on y remarque aujourd’hui. L’administration de la colonie fut confiée à trois des principaux associés qui prirent le titre de directeur ; mais quatre des Seigneurs jaloux de leur pouvoir, ne tardèrent pas à conspirer contre eux. Les conjurés furent découverts, arrêtés ; le chef du complot, nommé Isambert, fut condamné à avoir la tête tranchée et ses trois complices à être dégradés et relégués dans une île déserte : la sentence fut exécutée le même jour.

La guerre avec les indiens Galibis et une horrible famine décimèrent bientôt la colonie, dont les malheureux habitants furent forcés d’abandonner Cayenne pour se réfugier à Surinam, d’où ils gagnèrent les Antilles.

Voyant la colonie abandonnée par ses possesseurs, quelques hollandais, conduits par un chef nommé Spranger, s’y établirent vers la fin de 1652et y fondèrent des établissements qui paraissaient devoir être durables. Par leurs soins furent formées des sucreries, des plantations de coton, de rocou et d’indigo. Mais, douze ans plus tard, La Compagnie de la France équinoxiale tente une seconde campagne et reprit possession de Cayenne le 21 mai 1664, sous la direction de M Lefebvre de la Barre, maitre des requêtes et intendant du Bourbonnais. Pendant ce temps le roi Louis XIV, conseillé par Colbert, révoquait toutes les concessions précédemment faites en faveur des sociétés formées pour la colonisation de la Guyane et autorisait, par un édit, la formation sous le nom de Compagnie des Indes occidentales, d’une association beaucoup plus vaste à laquelle fut donnée la propriété de toutes les îles et terres habitées par des Français dans l’Amérique méridionale, avec le pouvoir d’y faire seule le commerce pendant quarante ans.

M de la Barre fut nommé Gouverneur de la colonie, qui commença dès lors à prospérer sous sa sage administration. Les colons français, au nombre de mille environ, travaillèrent paisiblement à défricher les terres. Ce fut sous le gouvernement de M de La Barre que les Jésuites s’établirent dans la Guyane en qualité de missionnaires.

À ce moment aussi, la ville de Cayenne acquit une véritable importance et devint le débouché des produits agricoles de toutes les plantations de l’île. Malheureusement, la guerre vint arrêter les progrès de la colonie, et, en 1667, les anglais, sous les ordres du chevalier Harman, s’en emparèrent, dévastèrent les plantations et se retirèrent, au bout d’un mois, laissant l’ile de Cayenne à moitié détruite.

Le père Morellet, curé de Cayenne, sortit des forêts où il s’était réfugié avec un grand nombre de colons pendant l’occupation des Anglais, releva les constructions et rétablit la colonie qu’il remit, en 1667, entre les mains de M de Lézy, Gouverneur par intérim, pendant l’absence de M de La Barre, parti pour la France ; La colonie reprit ses travaux agricoles et vit ses pertes se réparer. Tout alors s’y faisait encore au nom de la Compagnie des Indes occidentales.

Vers le milieu de 1668, M de La Barre revint prendre le Gouvernement de la Guyane, qu’il garda jusqu’en 1670. M de Lézy lui succéda avec le titre de commandant pour le roi et la Compagnie des Indes occidentales.

En 1674, la Guyane Française cesse d’être exploitée au profit d’une compagnie exclusive : La Compagnie des Indes occidentalesest supprimée et la colonie rentre, comme les autres possessions de la France, sous la domination immédiate du roi. M de Lézy prend alors exclusivement le titre de Gouverneur pour le roi, et les colons, qui avaient continué de vivre en paix avec les indiens, recommencèrent, à s’adonner avec activité à la culture de l’indigo, du coton et de la canne sucre.

L’esprit de rivalité des Hollandais du Surinam et L’espoir qu’ils avaient conçu de trouver sur le territoire français des mines d’or et d’argent les portèrent à attaquer Cayenne. Ils se présentèrent devant cette ville, le 5 mai 1676, avec onze navires de guerre commandés par l’amiral Binks, et s’en emparèrent par surprise et presque sans coups férir. Vivement désireux  de conserver leur conquête, ils augmentèrent les fortifications de la colonie et accrurent les moyens de défense. Mais la France n’abandonna pas un pays qui lui avait déjà coûté tant de sacrifices.

Le 20 décembre 1676, le vice-amiral comte d’Estrées parut devant Cayenne avec une flotte d’une vingtaine de voiles et huit cents hommes de débarquement et força les Hollandais à se rendre à discrétion au bout d’une heure de combat. Il s’empara également des forts qu’ils avaient construits à l’embouchure des rivières de l’Oyapock et d’Approuague.Depuis cette époque jusqu’en 1808la colonie n’a pas été troublée par la guerre, bien que d’autres obstacles, comme nous le verrons tout à l’heure, se soient opposés à son développement.

En 1686, elle reçut un accroissement de population. Des flibustiers, qui revenaient chargés des dépouilles de la mer du sud, se fixèrent dans l’ile de Cayenne et s’adonnèrent à l’agriculture. La colonisation de la Guyane pouvait sembler assurée, lorsqu’en 1688, un marin, nommé Ducasse, réveillant le ressentiment des habitants de Cayenne contre les Hollandais, proposa aux nouveaux colons le pillage de Surinam, à titre de représailles. Se ressouvenant de leur ancien état de flibustiers, ceux-ci se laissent tenter par la cupidité : leur exemple entraîne tous les habitants, ils partent ; mais les Hollandais, qu’ils espèrent surprendre, leur opposent une résistance inattendue. La plupart des agresseurs sont faits prisonniers, conduits aux Antilles, et la Guyane Française, en perdant la partie la plus active et la plus laborieuse de sa population, voit retarder de nouveau les progrès qu’elle commençait à faire.

De 1686 à 1763, l’exploitation des terres reste concentrée dans les l’ile de Cayenne : durant ce long espace de temps, aucun accroissement ne se manifeste, soit dans les cultures, soit dans la population, soit dans le commerce ; aucun fait important ne s’accomplit sous l’administration des gouverneurs titulaires ou intérimaires :
– 1687 : Sainte-Marthe, 1687
– 1688 à 1691 : de la Barre, revenu en 1688 jusqu’à 1691.
– 1692 à 1699 : (rien, soit 8 ans Gouverneur ou intérimaire).
– 1700 à 1705 : de Férolles, 1700 à 1705 ;
– 1706 à 1713 : d’Orvilliers, 1706 à 1713
-1714 à 1715 : (rien, soit 2 ans Gouverneur ou intérimaire)
– 1716 : Granville, intérimaire, 1716
-1717 à 1719 : (rien, soit 3 ans Gouverneur ou intérimaire)
– 1720 à 1729 : Claude d’Orvilliers 1720 à 1729
– 1730 : de Charanville, intérimaire 1730
– 1730 à 1736 : de Lamirande 1730 à 1736
– 1736 à 1738 : de Crenay et Gilbert d’Orvilliers, intérimaires, de 1736 à 1738.
– 1738 à 1743 : de Châteaugué 1738 à 1743
– le 27 novembre 1749 : Gilbert d’Orvilliers, qui, reconnu Gouverneur le 27 novembre 1749, s’absente en juin 1751
– 1752 : Dunezat, intérimaire, 1752.

– Fin 1752 à juillet 1753 : Gilbert d’Orvilliers, qui, de retour vers la fin de cette dernière année 1752, s’absente encore en juillet 1753 et est encore remplacé par le major Dunezat jusqu’en 1757, époque du retour du gouverneur titulaire (Gilbert d’Orvilliers), qui dirige la colonie jusqu’en mai 1763.
– Juillet 1753 à 1757 : Dunezat
– 1757 à mai 1763 : Gilbert d’Orvilliers, Gouverneur Titulaire.
– Mai 1763 au 2 janvier 1764 : de Béhague, intérimaire jusqu’au 2 janvier 1764.
– 2 janvier 1764 au 22 décembre 1764 : de Fiedmond, commandant en chef par intérim, avec de Préfontaine, comme commandant particulier de la partie nord de la colonie, jusqu’au 22 décembre 1764.
–  22 décembre 1764  à avril 1765 : enfin de Turgot, nommée Gouverneur depuis le commencement de 1763, qui arrive à Cayenne le 22 décembre 1764 pour en partir en avril 1765, après avoir assisté à la déplorable issue del’expédition de Kourou qu’il faut placer à la fin de 1763.

Le gouvernement français, voulant réparer la perte du Canada qui venait d’être cédé à l’Angleterre, avait conçu le dessein de donner un grand développement à la colonisation de la Guyane Française. Il dirigea, dans ce but, sur cette colonie, une expédition de 12000 colons (Douze milles colons) volontaires de toutes classes, en général la lie de la société, sortis pour la plupart de l’Alsace et de la Lorraine. Les îles du salut et les bords du Kourou reçurent ces émigrants ; mais les aménagements nécessaires n’ayant pas été faits pour recevoir, une imprévoyance inconcevable ayant présidé à toutes les mesures, la moralité décima bientôt les nouveaux colons ; ils périssaient par centaines : c’était à peine si l’on pouvait fournir aux survivants la quantité de vivres strictement nécessaires : 3000 nouveaux colons (trois mille nouveaux colons) vinrent encore augmenter la confusion. Pendant ce temps, l’intendant général de la colonie, M de Chanvalon, qui s’était transporté sur les lieux, croyant sans doute relever les courages, donnait des fêtes et faisait construire un théâtre au lieu de s’occuper à établir les émigrants les plus industrieux qui auraient cultivé des vivres. L’intendant fut arrêté et renvoyé en France, où il fut mis en accusation. Après son départ, les colons furent entièrement livrés à eux-mêmes : il n’y eut plus d’hôpital, plus de distribution de vivres ou de médicaments. Quelques mois après, il ne restait plus de cette émigration de 15000 hommes que 2000 individus (quinze miles hommes que deux mille individus)qui revinrent en Europe, et une soixantaine de familles françaises, allemandes et acadiennes qui allèrent se fixer entre les rivières de Kourou et de Sinnamary, où elles se livrèrent à l’élève du bétail. Telle fut la fatale issue d’une entreprise qui coûta la vie à 12000 personnes et 30 millions à l’État. (Douze mille hommes et trente millions à l’État).Elle eut un résultat plus fâcheux encore peut-être, celui de jeter sur la Guyane un discrédit qui pèse encore sur elle.

Trois années après cette malheureuse expédition, il se forma, sous l’administration de M. de Béhague, gouverneur jusqu’ en 1766, et, après lui, de M. de Fiedmond, devenu titulaire, une nouvelle compagnie sur les plans du baron de Bessner. Son projet dont l’exécution devait, disait-il assurer aux actionnaires 40.000 livres de rentes (quarante miles livres de rentes), moyennant 12,000 livres (douze milles livres)une fois payées, était de réunir les Indiens et de les employer à peu de frais. Vingt mille nègres marron de Surinam, dont l’introduction et l’emploi seraient aisément négociés avec la Hollande, devaient former un personnel suffisant pour cultiver les arbres à épices ;le produit de la vente de ces denrées devait être partagé entre les actionnaires. Quoique combattu par M. Malouet, ce projet fût adopté, mais il échoua complètement, et les rêves extravagants du baron de Bessner se soldèrent, pour la Compagnie, par une dépense de 800,000 francs (Huit cents milles francs),et, pour le Gouvernement, par la perte de toutes les avances qu’il lui avait faites.

On sentit enfin la nécessité d’envoyer sur les lieux un homme éclairé, capable de conduire à bonne fin une entreprise sérieuse de colonisation, et l’on fit choix de M. Malouet, commissaire général de la marine, ordonnateur.

Avant de se mettre a l’œuvre, M. Malouet visita les différents quartiers de la colonie afin d’acquérir les connaissances locales suffisantes pour tirer parti des ressources naturelles de la Guyane. Puis, il se rendit à Surinam pour y étudier les rouages de l’administration des Hollandais et leur système d’agriculture. Malouet avait, en effet, reconnu avec M. de Fiedmond, que les terres hautes, d’une exploitation plus facile, perdaient au bout de quelque temps toute leur fertilité. N’ignorant pas que la Guyane hollandaise et la Guyane anglaise, dépourvues de terres hautes, cultivaient les terres basses, il conçut le projet de dessécher les terres noyées de la Guyane française et d’y cultiver aussi toutes les denrées coloniales.

Il ramena de Surinam à Cayenne un ingénieur suisse nommé Guisan, qu’il avait obtenu la permission d’attacher au service de la France. Sous la direction de cet homme habile, on traça des chemins et des canaux : on entreprit de vastes dessèchements, tant dans l’île de Cayenne que dans l’Approuague. Malheureusement, en 1778, M. Malouet fut forcé, par le mauvais état de sa santé, de quitter la Guyane, et la colonie se vit privée de l’utile direction qu’il avait imprimée à ses travaux agricoles.

Après son départ, ses vues furent abandonnées. Le baron de Bessner, après le départ de M. de Fiedmond en 1781, parvint à se faire nommer gouverneur de la Guyane. Une nouvelle exploitation agricole, qu’il établit sur la rive droite du Tonnégrande, à dix lieues de Cayenne, eut le même insuccès que sa grande entreprise. Des soixante-dixsoldats acclimatés qui y furent envoyés comme agriculteurs, plusieurs périrent  et ceux qui restèrent, isolés, affaiblis par la maladie, ne tardèrent pas à se disperser. La mort du baron de Bessner, survenue quelque temps après (1785), acheva de faire évanouir toutes les espérances que ses actionnaires avaient encore conservées.

Les colonels Lavallière et Fitz Maurice, gouverneurs intérimaires, de juillet 1785 au 17 mai 1787, ne font aucune tentative d’établissement  mais le comté de Villeboi, maréchal de camp, fait, en 1788, un nouvel essai de colonisation sur la rive droite de l’Approuague, et meurt, le 22 octobre de la même année, au milieu de tous les embarras d’un insuccès.

Sous le major d’AlIais, gouverneur intérimaire, la Compagnie guyanaise du Sénégal tente, de son côté, de former une colonie sur les bords du Ouanari. Cet essai n’ayant pas réussi, cette Compagnie fut supprimée par un décret de l’Assemblée constituante de janvier 1791.

Pendant ce temps, en effet, avait éclaté la révolution de 1789, et le contrecoup ne tarda pas à s’en faire sentir à Cayenne.

L’esprit d’insubordination se répandit avec rapidité. M. d’Allais part pour  France en laissant l’intérim au colonel Bourgon; et revient dans la colonie, en 1792, comme gouverneur général, avec M. Guillot, comme commissaire civil, délégué de l’Assemblée nationale. Ce dernier était porteur du décret qui accordait à la classe de couleur l’égalité des droits politiques avec les blancs. Le 11 avril 1793 ; la Convention nationale envoya en qualité dé commissaire civil, seul chargé du gouvernement, Jeannet-Oudin, neveu de Danton, qui commença l’application des mesures révolutionnaires, en créant, à l’instar des assignats, pour remédier au vide des caisses du trésor, des bons dé caisse auxquels il donna cours forcé. Le 26 prairial an II (14 juin 1794), Jeannet fait publier le décret qui abolit l’esclavage dans les colonies françaises, en recommandant aux noirs, dans une proclamation, de ne pas abandonner la grande culture.

Les ateliers furent bientôt déserts : la récolte devint impossible. La famine était imminente ; il fallut alors avoir recours a des mesures coercitives. Tous les ouvriers cultivateursfurent mis en réquisition : personne ne se présenta. La Convention, informée des désordres qui se produisaient à Cayenne, rendit alors le décret du 6 prairial an III (11 mai 1795), dont l’article 2 portait : « Tout refus de travail sera poursuivi et puni comme crime de contre-révolution. » C’était prescrire le travail sous peine de mort.

La plupart des noirs parvinrent à se soustraire à l’application de ce décret en se rendant locataires d’une petite pièce de terre ou en se prétendant domestiques ou ouvriers. La disette des vivres augmentait de jour en jour.

C’est dans ces tristes circonstances (1796) que la Guyane Française vit débarquer sur ses rivages les déportés de thermidor  Collot-d’Herbois, qui mourut à l’hôpital de Cayenne, a la suite de convulsions terribles, et Billaud-Varennes, qui, souillé des mêmes crimes, vécut et mourut libre à Saint-Domingue. En 1797, arrivèrent les seize déportés de fructidor : Barthélémy; l’un des cinq membres du Directoire ; Laffon-Ladébat. Barbé-Marbois, le général Murinais, Rovère et Tronçon-Ducoudray,  membres du conseil des anciens ; les généraux Aubry, Pichegru et Villot, MM. Bourdon (de l’Oise) et de La Rue, tous cinq membres du conseil des Cinq-Cents ; de la Villeheurnois; l’abbé Brotier, Ramel adjudant général, commandant des grenadiers du Corps législatif; d’Ossonville, inspecteur de police, enfin, Letellier, valet de chambre de Barthélémy. L’année suivante, plus de cinq cents nouvelles victimes de nos troubles civils furent jetées dans les déserts de Sinnamary et de Conamama, et périrent; pour la plupart de maladie, de dénuement et de chagrin.

La Guyane française eut à supporter, comme nos autres colonies occidentales, tous les maux qu’entraîna après elle la guerre maritime de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe. Après lé départ de Jeannet, Burnel reste chargé de l’administration, avec le titre d’agent particulier du Directoire, jusqu’en novembre 1799 ; Franconie, après lui, gouverne la colonie, sous le titre d’agent provisoire jusqu’en janvier 1800. Victor Hugues, agent des consuls à son arrivée, prend, en 1804, le titre de commissaire de l’Empereur, commandant en chef. Il enrichit d’abord la colonie par les prises des corsaires, qu’il armaà Cayenne ; mais cette richesse dura peu et nuisit même à la prospérité du pays en détournant les habitants de la culture des terres.

Le Gouvernement impérial n’eut pas le temps de s’occuper des avantages que le commerce français pouvait retirer de la possession de la Guyane. Les Portugais tentaient incessamment des coups de main, tantôt sur île de Cayenne, tantôt sur, l’Oyapock. En 1805, une de leurs flottilles pénétra dans l’Approuague et ne se retira qu’en apprenant la paix d’Amiens. Vers la fin de 1808 les Anglais se réunirent a eux pour s’emparer de la colonie ils débarquèrent pendant la nuit au fort du Diamant, à l’embouchure du Mahury ; Victor Hugues capitula le 12 janvier 1809, en stipulant que la colonie serait remise, non aux troupes britanniques, mais à celles de leurs alliés. Durant les huit années de la domination portugaise, la colonie fut administrée d’abord par Pinto de Souza, puis par Maciel de la Costa. Le code civil y demeura en vigueur ; le pays fut traité avec ménagement et le séquestre des biens des absents fut la seule mesure rigoureuse prise par le gouverneur Marquès, qui succéda à de la Costa.

La Guyane nous fut rendue par les traités de 1814-1815; mais ce ne fut qu’en novembre 1817que le général Carra Saint-Cyr vint en prendre possession. Le gouvernement métropolitain résolut alors de demandera l’immigration les travailleurs qui manquaient à la colonie. On y introduisit, en 1820, vingt-sept agriculteurs chinois et cinq malais mais le mauvais choix de ces immigrants, l’ennui, la paresse, le découragement et les maladies ne tardèrent pas à les disperser ou a les faire périr. En 1819, le baron de Laussat succéda à Carra Saint-Cyr. Le nouveau gouverneur voulut tenter s’il né serait pas possible de suppléer aux travailleurs noirs par des cultivateurs blancs. Sept familles de settlersdes États-Unis d’Amérique, formant un total de vingt personnes,furent établies, en1821, sur la Passoura, un des affluents du Kourou M. de Laussat en avait formé une petite colonie; à laquelle il avait donné lé nom de Laussadelphie. Cette entreprise échoua complètement.

Le Département, sur l’avis favorable émis par une commission envoyée de France en 1820, avait décidé que l’on ferait une nouvelle tentative de colonisation à la Mana ; il en chargea le baron Milius, qui venait d’être choisi pour remplacer M de Laussat. Une expédition préparatoire, composée, d’une compagnie d’ouvriers militaires, d’un détachement de sapeurs, et de cinquante apprentis orphelins, formant un total de cent soixante-quatre individus,y fut envoyée en 1823. Le nouvel établissement, fondé a une quinzaine de lieues de l’embouchure de la Mana, prit le nom fastueux de Nouvelle-Angoulême. Les excès etles désordres de cette petite colonie forcèrent bientôt le gouverneur a renvoyer en France toute la Nouvelle-Angoulême, qui disparut comme Laussadelphie.

À deux lieues de l’embouchure de la même rivière existait un autre  emplacement qui parut plus propre à recevoir un établissement. Trois familles du Jura, composées de vingt-sept personnes y furent installées vers la fin de 1824, aux frais de l’État, qui les pourvut de toutes les choses qui pouvaient leur être nécessaires. Le début fut heureux : le bétail ne tarda pas a se multiplier, et une abondante récolte de maïs et de blé récompensa les travaux des nouveaux colons. Mais la cupidité les poussa bientôt à abandonner cette culture, qui les faisait vivre dans l’aisance, pour entreprendre celle des denrées coloniales, dont ils espéraient une fortune plus rapide. Le travail fut d’abord si largement récompensé que les émigrants s’empressèrent d’écrire à leurs parents et à leurs amis pour les engager à venir les rejoindre. Bientôt, sans aucune, cause connue, les travaux cessèrent, l’activité fit place à l’inertie ; après avoir végété jusqu’en 1828, ces familles furent autorisées par M. le contre-amiral gouverneur Desaulces de Freycinet, qui avait succédé a M de Muyssard, commissaire de la marine (1826),et à M le capitaine de frégate Burgues de Missiessy, intérimaire (1827), àrevenir en France.

Les résultats de cet essai de colonisation n’ont pas été satisfaisants ; mais ses heureux débuts peuvent, toutefois, passer pour un succès : ils me paraissent démontrer que le blanc peut vivre et travailler à la Guyane, sous les deux conditions du travail et de la sobriété.

Dans cet état de choses, Mme Javouhey, fondatrice et supérieure générale de la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, offrit de continuer l’entreprise et fonda, en 1828, sur les bords de la Mana, un établissement destiné à servir d’asile aux enfants trouvés. Elle s’occupa principalement de l’élève du bétail et de l’exploitation des bois de charpente et d’ébénisterie, que lui fournissaient en abondance les belles forêts du voisinage et elle borna la culture des vivres à ce qu’exigeait l’alimentation de sa petite colonie.

En 1835, l’établissement de Mme Javouhey changea complètement de nature : sur sa demande, le Gouvernement décida que les noirs de traite capturés, libérés, en vertu de la loi du 4 mars 1831, seraient successivement envoyés sur les bords de la Mana pour y être préparés par le travail à la liberté; cinq cent cinquante noirs y furent ainsi réunis, et, depuis, le bourg de Mana aprospéré. Cet établissement a fait retour au Gouvernement, en 1847et a formé, depuis lors, un nouveau quartier de la colonie.

En 1836, le Gouvernement résolut d’occuper un point du territoire contesté, entre l’Oyapock et la rivière Vincent-Pinçon, M. Jubelin, commissaire général de la marine, alors gouverneur, fut chargé de réaliser ces intentions. Il choisit le lac Mapa, situé 50 kilomètres, environ  de l’Amazon et à une courte distance de la rivière Araouari, pour y établir un poste militaire, qui fut installée dans le courant de juin 1836, mais abandonné quatre ans plus-tard.

Sous le gouvernement de M Laurens de Choisy, capitaine de vaisseau (1837), la Guyane commença à ressentir quelques symptômes de défaillance par suite de la cessation de la traite des noirs  et de l’avilissement du prix des principales denrées d’exportation. Il en fut de même, sous le gouvernement de ses successeurs:
–  de Nourquer du Camper, capitaine de vaisseau (1839) ;
– Gourbeyre, capitaine de vaisseau (1841) ;
– Charmasson, capitaine de vaisseau (1843) ;
– Layrle, capitaine de vaisseau (1844 et 1845) ;
– Cadeot, commissaire de la marine, intérimaire (1846).
– Les sages mesures prises par M Pariset, contrôleur en chef de la marine (1846), ne purent arrêter cette décadence.

L’émancipation des esclaves, en 1848, vint, porter le dernier coup à la colonie. Les habitations furent abandonnées et quelques sucreries survécurent, seules.

Cet état de dépérissement s’aggrava encore par l’invasion de la fièvre jaune qui éclata le 22 novembre 1850 et ne cessa complètement qu’en février 1851après avoir décimé la population blanche et pris pour l’une de ses dernières victimes le capitaine de vaisseau Maissin, gouverneur  intérimaire (1850 et 1851),auquel succéda le procureur général Vidal de Lingendes, intérimaire (1851).

La Guyane semblait rayée de la liste de nos possessions d’outre-mer, lorsque, cette même année, un décret du 8 décembre(1851)la désigna pour recevoir les repris de justice en rupture de ban et les affiliés aux sociétés secrètes.

Cet acte fut le point de  départ d’une série de mesures administratives qui inaugurèrent à la Guyane l’oeuvre toute nouvelle de la colonisation par la transportation. M de Chabannes-Curton, capitaine de vaisseau (1852),en prépara l’exécution. M. Sarda-Garriga, commissaire général de la république (1853),et le M le contre-amiral Fourichon, gouverneur (1854), en commencèrent l’application avec autant de prudence que d’habileté. Ce derniergouverneur quitte la colonie à la fin de janvier 1854; il est remplacé, en 1855, par M. le capitaine de vaisseau Bonard, qui part en congé en octobre de la même année, en laissant M. le lieutenant-colonel Masset comme gouverneur intérimaire. M. le contre-amiral Baudin, nommé en 1856, fonde la plupart des pénitenciers, et notamment celui du Maroni. Cependant l’œuvre de la transportation avait rencontré, en 1855 et 1856, dans une nouvelle invasion de la fièvre jaune, un obstacle terrible qui, un moment, parut devoir en compromettre la continuation.

L’état sanitaire s’étant amélioré, l’abandon de la Guyane, comme colonie pénale, annoncée dans le discours prononcé par l’Empereur à l’ouverture de la session du Corps législatif, le 18 février 1857, ne fut point consommé, et le Gouvernement continua d’expédier de nouveaux convois de transportés. M. le capitaine de vaisseau Tardy de Montravel remplace M Baudin, le 15 mai 1859, et imprime à l’œuvre de la transportation une impulsion énergique; nommé contre-amiral le 27 janvier 1864, il part en congé le 1er mai de la même année, et meurt en France le 4 octobre (1864)suivant. M le colonel Favre, commandant militaire, gouverneur par intérim, remet, le 10 janvier 1865, le gouvernement entre les mains de M. le général de brigade d’infanterie de la marine Hennique, nommé gouverneur le 20 octobre 1864.

Depuis quelques années , la Guyane semble enfin sortir de sa longue défaillance.

D’un côté, des essais de culture, entrepris avec succès au Maroni et sur quelques autres points par les bras de la transportation, font espérer une application plus pratique de la colonisation pénale.

D’un autre côté, l’introduction d’immigrants indiens et chinois, la reprise de la grande culture sur plusieurs habitations, l’heureux fonctionnement de la Banque locale, l’exploitation des mines d’or par une grande Compagnie et par des particuliers, la création de vastes chantiers de bois, semblent autant d’éléments d’une régénération prochaine. Cette situation, relativement prospère, autorise donc à penser que la double colonisation, par l’immigration et la transportation, dont les courants réguliers finiront par se réunir et se creuser un lit dans les savanes et les forêts de la Guyane française, formera, avant cent ans d’ici, la base d’une population qui peut faire de cette vaste contrée la première colonie du monde.

Fin du chapitre 1er. (à continuer).

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