L’ÉCHO

Titre du livre : Introduction à l’histoire de Cayenne, Contes, fables et chansons en créole d’Alfred de Saint-Quentin. Etude sur la grammaire créole d’auguste de Saint-Quentin. Source : Bibliothèque nationale de France. Version française.

L’ÉCHO

Conte

Tout le monde connaît monsieur Jibi :

Il est niais, poltron, petit ;

Son ventre ressemble à celui du poisson-gros-ventre sur le sable

Ses yeux sont caves comme des trous de crabes4

Son dos est rond comme celui d’un tatou…

Et il est fat outre mesure !

Quand le dimanche il a mis ses bottes,

Son chapeau noir, sa redingote,

Il croit que toutes les femmes le regardent,

Et il fait le gentil.

Après tout Jibi n’est pas méchant.

Il se grise quelquefois avec ses amis,

Sans qu’on l’ait jamais vu se battre;

Il est peut-être trop poltron pour ça.

 

Un beau jour monsieur Jibi eut une idée :

« Tiens, dit-il, il faudrait me marier.

A présent je n’ai pas grand tracas ;

Le dimanche et toute la semaine

Je m’adresse à ma mère,

Et c’est elle qui me nourrit toujours ;

Mais elle est si vieille qu’elle mourra :

Qui me donnera alors du poisson salé?

Quant à une femme, ce n’est pas ce qui manque

J’en prendrai une qui aura beaucoup d’argent,

Et je la ferai travailler ferme!

Quand je la battrai ce sera sa faute.

Si je prends une femme, c’est pour me soigner,

Faire la cuisine, puiser de l’eau,

Laver mon linge, faire toute sorte de travail.

Ou bien je lui parlerai avec le bâton.

Oui ! Mais il faudrait avoir une case.

Mon frère Jean travaille au chantier5,

Je lui emprunterai une bonne quantité de bois.

Allons 1 il faut que j’aille au haut de la rivière. »

 

(NOTE 5 : A la Guyane, on nomme chantiers des établissements formés en pleine forêt pour l’exploitation du bois. On ne les trouve guère maintenant que dans le haut des rivières, la zone du littoral ayant été exploitée la première.)

 

Là-dessus mon Jibi prend son hamac,

Un peu de morue, un peu de farine de manioc

Et deux chemises qu’il met dans son pagara6

Et va sur le quai chercher un passage.

 

(NOTE 6 : Pagara : sorte de panier carré à couverture imperméable. Il sert ordinairement de malle et de valise.)

 

Précisément une barque allait monter

Jusqu’auprès du premier saut de la Comté7.

Jibi cria : « Frères, bonjour !

« Voudriez-vous me donner passage ? »

Le père Pierre, qui était patron de la barque,

Savait combien Jibi était peureux.

« Jibi, répondit-il, est-ce bien toi ?

Aujourd’hui tu n’as donc pas peur de l’eau ?

Embarque! Embarque !mon cher compère!

Nous te conduirons jusqu’auprès de ton frère. »

 

(NOTE 7 : M. de Gennes, navigateur très connu, obtint de Louis XIV des lettres-patentes qui l’autorisaient à créer dans le haut de la rivière d’Oyac un établissement, qui fut érigé en comté en 1698, mais qui n’eut qu’une existence éphémère. De là, le nom de rivière de la Comté, resté à l’une des branches de l’Oyac.)

 

La nuit vint; on s’arrêta pour attendre la marée.

Près de l’endroit où la barque était mouillée

Des pécheurs avaient placé leur palan8.

Jibi vit cela, il pâlit.

« Père Pierre, dit-il, regardez sur l’eau :

Voilà deux animaux qui montrent leur dos. »

Le père Pierre répondit : « C’est un tonacri 9,

Un être avec lequel il ne faut pas plaisanter,

Parce que, vois-tu, quand il vous attrape

Il ne met pas longtemps à vous tordre Le cou. »

Jibi eût voulu être singe,

Pour grimper jusqu’au haut du mât.

 

(NOTE 8 : Le palan est une longue ligne de pèche tendue dans l’eau, entre deux grosses calebasses qui servent de bouées.)

(NOTE 9 : Le tonacri est un monstre marin fabuleux qui, la nuit, montre sa tâte sur l’eau, allonge son bras énorme et entraîne le pécheur imprudent endormi dans sa pirogue.)

 

Comme il guettait dans l’obscurité,

Il vit flotter un gros morceau de bois.

« Papa Pierre, dit-il, ah ! mon Dieu !

Qu’est-ce que c’est que ça? — C’est un cayeman10,

Répond Pierre, prends garde à ta main!

Sans quoi tu ne verras pas le jour de demain. »

 

(NOTE 10 : Le cayeman, ou plutôt caïman, est le crocodile de la Guyane. Il y en a qui atteignent jusqu’à 7 mètres de longueur.)

 

La mer baissa, une roche se découvrit.

Pierre dit que c’était la maman-dilo11.

Jibi répondit : « Taisez-vous, père Pierre,

Vous dites cela pour effrayer les gens.

Je sais qu’une plaisanterie est une plaisanterie12,

Mais enfoncer du bois dans l’oreille n’est pas plaisanter. »

 

(NOTE 11 : La manman-dilo (mère des eaux) est une sorte do sirène qui attire et fait périr au fond de l’eau l’imprudent qui s’approche d’elle pour lui voir peigner sa magnifique chevelure.)

 

(NOTE 12 : Ce proverbe créole, très expressif, est souvent employé pour avertir qu’une plaisanterie dépasse les bornes permises.)

 

Jibi ne dormit pas de toute la nuit,

Et au point du jour

Les bandes de singes hurleurs commencèrent leurs chants13.

Jibi de dire : « Compère Pierre, écoutez ! »,

Pierre répondit « Ce n’est rien;

Quand les tigres chantent ils n’ont pas faim. »

Mon Jibi se mourait de peur,

Pendant que tout l’équipage de la barque riait.

Cependant on finit par arriver.

Jean devint rêveur, en voyant Jibi.

 

(NOTE13 : Le Singe rouge, singe hurleur (stentor) est le plut remarquable des singes de la Guyane. Sa taille dépasse quelquefois 1 mètre 50 ; les longs poils roux qui couvrent son corps disgracieux se dressent en auréole autour de son hideux visage. Son long collier de barbe se termine en pointe. Son torse grêle supporte un ventre énorme. Mais ce qui caractérise surtout les singes de cette espèce est le développement extraordinaire de leur os hyoïde et de leur gosier. Cette disposition singulière de l’organe de la voix leur permet de pousser des hurlements qui rappellent ceux du lion, et qui retentissent à plusieurs kilomètres dans les bois. C’est au point du jour qu’ils se font entendre.

Il existe, à la Guyane, un oiseau fort rare qui jouit d’une faculté analogue ; il est plus petit qu’un merle, de couleur sombre, et se tient dans les parties les plus solitaires des forêts vierges. Je ne l’ai vu et entendu qu’une seule fois, mais avec une stupéfaction profonde. Il fait retentir les échos de quatre notes prolongées, qui ressemblent exactement à du plain-chant, et dont le volume incroyable ferait envie à un chantre de cathédrale. C’est pour cela que les noirs l’appellent zozo monpè, l’oiseau-prêtre.)

 

« Diable ! Mon frère jusqu’ici !

Ce n’est pas pour rien qu’il est venu ;

Il me fait peur ! Ce n’est pas la première fois

Que mon frère Jibi me joue.

Il me mettra dans l’embarras14,

Si je ne me tiens pas bien, »

 

(NOTE 14 : Le texte dit: « Il me conduirait dans une eau profonde. » C’est un des nombreux proverbes usités en créole.)

 

Lorsqu’ils eurent bien causé de leur mère,

De leurs parents, de leurs amis, de la pluie et du beau temps,

Jibi dit : « Frère, je me marie!

Si je suis venu jusqu’au chantier,

C’est que j’ai pensé à toi pour bâtir ma case ;

Il me faut pas mal de bois.

Je payerai quand je serai marié,

Je n’ai pas d’argent pour le moment.

Je n’admets pas que tu me refuses:

Je te signerai un reçu.

 

Le compère Jean fit une grimace !

Il était fatigué de prêter à Jibi.

« Frère, dit-il, je suis obligé de te dire

Une chose que personne ne sait :

Je ne suis pas seul au chantier,

J’ai quelqu’un qui travaille avec moi,

Et cette personne est un masquilili15.

Nous lui parlerons tout à l’heure,

Car il travaille pendant toute la nuit.

Si j’enlevais du bois pour en donner,

Il me quitterait à l’instant

Et me briserait peut-être les os.

Tu l’écouteras parler,

Tout en faisant semblant de souper.

Prends mon coui avec quelque chose à manger.

S’il dit oui, je dirai oui. »

Ils s’avancèrent assez loin dans la forêt,

Jusqu’à un endroit où Jean connaissait un écho.

Alors il cria : « Êtes-vous là? »

L’écho répondit : « Là! là ! »

«-Vous voyez la personne qui mange dans mon coui?

L’écho répondit : « Oui! oui! »

«- Faut-il lui vendre notre bois? »

L’écho répondit : « Ah! ouah! »

«- Il dit qu’il signera le reçu de son nom! »

L’écho répondit : « Non ! non ! »

« -Donnez-lui pour qu’il retourne à Cayenne (Kayan’).

L’écho répondit : « Le fouet! le fouet !(yan’! yan’ !

 

(NOTE 15 : Dans les croyances superstitieuses des nègres, les masquilili sont des nains d’une vigueur extraordinaire, qui habitent en bandes dans les forêts. Leurs pieds sont tournés en arrière ; ils enlèvent volontiers les enfants et, avant de les laisser aller, ils les rendent muets.)

 

Jean dit tout bas : « Tu l’entends ?

Il ne faut pas plaisanter avec le masquilili,

S’il te rencontre cette nuit.

Il pourrait bien te taillader tout le dos.

Cependant, toi qui es brave, reste, frère ;

D’ici à demain il ne sera plus en colère. »

 

Mon pauvre Jibi tremblait.

« Frère Jean, dit-il, allons-nous-en :

Tes forêts ne sont pas sûres,

Il s’y trouve des êtres de toute espèce,

Manman-dilo, tigres, tonacri,

Cayeman, masquililis.

Non ! non ! J’aime mieux la ville,

Où l’on dort tranquille. »

 

Et à l’instant Jibi s’embarqua,

Sans bois, sans femme et sans argent.

 

Maintenant, pour comprendre mon apologue,

Nous pouvons bien laisser là l’écho.

Quand on est suffisant si poltron,

On vous fait subir mille avanies.

Laisser un commentaire

Fermer le menu