Source : Bibliothèque National de France (BNF), Gallica.
Titre : L’ORÉÏDE
Poème de la Comté (Guyane Française)
Leblond, Fabien-Flavin. L’Oréïde : poème de la Comté (Guyane française) / avec notes explicatives des principales particularités contenues dans l’ouvrage, par F.-F. Le Bond (de Cayenne). Année 1862.
Note de l’éditeur de guyanelacolonie : « Le poème de la Comté » est décliné en cinq chants qui seront découpés par chant et proposés en plusieurs diffusions.
Les notes correspondant à chaque chant seront mises à la fin du texte.
CHANT TROISIÈME
ARGUMENT
La première expédition contre les nègres marrons du Galibi a eu lieu en l’année 1806, Sous le gouvernement de Victor Hugue. En apprenant le séjour de ces fugitifs sur les bords de cette rivière, dont le nombre s’élevait déjà à plus de mille, ce gouverneur organisa sans retard un détachement, sous le commandement du capitaine Kerkove pour aller à leur poursuite. Les premières tentatives contre eux n’eurent pas de succès. Victor Hugue s’y transporte et y établit son quartier général. On parvint à arrêter les principaux chefs et un certain nombre d’autres. Tous leurs établissements furent brûlés. Mais la plupart s’échappèrent et se rallièrent sous la direction de deux vaillants chefs, Alexandre et Pompée, bien décidés à maintenir la résistance. Aussi ont-ils tenu pendant deux ans contre la force offensive.
Ce fut le colon Bélé, qui était doué d’une adresse et d’une force herculéenne, qui parvint à les disperser et à capturer le plus grand nombre. Ce colon avait sans doute plus fait que tout le détachement. Il mourut sans avoir reçu la récompense de sa belle conduite dans cette circonstance.
Début du poème:
Quand le ciel de nos jours veut régler les destins,
Il place dans le cœur des fragiles humains,
Deux sentiments sacrés l’un de l’autre contraire,
Qu’on ne peut définir, qu’on ne peut satisfaire.
L’un porte notre esprit au plus sublime espoir,
L’autre enfante à son gré le plus grand désespoir.
Ainsi naissent les flots sur le sein d’Amphitrite,
S’entre-choquant soudain quand le vent les excite.
Ces êtres opposés sont le doute et la foi,
Dirigeant les mortels par leur commune loi.
Combien le doute au cœur y fait fuir la lumière !
Trop heureux quand la foi s’y place la première.
Et tandis que Simon incertain, oppressé,
Compte tous les dangers dont il est menacé,
Cayenne entend courir au sein de ses murailles,
De nombreux combattants dont le dieu des batailles
Inspirait la fureur et conduisait les pas :
Ils ne redoutaient point la chance des combats !
Victor Hugue, en ce temps, gouvernait la Guyane ;
Sa voix retentissait jusqu’à l’humble cabane15.
Cet administrateur qui tenait dans ses mains,
Le glaive des colons, l’adresse des mutins,
Quelquefois violent, mais généreux, colère,
Quand les cris du public bravaient son caractère.
Ceux de l’humanité s’élevaient jusqu’à lui :
Souvent aux mains des forts retirait son appui :
Les replis de son cœur souvent impénétrables,
Laissaient aux préjugés des pouvoirs redoutables.
Mais quand il avait vu des actes inhumains,
Il savait les flétrir en blâmant leurs desseins.
La France avait alors à soutenir la guerre ;
L’Europe, était armée et surtout l’Angleterre ;
Le Grand-Homme, occupé d’intérêts si divers,
N’avait pu sur Cayenne avoir les veux ouverts.
Hugue seul exerçait l’autorité suprême !
Et partant n’avait compte à rendre qu’à lui-même.
Lorsque dans son conseil il fallut arrêter
Les apprêts du départ, les chances à tenter,
Kerkove alors brillait ; il en faisait partie,
Et croyait triompher par son vaste génie :
« Les mulâtres, dit-il, doivent seuls être armés.
Eux seuls peuvent marcher dans ces bois alarmés16 ! »
Cet homme, dès longtemps, obstiné dans la lice,
Au conseil comme ailleurs pour voiler la justice,
Pensait tout disposer au gré des assistants !
Mais Hugue était fixé, Hugue aux yeux pénétrants :
C’était un vrai César tonnant au capitole ;
On respectait en lui bien plus que la parole,
L’autorité surtout, ses rigueurs, ses bienfaits,
Cette altière fierté dont on craignait les traits.
« Je ne puis accepter cet avis tyrannique,
Dit-il ; on doit compter avec la voix publique.
Vous marcherez ensemble, il s’agit de vos biens,
Des familles surtout dont vous êtes gardiens….
Ceux que vous m’indiquez la plupart sans asile,
Sont de rétifs marrons dépassant plus de mille !
Voulez-vous que ces bords soient à jamais honnis ?
Qu’ils parlent en héros comme les noirs Bonnis ?
Semblable au Surinam soumis à leur furie,
Faudrait-il tôt ou tard leur demander la vie ?
J’entends que le péril soit par tous affronté,
La justice le veut ainsi que l’équité17 .»
De Hugue et de Laussat18 on voit la différence.
L’un n’avait pas cru que pour servir la France,
Il dût fouler aux pieds le bon sens, la raison,
Et de vains préjugés accepter le poison.
L’autre est venu plus tard dans un danger semblable,
Diviser sans motifs dans ce temps déplorable,
La couleur des français soumis aux mêmes lois :
Les blancs ne furent point envoyés dans les bois.
Il tenait, pour asseoir sa triste politique,
Les hommes de couleur sous son joug despotique19 ;
Mais Hugue avait aussi sur ce point capital,
Ménagé des colons l’orgueil souvent fatal !
Cette classe paisible au comble des misères,
Se voyait retrancher tous les biens de ses pères !
Le code promulgué venait d’anéantir.
Et tous ses droits présents et tout son avenir.
Hugue, dit-on, céda sans trop de résistance,
Aux tyranniques vœux des partis en présence.
Triomphateurs heureux les blancs en général,
Ont très peu profité d’un arrêt si fatal20.
Kerkove était zélé ; son grade, son courage,
Pour braver le danger avait tout l’avantage.
Guiton l’accompagnait : on fit choix de Bélé,
Comme ayant reconnu ce lieu si désolé.
Quand on avait réglé la foudre stratégique,
En mesurant l’écueil d’un œil tout prophétique :
On partit promptement. Le lieutenant Gérard,
Eut l’ordre d’observer les chances du hasard.
Aux chefs comme aux soldats, il faut leur rendre hommage,
On ne soutint un choc avec plus de courage.
Les noirs du Galibi vivement alarmés,
Pour repousser l’attaque étaient tous bien armés.
Ils prévoyaient surtout que l’heure était venue,
De mesurer leur force et de fixer leur vue.
Tels, on a vu souvent les vents et les éclairs,
S’unir, se diviser en traversant les mers,
Après avoir porté dans l’existence humaine,
Des désastres affreux par leur foudre soudaine :
Tel, Kerkove portait la terreur dans les rangs,
Et tel Simon lançait des balles par torrents.
Ce choc a dû cesser par cette horreur sanglante,
Qui rend des deux côtés la mort cruelle et lente.
Les noirs dans la forêt s’écartaient, se cachaient !
Ils étaient bien plus sûrs, car tous leurs coups portaient :
Et vingt-cinq assiégeants sur la terre y restèrent,
Tandis que peu des leurs au feu s’aventurèrent.
Kerkove eut la prudence en cet instant fatal,
D’arrêter les soldats en donnant le signal,
Hugue fut informé de sa lutte incertaine,
Et demande à grands cris des renforts par centaine21.
Et loin de Jolieterre22 où l’assaut fut livré,
Il attendit l’exprès qu’il avait transféré.
Hugue sans plus tarder, lui qu’aucun bruit n’arrête,
Vole au lieu des combats ; et, sûr de sa conquête,
En remontant le fleuve, il court chez un colon,
Homme que sa vertu fait aimer du canton ;
Favard qui, bien souvent, savait braver l’orage,
Au succès du planteur joignait l’âme du sage ;
Hugue était enchanté qu’il put l’accompagner,
Pour avoir ses conseils et non pour en donner.
Le nouveau peloton s’élance avec furie ;
Hugue dirigeait tout sans craindre pour sa vie.
Il fixa près du lieu son quartier général ;
De ce combat sanglant il donna le signal !
Ducoudrais et Girard en voyant sa présence,
Animent les soldats, leur parlent de vengeance,
Jolieterre et ses dieux tombent en leur pouvoir,
La fuite est dans les rangs : les marrons sans espoir,
Quittent l’Elisabeth23 et gagnent la Couleuvre24.
Kerkove en dirigeant sa savante manœuvre,
Les fit cerner alors, et sans désemparer.
Par un feu bien nourri qu’il venait d’assurer,
Il triomphe bientôt de leurs vaines entraves ;
On arrêta soudain tout près des Trois-Cassaves25.
Février, Augustin, Elie et ce Simon
Si longtemps intrépide, alors que sa raison
Devait pourtant souffrir voyant ses camarades,
Chef des noirs comme lui, surpris aux embuscades.
Bientôt tous ces captifs, assaillis, garrottés,
Dans le fond d’un canot furent tous transportés.
Cayenne vit rentrer cette troupe intrépide
Qui les avait vaincus, et brûler leur égide.
Chacun s’est empressé d’aborder les marrons.
Pour reconnaître enfin ces rétifs vagabonds :
L’œil hagard et craintif ces fougueux adversaires,
Eloignés des forêts semblaient des plus vulgaires.
De tous ces malheureux désormais sans soutiens,
Hugue avait arrêté qu’on rompit les liens ;
Et Simon n’étant plus un Achille moderne,
Au pouvoir des vainqueurs se plie et se prosterne !
Dans le fond d’un cachot on les fit enfermer,
En attendant l’arrêt qui dût les réprimer :
Le temps qu’ils ont perdu, leur fière résistance,
Ne pouvait espérer un droit à l’indulgence.
Cependant les marrons qui s’étaient échappés,
Sous de plus vaillants chefs au loin se sont groupés.
Alexandre et Pompée animaient leur furie ;
Ils voyaient de leur camp ce fatal incendie,
Qui consumait soudain leurs établissements,
Leurs effets, leurs coumbis, leurs moissons et leurs champs.
Tels, on vit les Troyens blâmer leur destinée,
A l’aspect des débris de leur ville minée ;
Tels, ces marrons fameux enfants de la fureur,
Lançaient en frémissant ces cris remplis d’horreur !
« Guerre à mort, ont-ils dit ; respirons la vengeance,
Pourquoi tant invoquer surtout la Providence,
Qui met ainsi le faible à la merci du fort ?
Courage, compagnons ! Oui, jurons mort pour mort !
Couvrons nos alliés du saut de Tonnégrande,
Au camp du Changement26 leur ardeur est si grande !.. »
Ainsi pendant deux ans ce reste de marrons,
Put tenir en échec plus d’un corps de colons.
Bélé, le fier Bélé, sur eux eut l’avantage ;
Seul, il les poursuivit avec un grand courage !
Ce colon fut un foudre, un terrible César,
Attachant les captifs à l’axe de son char !
C’est bien à sa valeur que la Comté paisible,
A dû ses jours heureux, son repos infaillible.
Il mourut sans appui !… Mais qui pouvait prévoir
Que l’or eût dû plus tard couronner son espoir ?
O métal on t’adore, on t’encense à cette heure,
Chacun va t’assiéger dans ta sombre demeure ;
L’intérêt aurifère est un culte aujourd’hui !
Fais entendre la voix qui s’élève pour lui !
Qu’elle aille réjouir dans le fond de la tombe,
Ses mânes attentifs ! C’est plus qu’une hécatombe ;
Rarement le courage entend ces cris du cœur,
Les orgueilleux tyrans ont pourtant ce bonheur !…
Le fertile Approuague avait cru les oracles !
La Comté, l’Orapu surpassent ses miracles !
Déjà dans leurs forêts mille bras sont rendus,
Exploitant des placers plus riches, mieux connus.
NOTES DU CHANT IIIe
Note 15. — Victor Hugue, dont le caractère est esquissé ici d’après nature, était un administrateur que l’histoire a jugé peut-être avec trop de sévérité. J’ai vécu sous son administration, et je vois que l’auteur a pris ses renseignements à bonne source.
Note 16. — Ce langage de Kerkove devant le conseil de Hugue est réel ; mais sa proposition n’avait pas prévalu comme l’auteur le rapporte. Le détachement était composé indistinctement de blancs et d’hommes de couleur.
Note 17. — Si Hugue a vraiment opposé cette belle réponse à Kerkove, il faut féliciter l’auteur de l’avoir rendue en très beaux vers.
Note18. — M. le baron de Laussat a laissé, il est vrai, de bien tristes souvenirs de son despotisme à Cayenne ; mais en regard, il a laissé aussi des monuments qui rappelleront longtemps son passage dans l’administration de cette colonie. Je sais que l’auteur, bien jeune encore, a été persécuté injustement sur de certains rapports malveillants par ce gouverneur ; mais il faut rendre à César ce qui est à César.
Note 19. — Le Code civil, envoyé de France à la Guyane pour y être promulgué, avait reçu certaines modifications qui ont longtemps porté atteinte aux droits civils et politiques de la classe dite de couleur. Hugue, il faut l’avouer, a eu la main forcée dans cette circonstance. Heureusement la Révolution de Juillet est venue plus tard les biffer pour toujours. Comme faits historiques, l’auteur a fort bien fait de le rappeler dans son poème. L’histoire est de l’essence de l’épopée.
Note 20. — Ces vers du poème sont d’une justesse frappante :
« …………..les blancs en général
Ont très-peu profité d’un arrêt si fatal. »
Cela est vrai pour les colons guyanais. Que de fois ils ont reculé devant la rigidité de ces lois d’exception !
Note 21. — Kerkove n’ayant pas eu de succès dans sa première attaque, puisqu’il avait perdu plus de vingt-cinq hommes, fut obligé de suspendre ses manœuvres et envoya un exprès à Hugue pour l’en informer.
Note 22. — Jolieterre était un poste avancé près de la rivière ; il était commandé par Simon, chef supérieur. C’était la capitale des établissements du Galibi.
Note 23. — Autre établissement des marrons commandé par Augustin.
Note 24. — Autre établissement des mêmes commandé par Alexandre.
Note 25. — Quatrième établissement commandé par Élie.
Note 26. — Établissement des marrons dans le Tonnégrande, qui a été dispersé et détruit presque en même temps que ceux du Galibi, avec lesquels il était en correspondance.
