Titre du livre : Introduction à l’histoire de Cayenne, Contes, fables et chansons en créole d’Alfred de Saint-Quentin. Etude sur la grammaire créole d’auguste de Saint-Quentin. Source : Bibliothèque nationale de France. Version française.
LE NÈGRE, L’INDIEN & LE BLANC
CONTE 1
(NOTE 1 :
Ce conte, dont le cadre est connu depuis plus d’un siècle dans la colonie, est un des plus ingénieux que J’aie entendu raconter on créole. Il fait exception aux conceptions beaucoup plus grossières, qui forment ordinairement le fond du conte nègre.)
Dans ce temps-là ce n’était pas comme aujourd’hui ;
Souvent le Bondieu venait
Pour parler aux bonnes gens;
On ne le craignait pas le moins du monde;
A toute personne à qui il parlait
Il avait quelque chose à donner.
Trois frères, un jour de ce bon temps-là,
Parlaient de leur père
Mort tout récemment ; quant à leur mère,
Elle était morte depuis longtemps.
Voilà que le Bondieu vint à passer;
Et, quand il fut tout proche, il leur dit :
«Je vois que vous êtes tristes, mes enfants,
Parce que j’ai pris votre père si tôt ;
Ne craignez rien ! Il est bien là-haut
Avec tous les braves gens, tout près de moi.
Quand un homme comme lui meurt,
J’ai toujours soin de sa famille;
J’ai arrangé pour vous une fontaine
Dont l’eau peut blanchir votre peau.
Si vous voulez vous laver dedans,
Dépêchez-vous, pour que votre corps devienne blanc, Car cette eau s’écoule,
Et elle sera épuisée si vous perdez du temps.
C’est votre affaire ! »
A l’instant il s’en fut.
Nos gens restèrent tout abasourdis.
Jusqu’à ce que l’ainé dit : « Par ma mère2 !
Avez-vous jamais vu quelqu’un qui fut blanc ?
C’est que, changer de peau, c’est une grosse affaire !
Je crois qu’on se moque de nous !
Quant à moi, tout cela me déplaît !
Je resterai tel que je suis. »
NOTE 2
Le commentaire sur cette exclamation très usitée en créole.
« Il y a longtemps, longtemps, tout le monde était noir, Sans un seul blanc sur la terre.
L’exclamation fondamentale du créole de Cayenne c’est : mo manman! ma mère ! ou bien encore, quand on veut y mettre plus d’énergie : mo manman ki fè mo lasu latè!… ki fè mo là pèi blang!… (Ma mère qui m’avez mis au monde!… Ma mère qui m’avez mis au monde au pays des blancs ! Cette exclamation exprime généralement toute espèce d’étonnement, de difficulté ou d’embarras. »
Le deuxième frère répondit à son aîné :
« Et moi aussi j’ai un peu peur ;
Cependant si le Bondieu dit que c’est une bonne chose,
Il doit avoir ses motifs.
Il faudrait voir ! »
Le plus jeune dit :
Une peau blanche doit être jolie !
Je ferai ce que m’a dit le Bondieu :
Je vais me baigner dans sa fontaine. »
Il se mit à courir jusqu’à ce qu’il arrivât
A l’endroit où s’écoulait cette eau.
Il en restait encore une assez grande quantité;
Il eut le temps de laver tout son corps,
Depuis la tête jusqu’aux pieds,
Et il y trempa bien sa chevelure.
Il était si beau lorsqu’il sortit de là,
Que l’on ne vit jamais beauté pareille :
Tout son corps était blanc, ses deux yeux bleus,
Ses joues roses; quant à sa chevelure,
Elle semblait d’or, ainsi que sa barbe;
Ses lèvres étaient rouges, et sa bouche toute petite.
Quand il se vit si beau,
Il s’élança comme s’il eut eu des ailes;
Il rencontra son frère cadet
Qui venait sans se presser pour voir ce qui se passait ;
Il regarda le blanc; son cœur battit;
« Ah ! dit-il, moi aussi je vais me baigner ! »
Il se mit à courir vers la fontaine,
Mais il n’y trouva plus que de là vase.
Comme il en frotta bien son corps,
Il devint tout rouge, il devint Indien.
Quand leur frère aîné les vit revenir,
Il se mit aussi à courir vers la fontaine;
Mais le fond du trou seul était humide :
Le creux de ses mains et la plante de ses pieds
Touchèrent seuls un peu l’eau.
Il fut obligé de garder sa couleur.
Il resta là, tout sot! Que faire?…
Il s’en retourna fort en colère à la case.
Le lendemain la Bondieu vint;
Et, dès que mon pauvre nègre le vit,
Que de larmes il versa !
« Ah! dit-il, regardez-moi, Bondieu !
Voyez comme je suis noir ! Moi seul !
Je vous en prie, donnez-moi un peu d’eau ! »
Le Bondieu lui répondit : « Mon enfant,
Il fallait m’en croire tout de suite ;
Je ne donne pas les choses deux fois.
Puisque tu es noir, tu resteras noir.
Mais j’ai quelque chose à vous donner,
Trois choses bonnes, si vous n’êtes pas des niais.
Tenez, voilà la richesse, la liberté et l’intelligence;
C’est tout ce que je vous donnerai maintenant.
Choisis le premier, toi qui es l’aîné ;
Mais réfléchis bien à ce que tu dois préférer !
Ce que vous aurez fait, je le ferai.
Je m’en vais; c’est désormais votre affaire. »
Le nègre s’écria tout de suite : « Je prendrai l’or !
Si j’ai de l’or, je serai toujours libre ;
Les gens riches ne sont jamais esclaves.
Quant à l’esprit, je m’en soucie fort peu. »
L’Indien dit : « C’est la liberté que je veux !
A quoi bon de l’or si je ne suis pas libre ?
A quoi sert l’intelligence pour un esclave ? »
Voilà le blanc resté avec l’intelligence,
Et comme on riait de lui !
Mais vous savez ce qui est arrivé ?
Avec l’esprit dont on se moquait,
Il ne tarda pas à devenir le plus fort;
Il ne laissa pas un grain d’or au nègre,
L’Indien comme le nègre furent ses esclaves,
Lui seul fut riche, lui seul fut libre !
