LE PONGOL (par le journal Le Petit Parisien)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Journal : Le Petit Parisien, 21ème Année n°7015, Samedi 11 janvier 1896.

Extrait. Page 2

LE PONGOL

Le Pongol, c’est le premier Jour de l’an dans l’Inde, où, n’en déplaise aux Anglais, l’année commence le même jour qu’en Russie. Le jour de l’an des adorateurs de Brahma vient donc douze jours après le nôtre. J’ai là, sous les yeux, le calendrier de l’année nouvelle, imprimé à Pondichéry par les soins de l’imprimerie du Gouvernement. Avec la liste des autorités, le gouverneur en tête, le calendrier publie celle des fêtes hindoues et des fêtes musulmanes, les nouvelles lunes et… les heures néfastes pour chaque jour.

C’est au aujourd’hui le 1er taye et le commencement de la première des six saisons, celle de l’humidité et du froid, le Sisira, pendant laquelle thermomètre n’accuse pas plus de 24° au-dessus de 0. A cette température, on a frais dans l’Inde. Tout est relatif.

On ne se dit pas : « Bonne année ! » Les gens s’abordent en se disant : « Pongol ! » Pongol, cela signifie: « Le riz est-il bouilli ? » C’est que, le jour de l’An, dans toutes les maisons, on fait bouillir les premiers grains de riz vert, et qu’après avoir offert leur part aux divinités tutélaires, on les mange en commun. L’année s’ouvre donc par une fête agricole, comme elle se continue, le lendemain, par des réjouissances où les bœufs et les vaches tiennent la première place, les cornes dorées ou peintes d’un beau bleu ou d’un rouge vif, avec, sur leur nuque puissante, un collier de perles de verre de toutes les couleurs. Pongol ! Pongol !

Les six saisons hindoues sont le Vasanta, le beau temps, celui des vents du sud, qui correspond aux premiers jours de notre printemps; le Grichma, le temps chaud et des vents de terre, qui correspond à la fin de notre printemps ; le Varcha, le temps des orages, c’est notre été, thermidor ou la canicule; Carcada, le temps des vent légers venus du nord, noire automne ; Hémanta, le temps de la rosée et des pluies, notre hiver commençant, et enfin le Sisira, qui s’ouvre aujourd’hui avec l’an nouveau.

Notre calendrier officiel indique, je l’ai dit, pour chaque jour, les heures néfastes… Ce sont les heures pendant lesquelles aucun Hindou et presque point d’Européens ne se risqueraient à entreprendre un travail ou une affaire quelconque, voyage, commerce ou bâtisse.

Le moment maudit change avec chaque journée. Il n’est rien de tel que de laisser la parole aux documents :

Heures Néfastes

Jours                          Commencement                     Fin

Dimanche                   4 h ½ du soir                          6 h

Lundi                          7 h ½ du matin                       9 h

Mardi                         3 h du soir                              4 h ½

Mercredi                    midi                                        1 h ½

Jeudi                           1 h ½ du soir                          3 h

Vendredi                     10 h ½ du matin                     midi

Samedi                        9 h du matin                           10 h ½

Ne nous hâtons pas de sourire ! Notre pays, notre temps et notre civilisation ont leurs superstitions, leur vendredi, leur 13, leur sel renversé, etc. Cependant, nulle part peut-être au monde on n’attache autant d’importance que dans l’Inde aux heures et aux jours et aux lunes. L’Inde est, encore aujourd’hui, le pays des astrologues et des horoscopes … Hélas ! : nous avons bien nos somnambules et nos devineresses de toutes sortes, nécromanciennes, cartomanciennes, chiromanciennes, etc., qui n’ont point droit de cité, il faut en convenir, dans les almanachs officiels.

Le calendrier hindou énonce une vingtaine de fêtes qui, pour n’avoir […] de concordataire n’en sont pas moins chômées religieusement. L’administration française a eu l’idée ingénieuse de faire coïncider avec le Pongol, la première en date de toutes les festivités, un solennel concours entre les écoles où les petits Hindous apprennent le tamoul, le canarese, le malealinu, le télougou et autres idiomes parlés dans le Sud, avec le français. Ce jour-là on distribue des prix, entre autres celui de l’Alliance française, aux enfants vêtus de leurs plus beaux pagnes, parés des bijoux, vrai ou faux, les plus étincelants et coiffé de mitres dorées, éclatantes sous la lumière des lanternes multicolores.

Pongol ! Pongol ! à toute l’Inde qui s’instruit et s’éveille à la clarté des sciences venues de l’Occident et qui, peut-être, lui apportent la liberté !

 

 

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