Etudes Forestières.

Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières

 – Les Hattes.
– Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
– Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
 – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
– Saint Laurent du Maroni.
– La Comtesse.
– Les concessionnaires.
– Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
Image Route entre les pénitenciers (page 176).
– Saint-Louis.
– Etudes Forestières.
Image Araignée-crabe (page 183).
– Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
– Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
– Image Le Yule de la Guyane (page 185)
– Insectes et dyptères.

Etudes Forestières.

L’exploitation des grands bois présente de plus sérieuses difficultés qu’on ne l’avait cru d’abord. Cette, puissante végétation guyanaise ressemble parfois à ces gens qui parlent beaucoup et ne disent rien : au milieu de ce flux de paroles, il y a bien des mots inutiles. Les arbres ne croissent pas par familles dans la forêt; toutes les essences s’y confondent, et il faut démêler le bon grain de l’ivraie. Pour un bon arbre à abattre, il faut quelquefois en renverser cinquante ; il faut jeter à terre bien des victimes vulgaires, pour se frayer un passage jusqu’aux rois de la forêt : dépense de temps, dépense de bras, toutes choses de la plus haute importance.

De plus, rien ici ne guidait l’expérience. La tradition n’existait pas. On sait de quel soin est entourée en Europe l’exploitation forestière. L’arbre n’est coupé qu’à une certaine phase de la lune, à un certain âge, à un certain travail de la sève, que l’habitude fait connaître pour chaque espèce. Le changement que l’hiver et l’été apportent dans la physionomie de la nature est un guide certain pour la routine. Mais dans ces espèces d’arbres inconnus, dans cette végétation toujours éveillée, toujours verte, toujours vivante, où chercher les lois de la coupe et réglementer l’exploitation? Les indigènes ne savent rien; que leur importe de chercher le moment précis de mettre la hache au bois?

Ici comme ailleurs on dut faire des écoles, et ce n’est que par tâtonnements que l’on arrivera à opérer sur des règles invariables. On a eu plus d’une fois la peine d’amener à grands frais, sur la plage, des pièces de bois superbes, qui n’avaient d’autre défaut que d’être fendues au cœur, et de ne pouvoir plus être utilisées et débitées qu’en planches. Elles avaient été coupées en temps inopportun.

Les bois des Guyanes sont généralement fondriers; mais ils ont un grand avantage reconnu par les observations des ingénieurs de la marine, celui d’être éminemment incorruptibles, qualité essentielle dans les constructions navales.

On divise les bois de la Guyane en deux classes distinctes : les bois durs et les bois mous. Les premiers sont produits par les terres hautes, les seconds par les terres basses. On peut les faire servir aux constructions de terre et de mer, à la menuiserie, à la charpente, au charronnage, à l’ébénisterie et à la teinture.

On en compte environ cent huit espèces, dont voici la division approximative:
Bois durs, dits de couleur.                             10 espèces.
Bois durs, première qualité.                          28 espèces.
Bois durs, peu connus.                                      6 espèces.
Bois mous, deuxième qualité.                        27 espèces.
Bois mous, peu employés et peu connus.    27 espèces.
Bois sans utilité aucune.                                 10 espèces.

On cite parmi les plus beaux pour l’ébénisterie : le lettre-moucheté, le satiné rubanné, l’acajou, le bajol, le boco, le férêles, le courbaril, le moutoutchi, le panacoco, l’amarante.

Dans les bois de construction : le bagasse, le balata, le bois de rose femelle, le bois rouge, le cèdre noir, le grignon, l’ouacapou, l’angélique, le pagelet blanc et rouge, l’ouapa.

Je ne fais pas entrer dans cette nomenclature les arbres à gomme, à résine, à baume, et les végétaux pouvant fournir des substances aromatiques ou médicinales, dont cependant l’exploitation peut marcher de front avec une plus vaste entreprise.

L’État, avec les moyens que la transportation met à sa disposition, est le plus apte à utiliser ce filon d’or du règne végétal. Les navires de transport qui viennent porter des vivres et approvisionnements à la Guyane se chargent de bois au retour, économisant ainsi le frêt. Une grande maison commerciale peut encore tenter cette opération qui doit être conduite avec la plus extrême sagesse pour ne pas dégénérer en une mauvaise affaire.

De la pointe Bonaparte où Saint-Laurent se reflète dans les eaux jaunes, jusqu’à Saint-Louis qui est caché par un coude du fleuve, le Maroni devient de navigation plus difficile. Les roches se multiplient et le chenal est plus irrégulier. Néanmoins il est encore accessible aux goélettes et aux petits bâtiments à vapeur. Mais à partir de Saint-Louis, les îles deviennent plus pressées, le fond diminue et les bancs de sable semblent défendre le passage aux navires et n’admettre que des canots, pirogues et chalands. Toutefois l’hydrographie imparfaite encore de cette partie de la rivière ne permet pas de décider si avec quelques petits travaux de curage, des bâtiments à vapeur de petit tirant d’eau ne pourraient pas pénétrer jusqu’au saut Hermina situé à vingt lieues environ de l’embouchure.

Des chalands munis de flotteurs en tôle conduisent les trains de bois de Saint-Louis à Saint-Laurent en profitant de la marée, car à cet endroit du fleuve on subit encore l’influence du flot et du jusant. Ce grand mouvement d’embarcations permet aux transportés quelques évasions; mais la Guyane hollandaise n’est un lieu d’asile que pour les repris de justice et pour les libérés ; les transportés des autres catégories nous sont toujours rendus dès que leur identité est constatée.

Les évasions par l’intérieur du pays sont bien rarement heureuses. Outre les mille misères de la vie des bois auxquelles ils sont en proie et que peu d’Européens peuvent surmonter dans ces conditions, les fugitifs sont traqués par les nègres Bosh et par les Indiens alléchés par l’appât d’une prime et peu soucieux de voir rôder autour de leurs carbets des maraudeurs chez lesquels le vol et le crime deviennent de fatales nécessités.

Un célèbre faussaire, Giraud Gâte-Bourse, qui émit tant de billets de banque de sa fabrique et que ce rare talent d’imitation conduisit à la Guyane, chercha à fuir de Saint-Louis par l’intérieur du pays, espérant atteindre la Guyane anglaise. Il chercha d’abord à faire croire à sa mort pour détourner les poursuites; mais ce n’était qu’une nouvelle prématurée. Il succomba effectivement après deux mois de souffrances.

(à suivre)

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Saint-Louis.

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Nombre pages : 318
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Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

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 – Les Hattes.
– Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
– Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
 – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
– Saint Laurent du Maroni.
– La Comtesse.
– Les concessionnaires.
– Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
Image Route entre les pénitenciers (page 176).
Saint-Louis.
– Etudes Forestières.
Image Araignée-crabe (page 183).
– Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
– Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
– Image Le Yule de la Guyane (page 185)
– Insectes et dyptères.

                                                 Saint-Louis.

Le développement considérable que promettait le Maroni fit immédiatement connaître que Saint-Laurent était insuffisant. Dès le 18 septembre 1859, on créa le pénitencier de Saint-Louis.

Situé à quatre kilomètres de Saint-Laurent, ce nouvel établissement est indépendant du premier. Il s’occupe exclusivement de l’exploitation des bois pour le compte du gouvernement. Il est commandé par un capitaine d’infanterie de marine et réunit un millier d’hommes, transportés et personnel libre compris.
Saint-Laurent en a plus du double.
Une route carrossable mène de l’un à l’autre et offre une charmante promenade dès que les rayons du soleil ne sont pas trop perpendiculaires. De grands arbres la bordent de chaque côté. Déserte pendant la nuit, cette route se peuple dès l’aube du jour. Ce sont des transportés qui vont à l’abatis ou qui en reviennent, la cognée sur l’épaule. Un long attelage de bœufs conduit avec peine, suspendu à un diable, un madrier énorme, qui atteint jusqu’à vingt mètres de longueur, sur un mètre d’équarrissage. Sur le seuil de sa porte, une concessionnaire berce un petit enfant avec un refrain de la patrie. A droite de Saint-Laurent, à mi-chemin environ des deux centres est la scierie mécanique, où l’on débite en planches les madriers qui ont quelques défauts. Là se trouve aussi l’usine à sucre, à laquelle on a aujourd’hui renoncé, et la briqueterie qui permet d’utiliser une terre abondante, donnant sur place des matériaux commodes pour les constructions.

Outre les centres principaux, on a dû établir des chantiers secondaires, les lieux d’exploitation étant trop éloignés des pénitenciers. On a ainsi fondé Saint-Pierre et Sainte-Anne.

(à suivre)

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Les concessionnaires

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Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
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Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

            – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
            – Image Le Yule de la Guyane (page 185)
            – Insectes et dyptères.

                                           Les concessionnaires

Les maisons des transportés concessionnaires sont uniformément bâties. Elles n’ont qu’un seul étage, élevé au-dessus de terre d’un mètre et demi environ et reposant sur des massifs en maçonnerie. Cette façon de rez-de-chaussée ouvert à tous les vents sert de magasin et met l’étage supérieur à l’abri de l’humidité du sol détrempé par les pluies de l’hivernage.

Le logement est séparé en deux par une cloison de gaulettes. Dans la cour se trouve la cuisine, indépendante du corps de logis.

J’accompagnai un jour le gouverneur et M. Melinon dans la visite faite à un de ces ménages. C’était un des plus anciens de la colonie et, par conséquent, celui qui pouvait avoir le plus de bien-être.

Le mari était à l’abatis, la femme était seule. Une grande propreté régnait dans la maison. Sur un buffet en acajou, auquel il ne manquait que le vernis pour en faire un meuble de luxe, s’étalaient des assiettes en porcelaine anglaise aux couleurs voyantes. Une table et quelques chaises formaient le reste du mobilier de cette pièce. Tout cela était l’ouvrage du mari, excellent ouvrier.

La chambre à coucher était garnie d’un lit et d’une armoire en bois de couleur et d’un berceau où dormait un bel enfant d’un an, qu’une moustiquaire de gaze mettait à l’abri des insectes.

Un christ avec un rameau bénit, un petit tableau de sainteté naïvement enluminé pendaient au mur.Tout respirait le bonheur et l’aisance. La femme avait cet air de satisfaction que donne le contentement de soi-même et l’absence de soucis de l’avenir. On eût dit que la probité et la vertu étaient les hôtes du logis.

Le jardin était bien entretenu ; le maïs montrait ses longues feuilles et ses grains dorés, le bananier balançait son régime prêt à être cueilli, les giromons couraient sur le sol, les barbadines grimpaient aux treilles, le manioc avait sa place au potager, ainsi que les patates douces, les choux et la salade.

Une truie grognait à l’étable, un essaim de poulets et de canards picoraient des grains dans la cour et fouillaient la terre humide pour y chercher des insectes. C’était un vrai tableau champêtre, une idylle vivante et douce à contempler.

« Avez-vous quelque réclamation à faire? dit le gouverneur à la femme.
—    Non, monsieur le gouverneur.
—   C’est bien; l’on est content de vous. Continuez à vous conduire ainsi et vous rachèterez le passé. Soignez bien votre enfant. Il va bien?
—    Oui, grâce à Dieu, le pauvre chérubin. »

En ce moment l’enfant se réveilla et se mit à pleurer. La mère le prit et le couvrit de baisers. Une sorte de triste souvenir passa sur son front comme un remords; elle ne put retenir ses larmes.
Le gouverneur lui donna quelque argent et nous sortîmes.
Le mari était condamné comme recéleur, la femme pour infanticide !…

Il est des gens qui voient tout en noir, d’autres qui se prennent follement à toutes les illusions. Je ne suis ni des premiers ni des seconds. Je crois que dans sa concession, un transporté laborieux et intelligent pourra trouver sa subsistance et celle de sa famille. Il aura le nécessaire, mais non le superflu. Il vivra, mais ne s’enrichira pas. Tel n’est pas, du reste, le but du législateur.

Les enfants des transportés seront dans de meilleures conditions; peut-être trouveront-ils les germes d’une fortune dans l’héritage paternel.

Mais il est à craindre que cette prospérité naissante ne vienne s’échouer sur un écueil. En présence des misères de la vie des bagnes, cette existence, toute pénible qu’elle est, s’accepte comme un bienfait. Mais parmi ces hommes déchus aujourd’hui, plusieurs ont occupé, autrefois, des positions bien autrement avantageuses et n’ont pas su les conserver. Tombés une première fois, sauront-ils se maintenir dans cette voie d’expiation où le pain de chaque jour se gagne à la sueur du corps? Auront-ils la persévérance? L’avenir seul répondra à cette question.

Les débuts sont des plus brillants. Quand on examine de près le travail accompli par ce groupe de vingt personnes, ces vingt maisons qu’ils ont construites, l’abatis, les nivellements du sol, les fossés creusés, les fondrières comblées, la route aplanie, les enclos séparés; en présence de cette rude besogne menée à bonne fin sous un ciel de feu, on trouve que chacun de ces vingt travailleurs a bien payé son droit de propriété et que le titre qu’on lui accorde n’est qu’une juste récompense de sa victoire sur la nature sauvage.

La culture à laquelle on s’est généralement arrêté est celle du café. Aujourd’hui 75000 pieds de caféiers, plantés sur les concessions, commencent à entrer en rapport. 80000 pieds en pépinière sont tenus par le gouvernement à la disposition des planteurs. 11 faut près de quatre ans au caféier pour produire, c’est donc dans quelques années seulement que l’exploitation de cette denrée coloniale sera d’une certaine importance commerciale.

Le coton n’a pas réussi dans les nombreux essais que l’on a tentés avec une persévérance digne d’un meilleur sort. Les espèces qu’on a voulu acclimater sont-elles mauvaises? Les lieux où les essais ont été entrepris sont-ils trop éloignés de la mer? Toujours est-il que les plants, renouvelés à plusieurs reprises, sont morts ou sont demeurés chétifs et improductifs. On a renoncé à cette culture, quoique à regret.

On a également renoncé aux cannes à sucre comme grande culture. On en a réservé seulement quelques-unes employées à composer une boisson rafraîchissante assez agréable au goût et un peu semblable à la piquette de Normandie.

Quelques cultures secondaires ont été adjointes à celle du café : le tabac, le riz, le manioc, les patates douces et quelques plantes potagères pour la consommation et pour la vente.

A chaque ménage on donne une vache et une truie. L’administration a des étalons à leur service, et le premier produit revient de droit à l’État, qui peut ainsi, à bon compte, au moyen d’une première avance, perpétuer ses générosités qui deviennent des prêts remboursables.

Il se présentait une grande difficulté dans les mesures à prendre à l’égard des libérés et des condamnés non astreints à la résidence éternelle et pouvant retourner en France à un moment donné. Fallait-il leur accorder des concessions comme aux autres? Devait-on les nourrir à ne rien faire ou leur imposer le travail rétribué? Comment intéresser ces gens-là à des exploitations qu’ils pouvaient regarder comme provisoires? Ils ne pouvaient apporter le même courage dans le travail; du moment que le résultat se faisait attendre, ils devenaient indifférents à des opérations agricoles dont d’antres récolteraient les produits. S’appuyant sur la loi qui oblige à le nourrir, le libéré pouvait repousser la légère augmentation de salaire qui lui était offerte et dire : « Mes mains sont ma ressource future, je suis un homme de métier, j’aurai besoin de toute mon habileté pour gagner ma vie en France, je ne veux pas user ces instruments dans les durs labeurs des défrichements. Je veux pouvoir manier légèrement la lime, l’ébauchoir ou le ciseau; je suis orfèvre, tisserand, ouvrier en soie; je ne suis ni bûcheron ni laboureur, ce n’est pas dans mes aptitudes. »

L’obstacle a été tourné en partie; mais il y a une telle vérité dans l’objection qu’elle semble par le fait insurmontable, en ce sens qu’il est impossible de forcer la volonté qui s’appuie sur la logique. Quant à l’autre partie de la réclamation, on y fait droit, et voici comment. D’abord on établit en principe la propriété avec ses conséquences, ventes, transmissions, échanges.

Au moment où un concessionnaire libéré part pour la France, une commission d’experts estime la plus-value de l’habitation et des terres en rapport. L’État paye le colon partant sur le prix de cette estimation et livre la concession à un autre transporté. Celui-ci, entrant en possession d’un bien déjà en rapport, doit payer cet avantage et reste débiteur de cette somme envers l’administration, qui ne sert d’intermédiaire dans la transaction que dans le cas où la propriété n’a pas trouvé d’acquéreur immédiatement solvable.

Quant aux gens de métier, tailleurs, ébénistes, cordonniers et autres, ils s’établissent dans les maisons de la ville, peuvent affermer à d’autres transportés leurs concessions suburbaines et ont tout moyen d’utiliser leur industrie manuelle.

Les relations de tous ces gens entre eux, leurs devoirs envers l’État, leurs charges, leur état civil, ont été l’objet de lois et d’ordonnances spéciales que des commissions ont étudiées avec soin et présentées à la sanction de l’autorité supérieure. On comprend effectivement que pour beaucoup de détails de la vie, cette société nouvelle soit en dehors du droit commun, qu’elle doive obéir à une législation spéciale, et qu’il faille pour elle ajouter bien des articles supplémentaires au code civil et commercial.

Il y a en ce moment vingt groupes de concessionnaires, près de quatre cents colons, tant à la ville qu’à la campagne. Près de trente kilomètres de routes relient ces concessions entre elles et avec le chef-lieu. Le projet paraît être de marcher sur Mana par trois routes différentes.

(à suivre)

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La Comtesse

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Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

            – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
            – Image Le Yule de la Guyane (page 185)
            – Insectes et dyptères.

La Comtesse

Parmi les femmes déportées au Maroni, il en est une qui n’a point voulu se marier et qui malgré son célibat rend service à la colonie. Elle porte un grand nom, et ses compagnes d’infortune l’appellent la comtesse.Je ne la désignerai que par son prénom de Clémentine pour ne pas réveiller la douleur endormie d’une famille malheureuse.

Parmi la foule de criminels, il en est qui attirent plus particulièrement l’attention et vers lesquels on se sent porté, soit par la curiosité qui s’attache aux célébrités de tout genre, soit par une sorte de pitié sympathique, quand l’expiation semble avoir payé la dette.

Lorsque le condamné porte un de ces noms que le monde entoure de respect, ce n’est pas seulement un sentiment banal de curiosité qui conduit à chercher par quel entraînement fatal ce membre coupable d’une famille distinguée est descendu sur la pente de l’infamie. Il n’est pas inutile d’apprendre comment une femme ou un homme d’éducation et d’intelligence arrive au crime. Il est clair que la société a un compte plus sévère à leur demander qu’à cette seconde catégorie de transportés chez lesquels l’enfance n’a été entourée ni de principes religieux, ni de bons exemples, et dont quelques-uns ignoraient les lois qu’ils transgressaient.

Cependant cette espèce de prestige qui environne le titre et la fortune, les accompagne encore jusque sous la livrée du bagne. Notre cœur s’ouvre plus facilement à l’indulgence en faveur d’un des nôtres.

Le procès criminel de celle qu’on nomme aujourd’hui la fille Clémentine, dite la comtesse, a eu un certain retentissement : les annales judiciaires en ont gardé le souvenir.

Appartenant à une famille noble, mais sans fortune, Clémentine P. de St.-L., exerçait la profession d’institutrice. Son nom, son caractère sérieux et son instruction lui avaient attiré nombre d’élèves. Elle vivait heureuse et tranquille, quand les passions vinrent bouleverser sa vie. Elle s’éprit d’un ardent amour pour un jeune professeur de musique, qui donnait des leçons dans son pensionnat, et tout d’abord ici se rencontre un mystère qu’il est défendu d’approfondir. Ce jeune homme lui avait-il donné des droits sur sa personne, lui avait-il fait des serments sacrés? On l’ignore; mais, quoi qu’il en soit, oublieux ou perfide, il allait en épouser une autre.

La jalousie conduisit Clémentine au crime. Elle résolut de se défaire de sa rivale, et lui envoya un gâteau préparé à l’arsenic.

Le drame du Glandier venait de mettre ce poison à la mode.

Par des circonstances indépendantes de la volonté de la coupable, mademoiselle C. de B. ne mangea pas le gâteau. Ce crime resta à l’état d’intention, ce qui valut à la coupable le bénéfice des circonstances atténuantes.

Par arrêt du 24 janvier 1846, la cour d’assises de Tarn-et-Garonne, siégeant à Montauban, condamna Clémentine à la peine de vingt ans de travaux forcés.

Son pourvoi fut rejeté le 13 mars 1846.

Par décision du 20 juin 1856, Sa Majesté l’Empereur lui a fait remise de trois ans sur le restant de sa peine.

Clémentine a aujourd’hui plus de cinquante ans. A-t-elle été jolie autrefois? C’est possible; mais cette beauté, flétrie par l’âge, par le chagrin et par le régime des prisons, n’a pas laissé de traces sur ses traits amaigris. Elle a gardé toutefois une sorte de distinction native, qui justifie ce titre aristocratique de comtesse que lui donnent ses sœurs d’infortune.

Elle est petite, maigre, anguleuse; ses cheveux plats et blonds, à demi cachés sous un bonnet de couleur, se nuancent de filets d’argent; ses lèvres sont minces, sa bouche fine; ses yeux gris, fatigués par les larmes, lancent encore de fugitives lueurs. On sent que l’amour a passé par là. On y devine toutes les ardeurs passionnées de cette âme, un moment égarée, et que le repentir a ramenée dans le sein de Dieu, moins implacable que les hommes. La malheureuse femme avoue sa faute, mais elle la pleure, mais elle prie, mais elle se frappe la poitrine.

La comtesse est sous l’empire de cette exaltation d’esprit qui a besoin de s’épancher au dehors. Elle appartient à l’espèce des prédicants et des apôtres. Il faut qu’elle fasse pénétrer dans le cœur des autres les pensées qui débordent du sien. Il faut qu’elle instruise et qu’elle convertisse. Pauvre brebis égarée, elle ne veut pas rentrer seule au bercail auprès du divin pasteur. Assurément, il y avait là, en cette imagination ardente et qui se laisse emporter à tous les entraînements de l’apostolat, un puissant instrument de conversion. Mais ces instruments-là eux- mêmes, pour ne pas s’engager à faux, ont besoin qu’on leur fixe un mode et une limite d’action; et le moyen n’est pas commode d’imposer la contrainte, la mesure et la règle à ces éloquences nerveuses, sans étouffer premièrement les inspirations tendres et mystiques du libre essor.

Les religieuses de Saint-Joseph ont compris le rôle important que pouvait jouer la comtesse dans la moralisation des femmes et l’éducation des enfants, et elles en ont fait une sorte de sous-maîtresse.

J’eus occasion de voir plusieurs fois Clémentine et de lui rendre quelques légers services. J’ai été profondément touché de ce repentir et n’ai jamais songé sans une tristesse infinie à cette existence perdue, à ces longues années passées dans la honte et le désespoir, le tout en expiation d’un seul moment d’oubli, d’un entraînement fatal, irrésistible peut-être.

La comtesse me communiqua ses œuvres. Elle avait naturellement besoin de confier au papier le trop-plein de ses pensées. La sous-maîtresse se retrouvait là tout entière, avec son amour-propre d’auteur et ses prétentions littéraires. Il y avait de la prose et des vers; mais dans chaque façon d’habiller sa pensée, se lisait l’état de son cœur.

La prose valait mieux que les vers, et naturellement c’étaient les vers qui avaient ses préférences. Ses écrits traitaient principalement des sujets touchant sa position. C’étaient des conseils à ses sœurs les transportées, des études sur les maisons centrales et les prisons de femmes. Mais durant ses longues années de captivité, elle avait peu lu; elle n’avait pu conséquemment entretenir le feu sacré en l’allumant aux autres flambeaux. Ses idées étaient parfois des réminiscences si lointaines qu’elle les croyait bien à elle. Je doute fort que ses œuvres lyriques trouvent un éditeur, d’autant qu’elle refuse de s’adresser au scandale pour obtenir une célébrité passagère.

Au risque de commettre un abus de confiance, je me permettrai de citer une de ses poésies :

 

VISITE A MON ÉGLISE.

Salut auguste sanctuaire,
Salut temple silencieux,
Salut asile de prière,
Salut chapelle solitaire,
Où j’aime à rêver des cieux.

C’est dans cette enceinte chérie
Que je viens m’asseoir en tremblant
A la table sainte et bénie
Où l’homme orgueilleux humilie
Son front superbe et menaçant.

Oui c’est ici que jeune encore
Je reçus le Dieu trois fois saint
Qui renouvelle, pare et dore
Le palais de la blanche aurore.
Marchepied du parvis divin.

Ici l’âme tendre et pieuse
Se remplit d’une sainte ardeur,
Qui la rend plus religieuse.
Plus ardente, plus courageuse,
Plus soumise au Dieu rédempteur.

Là, les paraboles touchantes
Du Seigneur qui m’a racheté
Par des images consolantes
Me parlent des vertus charmantes
Du grand roi de l’éternité.

Et je vais, près du sanctuaire,
Prier religieusement
Le Dieu qui lance le tonnerre
De veillersur ma bonne mère
Et sur son malheureux enfant.

Bientôt la comtesse va terminer sa peine. Condamnée sous l’ancienne loi, elle aura droit de retourner en France. Le fera-t-elle? Restera-t-elle près de celles qu’elle nomme ses sœurs? Dévouera-t-elle le reste de sa vie à l’œuvre moralisatrice, voudra-t-elle terminer sa mission? Ce serait pour moi la meilleure preuve de la sincérité de son repentir[1].

[1]J’apprends effectivement que Clémentine est restée à la Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, où elle continue ses fonctions de sous-maitresse.

(à suivre)

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Saint Laurent du Maroni.

Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

            – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
            – Image Le Yule de la Guyane (page 185)
            – Insectes et dyptères.

Saint Laurent du Maroni.

Depuis les Hattes jusqu’à Saint-Laurent, c’est-à-dire pendant une vingtaine de milles, il n’y a aucun établissement sur la rive française du fleuve. On passe successivement devant la crique Lamentin, la crique à la vache, seul passage un peu dangereux, et enfin la crique Maïpouri.Maïpouriest un mot indien qui veut dire grand. Le tapir est appelé maïpouri, parce que c’est le plus grand des animaux de la Guyane; l’ananas maïpouri pèse jusqu’à dix kilogrammes.

Sur la rive hollandaise, il y a également quelques villages indiens et une assez grande habitation située presque en face de nos établissements. C’est un colon hollandais, nommé Kæppler, qui fait un certain commerce de brocantage avec les populations noires du haut du fleuve, et qui cultive le cacao au moyen de travailleurs chinois et de coolies indiens. La propension des noirs à la désertion a toujours empêché les habitants de se fixer près de nos possessions, vu la loi qui affranchit tout esclave qui met le pied sur le sol français.

Cependant l’Alectonannoncé son arrivée par un coup de canon que répercutent les échos. Un quart d’heure après, il jette l’ancre devant Saint-Laurent, à deux cents mètres d’un pont qui sera prolongé et pourra servir au déchargement des navires de moyen tonnage.

Saint-Laurent, le pénitencier agricole, la capitale, le chef-lieu futur de la Guyane de la transportation, le berceau d’une société régénérée par le travail, se présente à l’œil sous un jour des plus avantageux. On sent qu’il y a là tous les éléments d’une grande ville. De 1857 à 1863, c’est-à-dire en six années, un grand résultat a été obtenu. Le temps a été bien employé, et l’on arrive à la période heureuse où l’idée, sortie des difficultés de la conception et des langes de l’enfance, se développe sans contrainte et marché d’une allure plus décidée dans une voie rectifiée par l’expérience.

On avait fait du provisoire, maintenant on confirme ; on avait élevé des cabanes, on les convertit en édifices durables. Il y avait eu de l’hésitation sur la conduite à tenir vis-à-vis des concessionnaires de diverses catégories; ces hésitations ont disparu devant un système uniforme basé sur une étude plus approfondie de la question. Le choix des cultures les mieux appropriées au sol et les plus avantageuses aux colons amenait certaines dissidences; aujourd’hui, l’opinion paraît également fixée sur ce sujet. En un mot, tous les problèmes proposés semblent marcher vers leur solution.

Il y a à Saint-Laurent deux classes distinctes de transportés. Les transportés concessionnaires et les transportés employés aux travaux publics : c’est parmi les seconds qu’on choisit les premiers. C’est un stage pendant lequel les bons sujets obtiennent de l’avancement en récompense de leur sage conduite. Les transportés, dont le travail est dû à l’État, sont occupés aux corvées intérieures du pénitencier et à l’exploitation des bois pour le compte du gouvernement. En dehors de ce service, auquel ils sont astreints, il leur est accordé des heures de liberté, et le produit du travail, accompli pendant ce laps de temps, leur est attribué en entier. Le Maroni est tellement riche en bois de construction à portée des cours d’eau que l’on peut facilement, avec les moyens actuels, en fournir annuellement à la marine pour plus de 500 000 francs.

Les transportés concessionnaires s’occupent également de l’exploitation des bois; mais alors ce sont de vrais fournisseurs dont les produits sont tarifés. L’État se fait acquéreur, mais n’entrave aucunement l’essor des transactions commerciales.

Il y a deux sortes de concessions : la concession urbaine et la concession suburbaine; les terrains de la première serviront d’assise à la ville à venir; ceux de la seconde formeront le territoire de la banlieue. La ville sera le foyer industriel où se réuniront, en corps de population compacte, les gens de métier, et tous ceux qui vivront des états manuels. La banlieue demeurera le champ de travail des cultivateurs, de ceux qui s’adonneront exclusivement à l’agriculture.

Le même système a présidé à la formation de toutes les concessions. C’est une théorie empruntée sous certains points de vue au phalanstère. C’est la théorie de la formation des groupes, équilibrés et disposés pour recueillir les bénéfices de l’association.

On compose un groupe de vingt transportés, à la disposition desquels on met gratuitement instruments aratoires, outils, bêtes de trait, tombereaux, brouettes, semences, etc. Les alignements et les devis des constructions sont tracés par les soins de l’autorité supérieure, qui marque également la place que doit occuper chaque maison. Chaque propriété rurale doit avoir cent mètres de large sur deux cents mètres de profondeur. Les maisons font face à la route qui coupe en deux la concession du groupe. Elles sont disposées de façon à ne jamais se faire vis-à-vis.

La concession faite à un groupe de vingt transportés représente donc un kilomètre de route, mesurant de chaque côté une superficie de deux cents mètres de profondeur en culture, et garni de vingt maisons, dix de chaque bord, qui se trouvent espacées de façon qu’il y en ait une tous les cinquante mètres, soit à droite, soit à gauche.

Le travail commence d’abord en commun. La première opération qu’ont à faire les transportés menés dans la forêt, qu’ils doivent convertir en centre agricole, c’est de se bâtir, à faux frais, un logement provisoire pour s’abriter. Après quoi, ils bâtissent les vingt cases et les relient par une route qui doit joindre également la concession nouvelle à la concession la plus voisine, si ces deux concessions ne sont pas contiguës. Ils exécutent encore une partie de l’abatis et des défrichements,  qui sont les opérations préalables nécessaires à l’ensemencement et à la mise en terre des plantes potagères, dont la culture s’appelle la production des vivres.

Alors le travail en commun cesse et l’individualité se dessine. L’association a vaincu les obstacles que l’homme seul n’aurait pu surmonter; elle a maintenant terminé sa tâche, et laisse chacun de ses membres livrés à sa propre intelligence et à ses aptitudes spéciales.

Quoique les vingt cases soient bâties sur le môme modèle, comme il peut y avoir des concessions dont l’exposition ou le sol entraîne certains avantages, les vingt lots sont tirés au sort, et chaque transporté dirige sa culture à sa guise en se conformant cependant aux conseils de l’administration supérieure qui, tout en conservant la haute main, laisse encore une latitude convenable aux inspirations particulières.

L’autorité suit quelque temps des yeux la conduite et le travail du transporté; et si elle est satisfaite de son examen, elle lui accorde définitivement la concession de son lot. Le voilà désormais propriétaire  d’un immeuble et investi de tous les droits attachés à ce titre. Il peut acheter et vendre, il peut s’associer et mener de front plusieurs concessions. S’il a des capitaux en France, il peut les utiliser; s’il a une famille, maintenant qu’il peut la loger et la nourrir, il obtient de la faire venir, et l’État se charge des frais de voyage des émigrants.

S’il n’a pas de famille et s’il éprouve le besoin de s’adjoindre une compagne, s’il désire peupler sa solitude, si l’idée de la paternité sourit à ses sentiments affectueux, il demande une femme, et l’État se constitue également pour lui en agence matrimoniale.

Les femmes envoyées à la Guyane pour unir leur sort à celui des transportés sont prises dans le même milieu qu’eux. Ce sont des femmes sortant des maisons centrales, entachées de condamnations plus ou moins graves. Mais il n’est pas défendu au transporté de choisir une compagne ailleurs, s’il peut en trouver une de bonne volonté.

Jusqu’au jour solennel où elles sont conduites à la mairie et à l’église, les filles et les femmes, destinées à peupler la Guyane de la transportation, sont confiées à la garde et à la discipline sévère des dames de Saint-Joseph de Chartres. Ces religieuses sont également chargées de l’éducation des enfants des condamnés.

Comme les futures épouses doivent être spécialement occupées aux rudes travaux agricoles, qu’elles sont appelées à aider leurs maris dans leurs défrichements et leurs cultures, on les a choisies, autant que possible, parmi les filles de campagne de constitution robuste. J’en ai trouvé peu de jolies parmi celles que j’ai eu occasion de voir; cependant, en dépit de leur misérable costume, quelques-unes peuvent plaire encore.

Chose étrange ! Le plus grand nombre a subi sa condamnation pour crime d’infanticide. Il y a là une étude intéressante à faire; mais n’est-ce point attaquer avec trop de hardiesse une grande question humanitaire? La honte et le besoin de cacher les suites d’une faute, est-ce là le seul mobile qui les a poussées au crime? Deviendront-elles de bonnes mères de famille plus tard? Ce sentiment de la maternité qu’elles ont étouffé d’une façon si terrible, va-t-il renaître plus ardent, plus vivace pour les nouveaux fruits de leurs entrailles?

Tout transporté qui désire entrer dans les liens du mariage doit faire venir ses papiers de famille ; les femmes sont déjà munies des leurs. Il faut faire les choses régulièrement pour ne pas créer de grandes difficultés à l’avenir, et surtout pour prévenir les cas de bigamie, l’erreur la plus dangereuse en l’espèce. Les fondateurs des sociétés nouvelles sont bien tenus de serrer le code et la légalité au plus près.

Cette formalité entraîne souvent de longs délais. L’état civil de beaucoup de condamnés n’est pas toujours facile à constater. Si quelques-uns ont eu un nom et une position dans le monde, beaucoup se trouvent être des vagabonds sans aveu, sans feu ni lieu ; il en est qui ont porté plusieurs noms dont aucun n’est inscrit au registre de la mairie. D’autres sont des enfants du grand chemin, que leurs parents ont jetés avec un sobriquet ou un prénom dans ces troupes nomades de bohèmes et de saltimbanques, qui ont pour patrie la place publique, et pour domicile une voiture errant de foire en foire.

Quand les obstacles sont levés, quand des relations habilement ménagées ont mis les futurs, époux en présence, s’ils se conviennent réciproquement, les bans sont publiés, le mariage civil et le mariage religieux s’accomplissent suivant les us habituels, et l’épouse suit l’époux au domicile conjugal.

Il y a un couple assez singulier au pénitencier de Saint-Laurent. Le mari a tué sa première femme; la femme a assassiné son premier mari. Est-ce le hasard ou cette conformité d’antécédents qui les a rapprochés? Qui se ressemble s’assemble, dit le proverbe. Ils n’ont du reste rien à se reprocher l’un à l’autre et vivent, à ce qu’il paraît, en fort bonne intelligence. Peut-être se redoutent-ils, ou s’estiment- ils mutuellement, ayant fait tous les deux leurs preuves.

Qu’adviendra-t-il de ces appariades? Feront-elles souche d’honnêtes gens? Ou devra-t-on perpétuellement appliquer aux enfants nés de parents criminels et dégradés le terrible vers de Racine adressé aux héritiers des Atrides?

Tu sais qu’ils sont sortis d’un sang incestueux,

Et tu t’étonnerais s’ils étaient vertueux.

J’ai plus de foi, pour ma part, dans la puissance du bon principe, et je pense qu’il en doit être de la beauté morale comme de la beauté physique. Or, ne voit- on pas tous les jours de ravissantes têtes d’enfants faire contraste avec la laideur des parents? Et les mathématiciens ne nous prouvent-ils pas que moins multiplié par moins donne plus au produit? Et les fumiers les plus immondes ne sont-ils pas en possession de nourrir et d’amener à bien les plus délicates des fleurs et les plus savoureux des fruits?

Parmi les soixante ménages établis actuellement aux environs de Saint-Laurent, il y a eu déjà un premier produit. Quelques-uns en sont même à la seconde édition. Ces enfants ne laissent rien à désirer sous le rapport de la constitution physique; espérons que leur moral n’aura pas trop à souffrir de l’influence du péché originel.

La ration de vivres journaliers est accordée aux concessionnaires et à leur famille pendant deux ans. On sera peut-être obligé de prolonger cette faveur une année en plus; mais à partir de cette époque, ils doivent se suffire à eux-mêmes.

La ration accordée aux enfants varie suivant l’âge de ces petites créatures. Cette demi-mesure n’était pas admise, volontiers, par une mère qui, douée d’un vigoureux appétit, comptait bien se satisfaire sur la part de son nouveau-né. Sa réclamation auprès du commissaire fut acerbe.

« Nous remplissons nos devoirs, dit cette femme en colère, et le gouvernement ne remplit pas les siens. On nous envoie ici pour peupler, nous peuplons, et on ne donne pas la ration à nos petits. Eh bien! Nous ne peuplerons plus. »

La terrible menace de cette mère exaspérée ne s’est pas accomplie. On continue à peupler et dans de belles proportions. L’arrivée de tous ces enfants est saluée avec joie; plusieurs officiers ont accepté de les tenir sur les fonts baptismaux et remplissent avec conscience leur rôle de parrains.

Quelques-uns de ces petits innocents ont eu, comme Cendrillon, le bonheur d’avoir une bonne fée pour marraine. La générosité et la voix d’un excellent cœur sont aussi des baguettes magiques. Celles-là font également des miracles.

Donnez, afin que Dieu, qui dote les familles,

Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles.

Grande pensée de notre grand poète Victor Hugo! J’ai souvent servi d’intermédiaire dans la distribution de ces bienfaits. J’ai vu les larmes de la reconnaissance couler des yeux de la mère quand j’étalais le joli trousseau dont la fée dotait sa filleule. Ces pleurs sont des prières qui montent vers l’Éternel. Puissent-elles, suivant le vœu du poète, appeler sur la jeune marraine de la petite Marguerite les bénédictions d’en haut!

(à suivre)

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