L’ORÉÏDE Poème de la Comté (chant deuxième)

Source : Bibliothèque National de France (BNF), Gallica.
Titre : L’ORÉÏDE
Poème de la Comté (Guyane Française)
Leblond, Fabien-Flavin. L’Oréïde : poème de la Comté (Guyane française) / avec notes explicatives des principales particularités contenues dans l’ouvrage, par F.-F. Le Bond (de Cayenne). Année 1862.

Note de l’éditeur de guyanelacolonie : « Le poème de la Comté » est décliné en cinq chants qui seront découpés par chant et proposés en plusieurs diffusions.

Les notes correspondant à chaque chant seront mises à la fin du texte.

CHANT DEUXIÈME
ARGUMENT
En exploitant des bois de construction dans les forêts de la Comté, le colon Bélé découvre les établissements des nègres marrons du Galibi, rivière qui se jette dans celle de la Comté. Simon, chef de ces nègres, en conduisant Argine, sa femme, au Saut-Brief, fut aperçu par ce colon, étant dans son canot ; il venait de quitter son chantier d’exploitation. Ce dernier porte la nouvelle dans la ville de Cayenne, tandis que les nègres se préparent à la résistance. Épisode entre Simon et Argine.

En tout temps la nature, aimable et bienfaisante,
Offre au gré des humains, de sa main prévoyante,
Les biens qu’elle produit dans l’ordre des saisons :
Des plaisirs de tout âge et d’utiles moissons.
Mais pour les obtenir en pressant l’abondance,
L’homme, dans des travaux, s’y livre dès l’enfance.
Souvent il sait braver le tonnerre et ses coups,
La tempête, le vent et la mer en courroux !
Jadis on le voyait, pour embellir la ville.
Exploiter certains bois dans ce lointain asile.
Et l’aspect de ces lieux ne put le retenir :
Dans leur état sauvage il vit son avenir !
Il le vit… Sans tarder la hache est aiguisée,
Il commence à frapper ; la feuille est renversée !
Les Faunes, les Sylvains, les Nymphes de ces bois,
En sont épouvantés et suspendent leurs voix !
Les oiseaux, effrayés dans leur pompeux ramage,
S’arrêtent tout-à-coup et craignent l’esclavage !
Partout c’est l’épouvante et partout la terreur !
Les reptiles fuyants ! Les tigres en fureur
S’élancent mugissants ! Leur voix à qui tout cède,
Entraîne loin du lieu la gente quadrupède.

Mais pourtant cet effroi n’est pas pour le colon,
Les mystères d’Isis qui troublent la raison,
La flamme des bûchers ni la guerre de Troie !
Il frappe sans faiblesse et se livre à la joie.

Au bord du Galibi, dans ces obscurs vallons,
Où les noirs fugitifs s’élançaient vagabonds,
Des carbets s’élevaient construits avec courage :
C’était-là leur repaire en fuyant l’esclavage !
Simon était leur chef ardent, impétueux10,
Sous son autorité leurs jours coulaient heureux ;
Tel, s’élève le chef de toute république,
Quand il est honoré de l’estime publique !
On l’entoure, on l’admire, on le voit sans effroi ;
A ses enfants soumis il peut parler en roi.

Mais pour nous éprouver souvent la Providence,
Troublant tous les efforts de l’humaine prudence,
Laisse croire aux mortels qu’ils exercent leurs droits,
Quand ils brisent soudain l’autorité des lois.
Simon vivait pourtant dans la crainte sans cesse :
Il était inquiet au sein de sa molesse.
Argine, son épouse, avait su ménager,
Les bontés de son cœur pour le mieux diriger :
Elle était pour Simon plus qu’une nouvelle Eve,
Et narrait en pleurant tout l’effet de son rêve !
« J’ai vu Simon, j’ai vu dans un léger sommeil,
Comme un rayon ardent aux clartés du soleil,
Une fille à genoux sur la terre épuisée,
La flamme l’entourait, elle était embrasée !
Et la foudre surtout semblait l’anéantir,
Personne à ses côtés qui pût la secourir,
Tout son corps consumé sur celui de son frère.
Son œil en expirant voyait sa triste mère,
Venant pour l’enlever des mains de ces tyrans,
Qui brisent dans les fers nos membres gémissants !
C’est près de ces rochers où l’eau se précipite11,
Que j’ai vu cette image effrayante, illicite.
Il faut même à l’instant me conduire en ces lieux ! »
« Argine, il faut au moins interroger nos dieux ?
Le  Cachi, le vois-tu, branle soudain sa tête,
Et le Bitou recule, il est son interprète12!
Laisse donc en repos ce projet incertain. »
Tel, on a vu jadis dans le jardin d’Eden,
Adam y repousser les vœux d’Eve en furie,
Qui guidaient son esprit à la source de vie !
Il dut céder enfin !… La troupe est à ses pieds,
Les marrons sous sa loi ne sont plus effrayés.
Ils partent sans tarder avec leur reine altière !
A peine sur les bords de l’obscure rivière,
Tout près de l’embouchure où coule la Comté,
Ils voient voguer sur l’onde avec légèreté,
Un canot s’avançant sous l’effort héroïque
D’hommes noirs et d’un blanc au regard despotique :
Et dès que ce canot avait pu dériver,
Le projet de Simon ne pouvait s’achever :
Il s’écarte aussitôt et sans perdre courage,
Il vole à toute rame atteignant le passage
Qu’il venait de quitter avec témérité !
Argine s’épouvante et craint l’iniquité !

Mais l’œil de ce colon13 n’était pas insensible,
Il dut s’apercevoir dans sa course infaillible,
Que ces hommes en fuite étaient d’anciens marrons,
Qui sans doute habitaient dans ces bois si profonds.
Il retourne à Cayenne y porter la nouvelle…
On s’arme en diligence, on s’assemble avec zèle !
Tandis que le départ est bientôt ordonné ;
Simon avait atteint son séjour fortuné.
L’esprit tout agité, la crainte dans son âme,
Il parle avec aigreur et s’adresse à sa femme :
« Je te disais, Argine, interrogeant nos dieux,
Que leur voix unanime était contre tes vœux :
Les blancs prenant souvent leurs cruautés pour guides ;
Sans doute poursuivant leurs desseins homicides,
Vont donc se préparer à cet assaut fatal !
Il faut fuir ou tomber sous leur joug infernal !
Vous François, Florentin, Elie et Grandmisère,
Février, Philémond et Pompée et Sylvère :
Vous tous qui connaissez l’esprit des ennemis,
Il faut dans ce conseil proclamer votre avis. »

Ils répondirent tous d’une voix unanime :
« Notre séjour ici pour les blancs est un crime ;
Leur foudre se prépare apportant à grands flots,
Le malheur des humains, les fers et les cachots ! »

« Toi, Janvier, qu’en dis-tu ? Souvent dans la nature,
Ton œil découvre au loin la route la plus sûre,
Ne peux-tu ranimer ce magique Coumbi14,
Qui sut nous indiquer les bords du Galibi !
Il faut tout consulter dans ce péril extrême ;
Appuyés de leur voix par notre effort suprême,
Nous pourrons tout braver et même le trépas,
Sans baisser les regards, sans reculer d’un pas.

« Les avis de nos dieux sont pour la résistance,
Ils ont réglé pour nous nos droits à la vengeance.
On ne peut sans forfaire à l’honneur, aux serments,
Abandonner ces lieux aujourd’hui florissants.
Nos femmes, nos enfants, sur quel autre rivage
Pensez-vous les conduire à l’abri du carnage ?
Si leurs coups dangereux doivent tomber sur nous,
Qu’ils meurent tous ici sous votre fier courroux ! »

« De si beaux sentiments sont faits pour nous séduire ;
Le péril n’est plus rien, c’est la foi du martyre !
Ces lieux sitôt connus, ces métaux éclatants,
Cachés sous cette terre, ignorés si longtemps,
Porteront tôt ou tard leurs pas sur cette rive ;
Opposons notre ardeur à la force offensive. »

Tandis que ces hérosréglaient avec fierté,
Tous les pompeux moyens d’asseoir leur liberté ;
Cayenne offrait l’aspect d’un pays en alarmes,
Appelant à grands cris les hommes sous les armes !
Chacun s’est empressé de répondre à l’appel,
Les moments sont fixés dans ce jour solennel :
Et l’ange des combats en avançant les ruines,
Anime des esprits leurs fureurs intestines.

NOTES DU CHANT II

Note 10. — Simon, chef des noirs marrons du Galibi, et Argine, sa femme, ont joué un grand rôle dans la résistance désespérée que ces fugitifs avaient opposée à la force offensive qui a fini par les soumettre.

Note 11. — La rivière de la Comté présente dans son sein desmasses de rochers formidables qui gênent la navigation dans de certains endroits. Mais le grand Saut dit Bief est très dangereux quand on veut le franchir avant la pleine mer. L’eau s’y précipite avec fracas.

Note 12. — Noms donnés par les anciens noirs à leurs dieux.

Note 13. — Bélé était un colon d’une grande force ; il était l’associé de Guiton, autre colon, pour l’exploitation du terrain connu sous le nom de Nansibo, situé dans ladite rivière de la Comté, en deçà du Grand-Saut. Mais son chantier d’exploitation de bois de construction était établi au-delà, près de la rivière du Galibi. C’est dans ces parages qu’il rencontra Simon conduisant au Saut sa femme Argine, épisode si bien décrit par l’auteur.

Note 14. — Le Coumbi a un pouvoir supérieur sur le Bitouet le Cachi. C’est une espèce de pantin fabriqué en bois avec des signes cabalistiques qui représentent divers phénomènes africains. Les nègres le font mouvoir à volonté dans la découverte de l’avenir.

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