Source: La Semaine Guyanaise (LSG) n°461 du 22 Octobre 1992, page 38.
Auteur: Rodolphe Robo, Conférencier agréé par le ministère du Tourisme, Ancien directeur du Service Culturel Départemental de la Guyane.
Reproduction interdite, voir M Alain Chaumet pour demande.
Début de l’article:
Le gouvernement Jeannet-Oudin, quand il s’était agi de fixer le lieu de déportation des proscrits de Fructidor, avait contrevenu aux décisions du Directoire, désignant Counamama à cet effet. Jeannet-Oudin prit sur lui de choisir Sinnamary. Mais la déportation n’était pas terminée.
Aussi, lorsque le bateau « La Décade » arriva avec un nouveau contingent de déportés confirmant comme lieu de déportation Counamama, il fallut bien se soumettre et le lieutenant Prévost fut envoyé en ce lieu, avec mission de construire des habitations pour les déportés.
On ne comptait, à l’époque, qu’un colon dans la région et il ne fut pas facile de trouver des nègres pour y travailler, tant les lieux étaient inhospitaliers.
L’édification des carbets fut rapide: quelques pieux enfoncés dans la terre garnis d’une charpente légère couverte de feuilles; quelques logements plus confortables pour le directeur, le corps de garde; le four pour le boulanger, l’hôpital, la prison, etc.
Quand son habitation personnelle fut prête, Prévost fit savoir a Jeannet-Oudin que les lieux étaient opérationnels et qu’il convenait d’y fixer les déportés.
Freytag, commandant des postes de Sinnamary et de Counamama, fut invité à faire embarquer les hommes pour cette destination.
L’opération fut effectuée dans des conditions difficiles compte tenu de l’état de santé des déportés.
Peu après leur arrivée à Counamama, la situation se présenta catastrophique; la mauvaise qualité des vivres avariés dans le magasin, l’eau saumâtreet l’alimentation toute de salaison amenèrent des maladies, de sorte que les carbets, l’hôpital furent pleins et se trouvèrent avec de nombreux malades exploités par les personnels qui leur faisaient payer très cher le poisson et le poulet.
Les malades étaient dévorés par les chiques et s’ils voulaient s’en débarrasser avec efficacité, ils devaient payer cher les nègres pour ce faire.
La mort commença à se manifester dans les rangs des déportés, devant l’indifférence de Prévost qui n’hésitait pas à déclarer quand il avait écho de quelque plaintes touchant à la cherté des produits et des services: « Rien n’est trop chèrement vendu à ces monstres, ils ne sont pas au bout de leurs pelotons… ; au bout de six mois, ils n’auront pas plus de vivres qu’ils aient à se rétablir, à se placer ou à crever au plus vite ».
La direction, elle-même, fut atteinte de la maladie et les déportés eurent à déplorer le mauvais état de santé de Freytag qui avait fait preuve, à maintes reprises, d’humanité à leur égard.
La durée de maladie de Freytag donna libre cours à la cruauté de ses subordonnés au point qu’il dut, en dépit de son état, relater les faits au gouverneur : exactions, vols, pillages perpétrés directement, surtout parle personnel nègre, lequel provenait de la Maison de Correction « La Franchise ».
Le gouverneur de la Colonie s’était, par arrêté, attribué la succession de tout déporté mais avant que ces biens ne lui parviennent, ils subissaient de nombreuses ponctions de la part des personnels de Counamama. La mort d’un déporté était pour, presque tous, source de revenus non négligeable.
C’en était trop, et Jeannet-Oudin fut informé de cette scandaleuse situation. Il décida de charger le commandant Desvieux d’aller enquêter sur place. Desvieux, à la vue de ce spectacle, s’emporta et envoya Prévost à Cayenne.
Il rédigea un rapport dont voici des extraits :
« Nous commandant en chef, accompagné des citoyens Chapel et Boucher… nous sommes transportés à Counamama, où nous sommes rendus à l’hospice, et avons vérifié que sur 82 déportes déposés au poste, à la fin de Thermidor, il y a 26 morts de maladies putrides, 50 à l’hospice, plusieurs en danger, et aucun des autres parfaitement bien portant. »
Après avoir énuméré les causes de ce bilan, Desvieux conclut :« Ces raisons impérieuses nous font penser que ce poste doit être transféré à Sinnamary… »
Ce rapport fut transmis à Jeannet-Oudin au moment où il recevait la notification de son remplacement prochain à la tête de la colonie, et au moment où un nouveau convoi de déportés arrivait à Cayenne.
Il crut prudent de ne pas prendre la décision suggérée par Desvieux. Au contraire, il dirigea sur Counamama un grand nombre du dernier contingent des déportés.
Ce fut, en définitive, le successeur de Jeannet-Oudin, autrement dit Burnel, qui sur l’insistance de Freytag, ordonna l’évacuation de Counamama.
Bilan alors : 113 déportés, dont 70 presqu’à l’agonie, et les autres, pouvant a peine se déplacer; au cimetière de Counamama : 70 personnes inhumées avec des moyens de fortune.
On mit le feu sur toutes les installations de Counamama et les rescapés s’en allèrent à Sinnamary où 45 d’entre eux devaient encore mourir des suites de leur terrible séjour à Counamama.
