L’électricité… Les difficultés du début.

Source : Semaine Guyanaise du 17 décembre 1992, n° 469, page 18 et 19. 
Autorisation de publication reçu de M Alain Chaumet, rédacteur et propriétaire de la semaine Guyanaise.
Auteur de l’article : Rodolphe ROBO.
Conférencier agrée par le ministère du tourisme
Ancien Directeur du Service Culturel Départemental de la Guyane.

L’électricité… Les difficultés du début.
Les premières lueurs de l’éclairage public de Cayenne ont demandé beaucoup d’énergie et de temps pour sortir des ténèbres.
En 1891, la Société Georges et Cie offre l’éclairage de la ville au gaz ou à l’électricité. Les prix proposés à la municipalité lui paraissent excessifs. Elle refuse.
En 1893 une délibération du conseil municipal inscrit une somme de 4 000 francs au budget pour financer le déplacement de métropole à Cayenne d’un ingénieur pour étudier la question. Cette délibération n’est pas exécutée. Vient ensuite une série de propositions qui portent le nom de leurs auteurs, respectivement : proposition Ponk-Tsong, Monteux, Ortman de Sénéchal. Elles sont toutes rejetées, le conseil municipal s’orientant plutôt vers le principe de l’appel à la concurrence entre des entreprises compétentes en la matière.
Les choses prennent une allure plus précise au remplacement du maire Eleuthère Lebond par le maire Henri Richard, en 1900.
Une proposition formulée en août 1900 et non examinée est renouvelée en novembre par un certain Du Beauffret, ingénieur.
Entre-temps, une commission municipale avait été formée pour étudier la question de l’éclairage public : avait rédigé un rapport au vu duquel le conseil municipal avait voté une somme de 15 000 francs et donné pouvoir au maire pour traiter avec toute personne ou société intéressée.
Le premier adjoint François Ronjon se rendant en métropole, le maire lui demande de signer un contrat avec Du Beauffret.
La signature du contrat à Paris est annoncée au conseil municipal en décembre 1901.
Que disait cette convention ?
La ville de Cayenne s’engageait à verser chaque année et pendant 50 ans à l’entrepreneur une subvention de 45 000 francs qui ne serait plus réglée, bien entendu, a partir du moment où l’usine à installer s’arrêterait de fonctionner.
Il s’agit là de l’essentiel du contrat primitif, mais celui-ci a dû être modifié, Du Beauffret avant eu du mal à réunir en métropole les capitaux nécessaires aux investissements, les bailleurs de fonds ne trouvant pas de garanties suffisantes.
Le contrat modifié qui palliait cet inconvénient devait être signé le 5 septembre 1903 et approuvé le même jour par le gouverneur.
Au terme de la nouvelle convention, la ville de Cayenne s’engageait à verser chaque année 35 000 francs, pendant 50 ans, en garantie des annuités et d’une partie des intérêts du capital exposé.
Cette somme devait être versée même si l’entreprise était en état de faillite. Et l’on revenait en réalité aux 45 000 francs du contrat primitif par le fait qu’une autre somme de 10 000 francs devait être payée, qui représentait en quelque sorte les frais d’éclairage de la ville et des bâtiments communaux.
A tout cela, s’ajoutaient au profit de la ville quelques autres avantages financiers.
Par ailleurs, le conseil général intervenait pour l’attribution d’une subvention annuelle de 15 000 francs et une autre somme de 19 000 francs, une fois donnée (Ronjon et Richard détenaient alors la majorité au sein de l’assemblée coloniale).
Le matériel destiné à constituer l’usine de Cayenne devait être réceptionné en métropole par un ingénieur désigné par le ministre des Colonies, avant son expédition. L’usine une fois installée était soumise à la même formalité devant une commission municipale. Ce matériel était un de ceux que la société avait présentés à la grande exposition universelle de 1920. Il avait donc été construit uniquement à cette fin. Cela comportait un inconvénient dans la mesure où toute dégradation éventuelle importante d’une pièce essentielle de l’usine exigerait sa reconstruction par la société; d’où perte de temps et grosses dépenses.
En fait, le matériel ne fut pas réceptionné à son départ de la France, à la demande du maire, Henri Richard.
Les pièces de l’usine furent expédiées petit à petit, à partir du milieu de l’année 1904. Le montage se déroula à un rythme plus lent que celui de l’arrivage des pièces.
D’un commun accord, le maire et l’entrepreneur transformèrent l’installation souterraine des câbles conducteurs d’électricité prévue au contrat en installation aérienne, moins coûteuse. Une commission municipale constituée à cette fin visita l’usine et insista auprès de la direction pour s’enquérir de la date de début de l’éclairage public, date qu’on n’arrivait pas à avoir.
Au début de 1905, François Ronjon (le maire Henri Richard était décédé), après un premier avertissement écrit, menaça l’entrepreneur de lui faire l’application des clauses du contrat relatives aux sanctions pécuniaires pour retard mis à l’exécution des travaux.
En mai 1906, le maire, est informé de ce que la « Compagnie Electrique de la Guyane française » est substituée à l’entreprise initiale, Du Beauffret ayant cédé son affaire. Cette opération était possible aux termes du contrat, à condition qu’elle ait recueilli l’accord préalable du maire et du gouverneur. Quoi qu’il en soit, en 1906, la veille de la fête communale, plus précisément le 11 octobre, l’éclairage public commence.
Tout le monde est étonné, sauf les Lalanne qui étaient familiarisés avec l’électricité depuis que Gustave Lalanne avait remplacé, pour le fonctionnement de sa glacière, le bois de chauffage par la machine à vapeur. Cela lui avait permis en effet, le premier en Guyane, de bénéficier de l’électricité à son domicile, au moyen d’une dynamo gramme.
Le 15 novembre 1906 une commission composée d’hommes compétents, nommés par le gouverneur à la demande de l’adjoint au maire Régis, procède à la réception provisoire de l’usine électrique. Cette commission reporte sa décision jusqu’à ce que le directeur de la compagnie produise les factures originales et toutes les pièces permettant de déterminer la valeur exacte de l’usine et jusqu’au remplacement des becs défectueux, cette exécution devant intervenir dans un délai de six mois.
La compagnie respecta strictement les prescriptions de la commission de réception.
Mais le maire Ronjon, lors de la séance du conseil municipal du 14 février 1907, déclara à ses collègues qu’il n’était pas lié par la position de la commission de réception et ne souscrivait pas personnellement à cette décision. Il ajoutait que trop d’anomalies existaient dans cette affaire : trois ans de retard pour donner la lumière électrique ; absence de réception en métropole du matériel dans les conditions prescrites.
Le maire obtint alors du conseil municipal qu’il l’autorise à faire des démarches dans le but de provoquer la venue à Cayenne d’un ingénieur désigné par le ministre des Colonies et chargé de réceptionner l’usine.
Cet ingénieur vint : il s’appelait Vigneron. Le croirez-vous ? Il était… l’ingénieur-conseil de la compagnie elle-même. Bien entendu, il ne demanda pas un sou à la commune pour sa mission. Cette découverte provoqua une grande secousse à Cayenne, un bruit se mit brusquement à courir selon lequel Ronjon était un important obligataire de la compagnie gérante de l’usine.
Et puis, le combustible vint à manquer et on ne pouvait pas s’en procurer sur place. L’usine ferma ses portes, jetant de l’ombre dans les rues de la ville, éclairée depuis à peine deux ans.
Les abonnés, inquiets, s’interrogèrent sur le sort qu’on réserverait aux dépenses d’installation qu’ils avaient consenties. On les tranquillisa en leur expliquant que ce défaut de lumière était une parenthèse qui se refermerait bientôt…
Rodolphe Robo
Conférencier agréé par le ministère du tourisme, Ancien directeur du Service Culturel Départemental de la Guyane.

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