Source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France
Titre : La Guyane Française en 1865, aperçu géographique, historique, législatif, agricole, industriel et commercial.
Auteur : M Léon RIVIÈRE.
Fonction de l’auteur : Directeur de la Banque de la Guyane Française.
Année de publication : 1866.
Numéro de la dernière page : 359
Impression : Imprimerie du Gouvernement.
(L’auteur, M Léon RIVIÈRE, précise qu’une publication a été faite dans La Feuille Officielle de la Guyane. Je ne l’ai pas vérifié.)
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Sixième partie
Chapitre IV
Géologie. Règne Minéral
Exploitation de l’or. — Compagnie de l’Approuague.
Les observations suivantes sur la constitution géologique de la Guyane française résument ce qui a été écrit jusqu’à ce jour sur cette matière. Les notes statistiques de M. Jules Itier nous ont fourni, notamment, de précieux renseignements que nous avons complétés par les informations écrites ou orales des hommes spéciaux qui se sont livrés dans ces derniers temps à l’exploitation de l’or.
Deux systèmes de couches, le plus ancien composé de roches cristallines stratifiées qui, dans leur superposition, présentent de bas en haut du gneiss, de la leptinite et de la diorite schistoïde, le plus récent composé de schistes micacés, talqueux ou argileux et quartziques, semblent avoir été soumis, a l’époque où les éléments qui composent notre globe, étaient animés de mouvements d’une violence extrême, à l’action de forces internes et avoir donné son relief actuel a la Guyane française.
La plus ancienne révolution qui ait affecté le sol de cette partie du continent américain paraît remonter à une époque géologique très reculée et se rattacher au soulèvement du système des Andes et à l’apparition d’une roche granitoïde connue sous le nom de pegmatite. Les différentes couches de terrains ont été soulevées, disloquées et traversées par cette roche primitive qui, en s’injectant dans les fissures et en s’épanchant à la surface, a donné lieu à des filons de toutes dimensions et à des masses considérables en recouvrement sur les diverses couches traversées.
La pegmatite a percé non seulement le gneiss et la leptinite, mais encore la diorite schistoïde, qui fait partie du même système. Les éléments de la roche dioritique sont confusément associés, mais pressentent toujours la couleur vert-sombre. Dans certaines variétés, le feldspath devient presque indiscernable et la roche prend l’aspect du trapp ou roche brisée en forme d’escalier, d’autres espèces de roches amphiboliques accompagnent accidentellementla diorite, telles que la syénite passant au granite, quelques gneiss amphibiotiques et la pyrite disséminée et très divisée.Le fort et la caserne de Cayenne sont assis sur un massif dioritique.Les filons y sont fort nombreux on en observe plusieurs très puissants et ou la pegmatite est à gros grains soit derrière le hangar de la douane, soit près d’une carrière d’où l’on a extrait les matériaux de la jetée. La décomposition du feldspath y est très avancée ; au N-E du même massif, la diorite est traversée de filons de pegmatite rose qui se dirigent à O. – S. – O.
La direction de l’E.-N.-E. à O.-S-O des filons de pegmatite a imprimé, dans ce même sens, au sol de la Guyane un premier relief dont les pentes ont été en partie effacées par une seconde dislocation plus considérable, a laquelle doivent leur ; origine les monts Tumuc-Humac ,grande chaine centrale qui est composée de feldspath compact de fer oxydulé et de pyroxène intimement unis et formant une roche cristal1ine de couleur grisâtre qu’on peut confondre avec la diorite et que dans le pays on désigne comme cette dernière, sous le nom de pierre de grison.
Toute la série des formations sédimentaires comprises entre le terrain de transition et l’époque tertiaire, paraît manquer dans la Guyane et sa place être occupée par une roche ferrugineuse qui, en recouvrant le terrain ancien sur une vaste étendue,
a formé, soit de puissantes collines et des mornes dont la hauteur atteint jusqu’à 1,250 mètres, soit des vallées et des terres hautes constituant autour des terres basses, depuis Oyapock jusqu’à Mana une espèce de ceinture; qui comprend les montagnes de la crique Ratamina, d’Approuague, de Kaw, de la Gabrielle, du cours moyen de l’Oyac et de l’Ile-de-Cayenne.
Cette roche, connue sous le nom de limonite, est composée de fer peroxyde hydraté, mêlé d’argile et de sable. Elle offre plusieurs variétés d’aspect et de composition : tantôt, elle a une contexture spongieuse et est parsemé de petites alvéoles ; tendre au moment de son extraction, elle se durcit à l’air, elle contient des lits de kaolin coloré en rouge : on la désigne dans le pays sous le nom de roche à ravet ; tantôt, ses alvéoles se rétrécissent ; elle devient plus compacte, contracte un aspect métallique et sa richesse en fer est telle qu’elle constitue un véritable minerai dont il existe des masses considérables, mêlées de kaolin, sur les rives de l’Approuague et de l’Oyac, ainsi que dans les montagnes de la Gabrielle et de Baduel.
Dans les collines ou mornes de fer oxydé, on rencontre quelquefois des pierres d’aimant. M. Noyer ingénieur géographe, ex député de la Guyane en 1824, père de l’Ordonnateur actuel de cette colonie, énonce dans son excellent mémoire sur la Guyane française quel le naturaliste Leblond avait une de ces pierres du poids de 8 à 9 kilogrammes, et que M. Mentelle lui avait fait présent d’une autre qu’il avait rapportée de son voyage dans la rivière d’Oyapock, (Mémoires sur la Guyane française, page37.)
Des échantillons de fer limoneux ont été recueillis a Baduel où la roche de cette nature perce, a divers endroits l’écorce de terre sous laquelle elle constitue un massif compact. L’extraction de cette roche est facile ; on s’en sert aujourd’hui pour macadamiser les routes.
Une mine de fer oxydé d’un brun rougeâtre, allant du N. au S., de 5 mètres de largeur environ, de 4 mètres de hauteur et d’une profondeur inconnue, est traversée par la rivière de Mana.
Dans une localité́ très montagneuse, située à 70 km de Cayenne et appelée Grand’-Marée, on trouve à un mètre de profondeur trois espèces de minerai de fer répandues sur 12 kilomètres environ de longueur et de profondeur. Ces minerais forment des blocs plus ou moins durs où l’on observe très distinctement les rayons de l’hématite.
Pourrait-on tirer un parti, avantageux de ces richesses minérales en réduisant le minerai en fonte brute?
La plupart des auteurs qui ont écrit sur la Guyane prétendent qu’exploitées sur une grande échelle, ces mines rendraient de 50 à 80 % ; que le moyen d’arriver a ce résultat serait d’établir des centres d’exploitation sur les lieux mêmes où se trouvent les minerais ; que les montagnes ferrugineuses fourniraient l’argile nécessaire pour construire les hauts fourneaux et le bois pour les chauffer; qu’il serait ensuite facile, par les criques qui débouchent dans les fleuves de transporter jusqu’à la mer et charger sur des navires les produits qu’on aurait obtenus. Mais M. Jules Itier, dans son excellente notice sur la Guyane, exprime des doutes sur la qualité du minerai qui serait ainsi obtenu. Il ajoute qu’il est très réfractaire et que le pays étant absolument dépourvu de castine (calcaire), l’obligation où l’on serait de le tirer des Antilles transformerait peut-être en pertes les bénéfices attendus.
M Charrière, directeur de la compagnie d’ Approuague ne pense pas qu’une entreprise de cette nature puisse réussir à la Guyane.L’établissement de hauts fourneaux sur les montagnes et les autres dépenses de matériel, de personnel, de transport en crique et en rivière, et, en outre de fret, exigeraient un capital considérable. La fonte commune en France se vend 15 francs les 100 kilogrammes, ou l’exploiteur vendra ses produits 15 francs les 100 kilogrammes, et alors le prix ne sera pas rémunérateur, où il voudra en tirer un prix supérieur, et il ne les placera pas. Il y a autre chose : on n’obtiendrait, avec le combustible que fourniraient les bois à fibre lâche, à texture poreuse qui prédominent sur les montagnes de cette partie de la Guyane, qu’une fonte pâteuse impossible à couler.
Une grande compagnie pourrait seule se risquer, avec quelques chances de succès, à entreprendre une pareille exploitation ; mais dans l’estimation des dépenses, elle devrait surtout faire état de l’achat de la castine, et s’assurer que les bois peuvent produire le calorique indispensable à la fonte du minerai de fer.
L’âgé des terrains où l’on rencontre la roche ferrugineuse parait fort récent ; des couches fossilifères qu’ils renferment, on peut induire que les limonites ne remontent guère qu’à la fin de l’époque tertiaire, et que, conséquemment, la roche ferrugineuse appartiendrait à la partie supérieure des terrains tertiaires. Mais quelle est la cause qui a mis fin à ce dépôt? II serait difficile de la déterminer à priori; elle a fait place assez brusquement aux causes actuelles, auxquelles sont dues les dépôts alluvionnaires qui bordent la côte de la Guyane dans un rayon de quatre myriamètres de profondeur et qui ont reçu le nom de terres basses, dépôts anciens sur lesquels s’est superposé́ un terrain de transport plus récent composé de vases argileuses arrachées, sans doute, par le grand courant équatorial qui longe la côte de la Guyane du .S. au N, aux anciens dépôts alluvionnaires de la rive droite de l’Amazone, qu’il emporte dans son cours et qu’il dépose sur nos côtes à là faveur du remous occasionné par sa rencontre à angle droit avec le courant des nombreuses rivières de la Guyane, qui viennent aussi ajouter quelques matériaux aux dépôts détachés de la rive du grand fleuve.
Nous allons essayer de déterminer maintenant le rôle de l’or natif dans le grand soulèvement qui a imprimé à la Guyane française son relief actuel.
Les terrains dioritiques ne contenant ni filons quartzeux, ni gneiss, ni schistes amphiboliques, c’est dans les terrains de transport qui, apportés de régions éloignées, se sont superposés sur la formation dioritiqué, qu’ont dû se former, par l’effet de convulsionssouterraines ayant provoqué un brusque soulèvement, les filons de quartz aurifères et les roches qui les accompagnent. Des phénomènes di1uviens, postérieurs à la formation des montagnes centrales de la région guyanaise, paraissent donc, en déchirant et ravinant les contreforts de ces montagnes, avoir entrainé l’or soulevé́, arraché de l’intérieur du globe et l’avoir immergé au fond des vallées avec le quartz et le sable noir rompus et pulvérisés. Un lavage naturel et gigantesque a dû alors s’opérer. Les parties les plus légères ont été transportées au loin, et les matières les plus pesantes, parmi lesquelles l’or figure au premier rang, ont été concentrées dans le lit des ravins et des vallées. Ces alluvions aurifères ont donc, en réalité, emprunté leurs richesses aux flancs des montagnes adjacentes, et l’on peut, dès lors, en induire que plus les ravins ou criques qui ont servi de lit aux torrents diluviens sont encaissés dans de hautes montagnes, plus ils doivent être riches en éléments aurifères.
Le sol de ces criques se composer la surface d’une couche de terre végétale humide sur laquelle s’est développées une végétation luxuriante. Cette couche a, en général une épaisseur de 0,30 m à 1 mètre. Elle repose sur une autre couche formée de débris de quartz plus, ou moins roulés de sables quartzeux, de titanate de fer, de fer oxydulé́, de coryndon et autres matières, qui enveloppent ordinairement l’or. C’est dans cette couche, rendue compacte par une argile, tantôt rouge, tantôt bleue, qu’au milieu d’un sable noir presque invisible à l’œil nu se trouve disséminé l’or natif, presque toujours, dégagé du quartz, sa gangue naturelle.
La couche aurifère présente a peu près la même épaisseur que la couche végétale. Le métal se rencontre en grains assez lourds pour pouvoir être recueilli par un seul lavage et en pépites variant de 50 centigrammes à 355 grammes. (Cette dernière a été envoyée comme spécimen à l’Exposition permanente des colonies.)
L’or natif, récolté sur les placers de la Comté par des exploitations particulières, à constamment présenté après sa fonte en France, un titre très enlevé qui varie entre 960 et 976 millièmes de fin: celui de Compagnie agricole et aurifère de l’Approuaguen’est ressorti, fondu par les soins de l’agence centrale des banques coloniales, à Paris, qu’à un titre moyen de 935 millièmes de fin,titre bien inférieur à celui de l’or de la Comté et de l’Australie, mais supérieur a celui de la Californie, qui ne représente guère que 850 à 860 millièmes de fin.
Le longtom et le slows sont les instruments dont on se sert pour laver et récolter l’or natif ; mais l’opération se fait encore d’une manière très imparfaite. On peut, affirmer que l’on perd plus des 5/10esde l’or contenu dans les terres aurifères lavées à la Guyane.
Il ne sera pas sans intérêt, je pense, de retracer ici l’histoire de la découverte et de l’exploitation de l’or à la Guyane française.
Nous avons vu que les premiers navigateurs qui visitèrent les côtes de l’Amérique avaient tous cru à l’existence de riches mines d’or dans l’intérieur de la Guyane française, et qu’ils y avaient même placé une ville dont le nom fabuleux d’El-Dorado est devenu proverbial.
En 1766, Patris, médecin botaniste du roi, remontant l’Oyapock pour redescendre par le Maroni, avait trouvé, au bord de quelques criques des paillettes d’or et des calcédoines.
Nous avons raconté les plans hasardeux et les insuccès du baron de Bessner (1779 à 1785). L’audacieux colonisateur avait indiqué sur ses cartes de la Guyane les endroits où se trouvent certains produits spontanés du sol : il y avait négligemment jeté, ici, les mines de fer et d’or, là, les pierres précieuses et le diamant. Malouet avait souri, Sartines doutait, Maurepas plaisantait. Le temps a cependant donné raison au fou contre les sages ; on a trouvé le fer et l’or : peut-être un jour trouvera-t-on le diamant.
Buffon, et après lui Alexandre de Humboldt sont arrivés, par des inductions raisonnées, l’un à supposer, l’autre à affirmer la présence de l’or a la Guyane française.
La tradition de son existence s’était conservée à Approuague, à la Comté, à Kourou, à Mana, au Maroni, dans les récits fondé, mais vague, des Indiens Oyampis, Aramichaux, Émerillons, du vieux chef indien Valentin, de son descendant Pétou et d’un autre indien de Manâ, nommé Augustin.
Ce n’est qu’au mois de juillet 1855 que M. Félix Couy alors commissaire-commandant du quartier d’Approuague guidée par un indien du Brésil, nommé Paoline, recueillit sur les bords de l’Approuague, près d’Aïcoupaïe, de l’or natif et une forte pépite qui fut envoyée en France par l’Administration locale.
Quelque temps après, il fut chargé par le Gouvernement d’exploiter ces parages.
Les résultats obtenus amenèrent la création d’une société́ provisoire, qui fut constituée, avec l’autorisation de l’Administration locale, par un acte authentique, en date du 24 mai 1856, au capital de 1689400 francs, divisé en 16894 actions de 100 francs, libérables du quart. Un décret impérial du 20 mai 1857 approuva la formation de cette société anonyme sous la dénomination de Compagnie de l’Approuague,et l’investit du droit de recherche et d’exploitation des gisements aurifères à la Guyane française sur une étendue de 200,000 hectares.
Un autre décret impérial du 28 mai 1858, constitutif de la Société́, formula ses statuts et éleva à 2 millions son capital divisé en 20,000 actions de 100 francs, également libérables du quart.
De 1856 à 1858, une production de 2 à 3 kilogrammes d’or par mois enflamma toutes les imaginations et fit concevoir des espérances insensées : les actions de 100 francs, seulement libérées du quart, se vendaient 250, 300 et 400 francs.
Mais bientôt cet enthousiasme tomba ; le rêve s’évanouit devant la réalité. Des frais généraux exorbitants, des dépenses peu en rapport avec le développement de l’entreprise et le nombre des travailleurs, réduisirent de jour en jour et menacèrent d’absorber un capital déjà entamé par une opération d’immigration africaine dont l’issue avait été désastreuse, et par les sacrifices que la Compagnie avait été forcée de faire pour s’adjoindre une petite société́ qui l’avait précédée.
Les espérances se ravivèrent, toutefois, lorsqu’arriva dans la colonie en août 1858, M. le chef de bataillon d’infanterie de la marine, Charrière, chargé d’une mission spéciale se rapportant à la question des terrains aurifères de la Guyane.
Dans l’assemblée générale des actionnaires tenue à Cayenne, le 19 septembre 1858, cet officier supérieur, que recommandaient une aptitude spéciale et la confiance du Département, fut nommé, a l’unanimité, directeur de la Compagnie de l’Approuague. Il se rendit immédiatement sur les placers, y réorganisa complètement de travail, créa de nouveaux établissements et imprima une impulsion vigoureuse à la grande entreprise qu’il était appelé à diriger désormais.
Mais cette même année (1858)la Compagnie eut à regretter la coopération active et sage de M. Franconie aîné qui se démit des fonctions de président du conseil d’administration qu’il avait exercées, depuis 1857, avec autant de dévouement que d’intelligence. Il conserva, toutefois, le titre de président honoraire du conseil et continua à prêter a la Compagnie le concours le plus éclairé.
La production, qui dans les deux années 1857 et 1858 réunies n’avaitété que de 52,467 Kg c’est-a-dire une moyenne mensuelle de 2,914 kg, s’éleva, pour l’année 1859, à 54,495 kg, donnant ainsi une moyenne par mois de 4,541 Kg.
A la fin de cet exercice le capital de la Compagnie de l’Approuague se reconstitue ; son actif général est de 316325,27 francs, et son actif disponible de 132248,51 francs.
Cependant, cette même année se trouve, grevée des frais, qu’avait occasionnés la mission d’un ingénieur des mines que le Gouvernement avait jugé utile d’envoyer dans la colonie, au compte de la Compagnie. M. Hardouin accomplit sa mission et conclut, dans un rapport très-bien fait et très détaillé, que l’or existe à la Guyane, mais qu’il y est très disséminé en très petite quantité́ et d’une extraction si difficile et si coûteuse que son rendement ne pourrait jamais couvrir les dépenses.
C’est ici le lieu de reconnaitre que toutes les exploitations particulières se sont inscrites en faux contre cette conclusion, qu’elles obtiennent toutes en produit net la moitié du produit brut, et que la production des placers de la Compagnie de l’Approuague elle-même a toujours payé et au delà les frais de son exploitation aurifère ; les frais généraux et les dépenses faites pour développer l’entreprise agricole ont seuls absorbé les bénéfices.
En avril 1859 intervient, en effet un acte important de l’administration de M. le commandant Charrière, l’acquisition de l’habitation la Jamaïque. Cet acte a donné à la grande entreprise fondée à la Guyane le caractère agricole qui lui a mérité et doit lui assurer par continuation la sollicitude et la bienveillance du Gouvernement.
Cependant, malgré cette acquisition, en raison même des nouvelles perspectives qu’elle lui ouvrait, le commandant Charrière voyait son application, son activité, son intelligence complètement paralysées faute de capitaux; faute de bras ; il entrevoyait qu’on ne ferait que se trainer péniblement dans l’ornière tracée et qu’on ne réaliserait jamais ainsi les grands bénéfices qui sont le privilège exclusif des grandes associations.
Alors commença à germer dans les esprits l’idée de recourir aux capitaux métropolitains dans le but de procurer à la Compagnie les bras et les instruments qui1lui manquaient.
Ses délégués, à Paris, reçoivent la mission d’ouvrir des négociations à ce sujet : le 16 juin 1860, M. le directeur Charrière part pour aller joindre ses efforts aux leurs.
Pendant son absence, M. Vernier, ingénieur des ponts et chaussées, et Alexandre Rivierre, directeurs intérimaires, recueillent le fruit du travail préparé́ par M. le commandant Charrière.
La production :
– en 1860, s’élève à 72,247 kg en moyenne par mois, 6,20 kg,
– et, en 1861, à. 80,338 kg obtenus sur quatre placers différents : Aïcoupaïe, Counamaré, Sans-Rémission, Chicdagam.
Dans le premier semestre de 1862, la production baisse subitement, et, malgré́ les efforts d’un conseil d’administration envers lequel l’opinion ne s’est pas toujours montrée juste, malgré la sagesse et la capacité de son président, M. George Emler, la désorganisation se met sur les placers. Mais, le 1er juin 1862, M. Alexandre Couy accepte la direction intérimaire , signale son activité́ en faisant une tournée d’inspection sur l’habitation la Jamaïqueet sur les placers, abandonne l’exploitation de Sans-Rémission, ses produits n’étant plus rémunérateurs, concentre toutes les forces a Counamaré, et, dans son intérim de dix mois, s’il ne peut entièrement, réparer le mal, en arrête du moins les progrès. Après lui, M. Ursleur père soutient assez le travail et la production pour donner le temps, au directeur titulaire Charrière de conclure, avec le concours actif de M. Adolphe Franconie, un traité qui, après avoir passé par des phases multiples et laborieuses, aboutit, par l’intermédiaire de la maison F. Martin Cie , à la transformation de la Compagnie de l’Approuagueet auxdécrets impériaux des 15 juillet et 12 aout 1863, qui la consacrent. Le vœu émis par l’assemblée générale des actionnaires de s’adjoindre des capitalistes métropolitains est enfin réalisé, et une nouvelle société, sous la dénomination de Compagnie aurifère agricole de l’Approuague est constituée pour une durée de vingt-cinq ans (25 ans), à partir du 1erjanvier1858, au capital de 4miliions, représenté par 40000 actions de100 francs, dont 20000 actions anciennes libérées du quart, et 20000 soumises aux versements déterminés par de nouveaux statuts.
Dirigée en France par un conseil d’Administration qui à pour président M, Le Pelletier de Saint-Rémy, agent central des banqués coloniales, officier de la Légion d’honneur, dont le nom a acquis une certaine notoriété coloniale ; à Cayenne, par M. Charrière, officier de la Légion d’honneur retraité comme lieutenant-colonel, et par un comité consultatif, dont la mission est de l’éclairer et de le guider au besoin, la nouvelle Compagnie fortement organisée, fonctionne depuis le 1er juin 1864. Elle n’a pu parvenir encore à équilibrer ses recettes avec ses dépenses, maisil ne faut pas perdre de vue qu’elle a dû faire de grands sacrifices pour constituer son personnel dirigeant, pour s’approvisionner de l’outillage et du matériel nécessaires, pour introduire des travailleurs indiens qui, réunis à l’ancien atelier; formeraient un contingent capable d’exploiter fructueusement la Jamaïqueet les placers, si les maladies et la mortalité ne le maintenaient presque constamment au chiffre d’à peine 150 travailleurs valides.
Aujourd’hui, les dépenses sont toutes a peu près faites ; des convois de Chinois vont se succéder rapidement: un riche p1acer vient d’être découvert prés Aïcoupaïe, la Jamaïque va produire du sucre du tafia, du café, du tabac, des vivres, à cette production viendront s’ajouter bientôt celle de la nouvelle habitation, créée par M. le directeur Charrière, à Mataroni, et les produits de l’exploitation des bois et de l’élève du bétail, qu’un homme spécial s’attache à développer ; la scierie est terminée et peut fournir quarante planches par jour, qui pourront être ou vendues à Cayenne ou livrées a l’exportation. La Compagnie ne peut donc manquer d’entrer l’année prochaine dans la phase de la production et des bénéfices, et de réaliser enfin les vœux du département de la marine et des actionnaires au double point de vue de l’exploitation agricole et aurifère.
Il y a lieu d’espérer que ce véritable essai de colonisation ne viendra pas grossir le nombre des infructueuses tentatives que nous avons énumérées dans notre aperçu historique. Mais, dans l’hypothèse d’un insuccès, constatons, dès a présent, que les grandes compagnies même lorsqu’elles n’ont pas réussi a la Guyane, lui ont toujours été utiles, et que l’établissement définitif de cette colonie ne date, à proprement parler, que de la formation de la compagnie organisée en 1663 par le gouverneur Lefebvre de la Barre.
Sans disposer de ressources aussi puissantes, avec un personnel dirigeant très restreint, un capital ne consistant guère que dans leur crédit a la Banque, un nombre de travailleurs relativement faible, nos exploiteurs d’or particuliers, la plupart artisans modestes, ont complètement réussi et obtenu les produits les plus largement rémunérateurs.
Assouplissant leur caractère aux exigences d’une situation que viennent compliquer les éléments si divers de l’immigration et des employés du pays, veillant avec soin à la ration quotidienne des nouveaux immigrants qui n’ont pas, comme les travailleurs créoles, des aliments en dehors de la quantité́ règlementaire, réalisantdes économies, partout où elles sont possibles, et évitant le gaspillage, dominant l’ensemble de leur opération qui ne s’étend pas hors de la portée de leur vue, les propriétaires de ces petites exploitations dirigent leur personnel avec les soins d’un bon père de famille. Leurs dépenses sont toujours réglées proportionnellement à la production, et, en général, tout compte fait, il leur reste pour bénéfice net la moitié du produit brut.
L’or, déclaré́ en douane du 1erjanvier 1856 au 1erjanvier 1866, s’élève, pour le poids, à 1135,973 kg, et, pour la valeur, à 3407919 francs, l’or de la Compagnie de l’Approuague entre dans ce total pour un chiffre de 488,928 kg, représentant 1466784 francs ; les petites exploitations aurifères ont donc produit 647,045 kg représentant une valeur de 1941135 francs.
Ces derniers résultats sont très satisfaisants mais, en les constatant, nous devons exprimer le regret que ces exploitations particulières aient été dispensées, jusqu’à présent de l’obligation imposée à la Grande Compagnie de créer des propriétés agricoles : quand tous nos exploiteurs d’or ont extrait du sol les richesses cachées qu’il leur livre, que laissent-ils, d’après leur propre aveu, à la Guyane ? Des terrains bouleversés, image du chaos, que toute colonisation doit avoir pour but et pour mission de dissiper.
On peut alléguer, toutefois, et non sans raison, que ces entreprises particulières profitent au pays en ce qu’elles payent une double redevance, dont bénéficie le budget local, 0,5% par hectares concédé et 2% sur la valeur des produits exportés, et, qu’en outre, un jour peut-être, le plus grand nombre d’entre ces chercheurs d’or se fixeront définitivement dans la colonie et n’iront pas jouir ailleurs de la fortune qu’ils auront acquise à la Guyane.
Fin du chapitre IV
