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Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Les forçats cannibales Page 259 à 275.

LES FORÇATS CANNIBALES.
L’île de Cayenne est enlacée dans le réseau hydrographique le plus étrange. La rivière de Cayenne, après s’être séparée en deux branches, l’une appelée rivière de Montsinéry, l’autre rivière de Tonnégrande, communique avec le Mahurypar la rivière du Tour-de-l’Ile. A ce point de jonction, le Mahury change de nom et prend celui d’Oyac, et, à quelques lieues de là, il se divise en deux branches dont la principale se nomme la rivière de la Comté, et la seconde l’Orapu.
La rivière de la Comté de Gennes, par abréviation rivière de la Comté, est ainsi nomméede M. le comte de Gennes, chef d’escadre, qui s’établit à Cayenne en 1696, au retour d’une expédition malheureuse au détroit de Magellan. Il obtint du roi une concession de cent pas de terrain, tout le long de la rivière d’Oyac en allant vers l’Amazone, pour en jouir à perpétuité lui et ses descendants. Cette concession fut érigée en comté par lettres patentes datées de Versailles, du mois de juillet 1698.
Son établissement nouveau, si bien consacré par la faveur royale, ne semble pas avoir prospéré; car nous retrouvons M. de Gennes gouverneur de Saint-Christophe en 1702, à l’époque où la partie française fut occupée par les Anglais. Traduit devant un conseil de guerre à la Martinique, l’infortuné gouverneur est convaincu de lâcheté, dégradé de noblesse et privé de la croix de Saint-Louis. Il fait appel de ce jugement, et part pour la France; mais il est pris en route par les Anglais et meurt à Londres. Le roi réhabilita sa mémoire.
La rivière de la Comté fut choisie, en 1854, pour un établissement pénitentiaire et agricole. On y fonda les pénitenciers de Saint-Augustin et de Sainte-Marie sur la rive droite de la rivière, et, après avoir vainement lutté contre l’insalubrité du pays, on les abandonna en 1859.
Les très petits avisos à vapeur de la station locale peuvent seuls arriver jusqu’au pénitencier. Le cours de la rivière est si étroit, si, encaissé, il offre des coudes et des tournants si brusques que la navigation y est fort difficile. Mais en vertu même de cette irrégularité, il est impossible de rien rêver de plus splendidement pittoresque, rien de plus grandiose que cette végétation exotique des terres hautes. Du moment que les eaux ne sont plus influencées par les marées de l’Océan, du moment où le principe saumâtre s’est évanoui, le palétuvier a disparu, les arbres nains des marécages font place aux géants de la forêt.
Il arrive parfois que deux de ces colosses se penchent l’un vers l’autre comme deux amis qui se tendent les bras, et réunissent les deux berges par une arche de verdure. Du haut de ces branches enlacées, des paquets de lianes et de parasites pendent balancées par le veut, comme des girandoles de fleurs. Palmiers de toute espèce, arbres de toute essence, bois précieux, fleurs rares se pressent, s’entassent confusément au milieu d’une exhibition fastueuse des richesses et des caprices de la végétation tropicale.
Non loin des bords de la rivière, dans une clairière où se retrouvaient les traces d’un campement d’indiens, voici ce qui se passait le 3 janvier 1855.
Deux hommes causaient à voix basse, en portant autour d’eux des regards inquiets. L’un était assis sur une souche noircie par le feu, l’autre se tenait debout. Une chemise et un pantalon de grosse toile, un chapeau de paille et une paire de sabots composaient leur costume. C’étaient deux Européens, deux forçats évadés du pénitencier de Sainte-Marie.
L’un se nommait Perroz, l’autre Voirin.
Les Indiens avaient fait dans ce lieu une halte de quelques mois. Le carbet était encore debout; des ustensiles de cuisine, laissés par les sauvages, meublaient le gîte abandonnédont les fugitifs s’étaient emparés. Çà et là des vêtements épars; dans un coin quelques provisions, un peu de lard, du couac[1], des oignons, quelques carapaces de tortues encore sanglantes ; un feu de branches dont la fumée noire montait vers le ciel, révélaient la présence de l’homme au désert.
« Où est Benoît? dit Voirin à Perroz.
– Dans le bois avec les autres, ils sont allés couper des choux maripas.
– Perroz, reprit Voirin, est-ce que cette existence que nous menons depuis vingt jours ne te fatigue pas? Pour moi, j’en ai assez du grand bois, je préfère le pénitencier.
– Moi aussi; mais comment faire? Si nous retournons là-bas, tu sais ce qui nous attend. Maître Raisséguier le bourreau nous appliquera cinquante coups de corde; et il frappe dur, le camarade Raisséguier.
– Qu’importe! On n’en meurt pas, tandis que nous ne pouvons tarder de mourir ici de misère et de faim. Où allons-nous à travers ces arbres sans routes, sans issues? On nous disait que nous trouverions des fruits sauvages en abondance. C’est un mensonge! On nous disait que ces taillis fourmillaient de gibier. Le gibier fuit devant nous et ne se laisse pas prendre à nos pièges, et nos provisions s’épuisent….
– Mais les autres ont cependant tué une biche que nous avons mangée.
– Perroz, écoute-moi, dit Voirin en se rapprochant de son compagnon; n’as-tu pas trouvé à cette viande un goût singulier? Ni toi, ni moi n’avons vu cette biche qu’ils ont dit avoir dépecée sur place. Ce jour-là même, le camarade Paris a disparu. Il m’est venu depuis un horrible soupçon. J’ai peur : Estienne a un terrible regard; Vivien et Logé, ses deux intimes, me glacent d’épouvante. Crois-moi, quittons-les et retournons vers Sainte-Marie.
– Mais qui te dit que le camarade Pâris….
– Pâris a été assassiné comme Benoît vient de l’être, dit une voix tremblante, et un troisième transporté apparut auprès des deux premiers.
– Ciel! Benoît assassiné!… que dis-tu là, Gallois? »
Le nouveau venu était livide et tremblant; on devinait qu’il venait d’assister à quelque scène effroyable. Il n’avait plus de chaussures et ses pieds blessés étaient empaquetés de linges sordides qui assourdissaient le bruit de ses pas et lui avaient permis d’arriver sans être entendu auprès de ses deux compagnons de fuite.
« J’étais là, dit-il, j’ai vu!… J’étais dans le bois cherchant au pied d’un cimarouba les tortues qui sont friandes des fleurs de cet arbre. J’avais eu ce renseignement d’un nègre de l’habitation Fleury, et je venais de trouver une tortue que je destinais à la popote de ce soir, quand j’entendis du bruit et des voix; puis, par une éclaircie, je vis Estienne, Logé, Vivien et Benoit. Je les voyais, mais ils ne me voyaient pas. Tout à coup Estienne et les deux autres ont sauté sur Benoît. Estienne l’a frappé de son sabre, Logé lui a planté un couteau dans la poitrine, et Vivien l’a lardé avec son tranchet. Le pauvre Benoit a poussé un grand cri, puis il est tombé…. Alors Vivien s’est jeté dessus. Vous savez qu’il a été garçon boucher, Vivien; il connaît son métier…. Il a promptement dépecé le corps, il l’a ouvert, il a pris le foie, le cœur, détaché la langue, enlevé la chair des cuisses, des bras et des épaules. Logé aidait Vivien dans son affreuse besogne et faisait d’ignobles plaisanteries; Estienne regardait faire et ne disait mot.
– Oh! les brigands! ils nous en feront autant quelque jour….
– J’étais plus mort que vif, comme bien vous pensez; s’ils m’avaient vu, j’étais flambé. Ils avaient du rouge dans les yeux; j’y passais comme Benoît; aussi je me cachai derrière un gros arbre. Quand Vivien a eu terminé, ils ont pris le corps et sont entrés tous les trois dans le plus épais du bois. Je pense que c’est pour l’enterrer. Alors j’ai pris ma course et je suis venu vous prévenir, afin que nous nous tenions sur nos gardes.
– Mais que faire? Résister, nous défendre? Mais nous sommes faibles, épuisés, malades.
– Il faut dissimuler et fuir…. Mais, silence! Les voici…. »
En ce moment, Estienne, Logé et Vivien revenaient au carbet.
Estienne était un homme de haute taille et dans la force de l’âge, brun de visage, de cheveux et de barbe, avec des pommettes saillantes, un front fuyant, une figure plate, une vraie tête de tigre aux yeux injectés de sang, au regard implacable. Sa chemise entr’ouverte laissait voir une poitrine velue et un appareil musculaire dénotant une grande vigueur.
Logé et Vivien n’étaient que des doublures à côté de ce personnage principal qui les dominait de toute sa force physique et morale ; deux coquins vulgaires, deux bandits de bas étage, cyniques et féroces; deux loups cerviers auprès d’un tigre.
Vivien avait encore les manches retroussées et les mains pleines de sang. Lui et Logé portaient empaquetés dans la chemise et dans le pantalon de Benoît des morceaux de chair encore saignante.
« Eh, là-bas! Tas de clampins, s’écria Logé, qu’est-ce que vous jabotez ensemble? Les rassemblements sont défendus : Rallie au loto!
– Belle chasse, les enfants, nous avons trouvé la bête.
– De la viande de boucherie en veux-tu en voilà ! Logé va nous faire une cuisine soignée et nous fricasser ça dans le haut style. Voilà le cas d’employer le lard et les petits oignons.
– Eh bien! Dites donc, vous avez perdu la langue, vous autres? Pendant que Logé prépare le fricot, si vous mettiez le couvert et faisiez le ménage; vous avez l’air d’être changés en estatues. Je crois que vous voulez faire de la peine à papa Estienne, et il n’est pas tendre aujourd’hui le père Rabat-joie. »
Estienne, sombre et taciturne, lança un regard farouche du côté des trois forçats qui, tremblant sous cette menace silencieuse plus que sous les cyniques provocations des deux autres bandits, vinrent les aider dans les préparatifs du repas.
Pendant ce temps, la chair crépitait sur le feu; Logé, avec un horrible sang- froid, disposait le festin impie auquel s’attablèrent les six forçats.
Voirin, Perroz et Gallois étaient livides: mais la terreur que leur inspirait le terrible trio les empêchait de refuser leur part.
Logé, Vivien et Estienne mangeaient de grand appétit : les deux premiers faisaient d’ignobles plaisanteries.
Estienne était plus sombre et plus taciturne que jamais.
« Fameuse cuisine ! dit Logé.
– Comme ça refait un homme !
– C’est malheureux que le camarade Benoît pe soit pas là pour en goûter.
– Benoît avait du bon, » dit Logé.
Et cette plaisanterie sacrilège excita le fou rire des deux bandits.
« Et dire que nous connaissons trois bœufs que nous pouvons abattre de la même façon! »
Un mauvais regard du trio de cannibales à l’adresse de leurs trois compagnons compléta le sens de la phrase.
« Bonnes provisions pour arriver jusqu’au Brésil.
— Quand arriverons-nous? » Dit Estienne.
Arrêtons-nous devant ces horreurs qui se sont passées plus souvent que l’on ne croit aux grands bois de la Guyane, pendant les évasions des transportés. Que de drames sanglants inconnus des hommes se sont accomplis ainsi sous l’œil de Dieu, dans ces déserts de feuillage, à l’ombre de ces arbres séculaires! Crimes inutiles, qui ne prolongeaient que de quelques jours des existences condamnées. Les meurtriers suivaient de près les victimes.
Le lendemain de la scène hideuse à laquelle nous venons d’assister, Voirin et Perroz avaient disparu. Témoins de ces crimes monstrueux, ils les raconteront plus tard. Gallois les a-t-il suivis? Est-il mort de fatigue et de misère, de faim pendant sa fuite? A-t-il partagé le sort de Benoit ? Ce mystère n’a pas encore été dévoilé. Je ne fais pas du roman; historien fidèle, je raconte.
Suivons donc les pas des trois bandits qui continuent leur route à travers la forêt, sans s’écarter toutefois du bord de la rivière qui leur sert de guide.
Cette fois, ils bivouaquent sur une habitation en ruine. Il a plu abondamment. Le sol est détrempé par les eaux, les fugitifs ont fait halte depuis la veille. Nous sommes au 7 janvier 1856.
Estienne et Vivien étaient seuls. Ils préparaient un piège destiné à prendre des agoutis; ils causaient. Le nom de Logé revenait plusieurs fois dans cette conversation intime. Soudain on entendit des pas, et Logé accourut tout effaré.
« Alerte! S’écria-t-il, du monde qui arrive, ce sont des collègues de là-bas, ce sont des amis!
– Combien sont-ils? dit Vivien.
– Cinq ou six; ils m’ont vu, ils sont sur mes talons.
– Les compagnons de bagne ne sont pas toujours des amis, dit Estienne; du reste, nous verrons bien, » fit-il d’un air résolu. Et tous les trois marchèrent à la rencontre des arrivants.
La nouvelle bande d’évadés se composait de six personnes.
Le premier, le chef, car dans toute réunion de ce genre il en est un qui domine tout naturellement, et autour duquel les autres se groupent par instinct; le premier était un homme de moyenne taille, mais dont les épaules larges et la parfaite harmonie des formes annonçaient une force et une souplesse peu communes. Une rare fermeté, une résolution inébranlable se lisaient sur sa figure énergique, à laquelle des cheveux noirs coupés en brosse, des moustaches et une royale touffues prêtaient un cachet tout militaire.
Cet homme était l’exécuteur des hautes œuvres, le justicier du pénitencier de Sainte-Marie : il se nommait Raisséguier.
Il tenait à la main un sabre d’abatis à lame large et forte, emmanchée dans du bois.
Auprès de Raisséguier, se tenait une espèce de colosse dont le front déprimé disparaissait sous une crinière d’un blond ardent. Il était nu jusqu’à la -ceinture. Jamais chef océanien n’a exhibé un pareil luxe de tatouage. L’artiste qui avait illustré ce torse avait déployé dans son œuvre une rare patience. On voyait un costume complet de général avec croix et plaques. Épaulettes, broderies, boutons, rien n’était oublié. Sur un de ses bras se lisait cette inscription marquée en rouge : « Hilly pour la vie. » Sur l’autre bras était écrit au-dessous de deux poignards : « Mort aux infidèles. »
Cet Hercule, qui avait dû soulever des kilos à bras tendu sur les places publiques, se nommait Robin. Il s’appuyait sur un bâton noueux.
Le troisième fugitif était le Pylade de cet Oreste, l’Alexis de ce Corydon farouche, l’objet d’une de ces amitiés de bagne que Victor Hugo a cru devoir peindre de sa plume magistrale dans le Dernier jour d’un condamné. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, au visage imberbe et flétri. Il avait dans ses allures quelque chose d’efféminé, dans sa mise une sorte de coquetterie. Un mouchoir à carreaux était noué autour de son cou, et une ceinture rouge frangée de jaune lui entourait la taille. Il se nommait Hilly.
Les trois derniers étaient des Arabes, maigres et chétifs, au teint brun, aux jambes d’acier ; de ces intrépides marcheurs des déserts africains, de ces Reggabs du Soudan qui fatiguent chevaux et dromadaires. Ils se nommaient Admed Ben-ta’har, Mustapha Ben-Medyadi et Larbi-Ben-Iragna.
La rencontre des deux bandes fut loin d’être cordiale.
Les deux chefs marchèrent l’un vers l’autre; ils se connaissaient de longue date et leurs natures ne sympathisaient guère.
« Et toi aussi, tu as donc pris la clef des champs? dit Estienne à Raisséguier.
– Ma foi, oui ! Je m’ennuyais là-bas, j’avais besoin d’air, j’avais besoin de liberté. J’étouffais sous ces surveillants et ces gendarmes. Le travail à heure fixe, les repas et le sommeil au tambour, tout cela me pesait sur la poitrine.
– Mais comment as-tu fait pour nous rejoindre?
– Depuis quatre jours nous sommes sur vos traces; quand ces Algériens tiennent une piste, ils ne la lâchent plus. Mais vous êtes partis huit, où sont les autres?
– Les autres, dit Estienne, les autres 1… et le brigand se rapprocha de Raisséguier; les autres, dit-il lentement, sont restés en arrière. Sur notre route, tu as dû trouver des tombes ; mais les morts doivent servir aux vivants. »
Raisséguier recula d’un pas et tressaillit; il regarda Estienne et son regard se chargea d’une indignation si profonde que le bandit baissa involontairement les yeux, mais sa violente nature se révolta contre celte émotion passagère.
« Je vois, du reste, reprit-il en désignant les Arabes, que vous avez pris vos précautions. Vous ne vous embarquez pas sans biscuit. Voilà trois moutons noirs auxquels on peut dire un mot sans tarder.
– Assez, dit Raisséguier d’un ton ferme et résolu, je te comprends. J’ai été bourreau, mais je ne suis pas un abject assassin, mais je n’ai pas abjuré tout sentiment humain. Ne poursuis pas tes propositions infâmes. Moi vivant, aucun acte semblable ne se commettra en ma présence. Tu ne toucheras à aucun camarade. Je te le défends, entends-tu bien ! »
Les regards des deux chefs se croisèrent comme deux lames d’épée. La guerre était déclarée entre eux. Les deux partis se rapprochèrent pour les soutenir, mais en présence d’une lutte inégale, Estienne fit taire l’esprit de haine et de vengeance qui le débordait.
« Tu prends facilement la mouche, camarade, dit-il, je plaisantais et tu te fâches.
– Tu plaisantais…. sinistre farceur! Soit, dit Raisséguier; mais souviens-toi de mes paroles, je ne plaisante pas, moi. »
Les deux chefs rompirent l’entretien, mais dès ce moment la mort de Raisséguier fut résolue dans le cœur d’Estienne.
Après cet incident, qui faillit amener une collision sanglante, une sorte de fusion s’établit parmi les fugitifs. On partagea quelques petites provisions. Les nouveaux arrivés avaient encore un peu de biscuit. Les Arabes, plus habitués à la vie du désert, étaient gens de ressources. Ils avaient pris un iguane[2]sur un palmiste; on avait ramassé des fruits sauvages, des noix balatas, des maritambous, des jaunes-d’œufs[3], des patawas[4], qui, sans apaiser la faim, étaient agréables à la bouche.
Comme les ruines de l’habitation étaient infestées de mouches à dague, de scorpions et de reptiles, on s’occupa de construire des carbets pour la nuit; on se mit à la recherche des choux palmistes, enfin il s’établit dans la petite colonie une sorte d’activité qui sembla faire trêve aux haines personnelles.
Mais le feu couvait sous la cendre.
Estienne prit à part ses deux affidés et leur communiqua son projet. Les trois coquins s’entendirent à demi-mot. Mais il restait un obstacle à écarter; c’était ce Robin, ce robuste garde du corps, qui rendait toute agression imprudente, s’il prêtait à Raisséguier la vigueur de son bras.
Vivien fut chargé de sonder adroitement les dispositions de Robin.
La négociation ne fut pas longue. Il est des gens chez qui la trahison est instinctive; il est de ces natures vicieuses et dépravées dans lesquelles il suffit de jeter une mauvaise parole pour y faire germer une infamie.
« C’est fait, c’est entendu, dit Vivien de retour de son ambassade. Robin consent; il est des nôtres. Seulement il veut sauvegarder la vie d’Hilly.
– On ne lui mangera pas sou Hilly, dit Logé en riant.
– Plus tard, on verra. Il est gras et dodu, l’enfant. Ce sera notre meilleur morceau, nous le garderons pour la bonne bouche. »
Tandis que cette coalition se formait contre lui, Raisséguier travaillait avec ardeur au campement. L’ascendant de cet homme est si puissant, son courage est si connu, il manie le sabre avec une telle adresse que ses quatre ennemis n’osent l’attaquer ouvertement. Robin lui-même conseille la prudence. La valeur du colosse n’est pas à la hauteur de ses muscles.
On se décide donc à agir de ruse.
On complote d’abord de renverser Raisséguier sous une grosse pièce de bois portée à quatre et qu’on fera tomber sur lui à un moment donné. Une fois qu’il sera à terre et blessé, on en viendra facilement à bout.
La manœuvre s’exécute de point en point, mais par un adroit mouvement Raisséguier se jette de côté et évite le choc.
Profitant du moment où leur ennemi se fatigue à couper un palmier-maripa, Logé et Vivien lui demandent son sabre afin de l’aider dans son travail ; mais Raisséguier est sur ses gardes et refuse.
Robin vient annoncer à Estienne que leurs tentatives ont échoué.
« C’est bien, dit Estienne, ce sera pour cette nuit. »
Cependant cette nuit arrive, nuit noire, sans lune, sans étoiles et qui envahit la forêt sous de profondes ténèbres. Un grand feu allumé par les fugitifs afin de chasserles moustiques et les bêtes féroces projetait sur les arbres des reflets rougeâtres. En dehors du rayonnement de ce foyer lumineux, l’obscurité paraissait plus épaisse encore.
Raisséguier est dans sou carbet avec Robin. Raisséguier, cet homme si fort, si énergique, succombe à la fatigue. Il est dominé par cet impérieux besoin de sommeil qui, à de certains moments, s’empare invinciblement des natures les plus robustes et les mieux trempées. Il faut qu’il dorme, dût son sommeil lui coûter la vie.
Mais de sombres pressentiments l’assiègent; il comprend qu’un terrible danger le menace, il veut mettre ses jours sous la protection d’un ami.
« Robin, dit-il, je suis à bout de force, je tombe de lassitude et de sommeil, j’ai besoin de repos. Je sais qu’on veut m’assassiner; promets-tu de veiller pendant que je dors? Quelques heures seulement et cela me suffira. Alors je saurai me garder moi-même.
– Sois tranquille, dit Robin, ou 11’arrivera jusqu’à toi que si j’y consens; tu peux dormir en paix. Bonne nuit.
– Merci, dit Raisséguier; j’ai confiance en toi. »
Raisséguier pressa dans ses mains la main du traître : un moment après, il dormait d’un profond sommeil.
Les rôles étaient distribués à l’avance pour l’attaque. A Estienne le sabre, à Logé le couteau, à Vivien le bâton. Quant à Robin, il doit se précipiter sur la victime et la livrer sans défense à ses assassins.
Sur un signal de Robin, les bandits s’approchent du carbet en silence, rampant à la façon des reptiles; ils entourent leur ennemi et frappent tous à la fois. Logé lui plante son couteau dans la gorge, Estienne le sabre à la tête et à la poitrine, Vivien lui casse le bras d’un coup de bâton, Robin lui étreint les jambes et paralyse ses mouvements.
Surpris dans son sommeil, Raisséguier fait un effort surhumain; il se dresse, secoue cette grappe d’assassins qui l’enveloppent, puis, la gorge à demi ouverte, aveuglé par le sang qui coule de son front, la poitrine déchirée, le bras pendant inerte le long du corps, il fait appel à toutes ses forces, se précipite hors du carbet et fuit droit devant lui, ayant à sa poursuite la meute sanguinaire qui veut jouir de la curée.
Ainsi que je l’ai déjà dit, la nuit est obscure; les mouches à feu et les insectes luisants éclairent seuls la forêt.
Raisséguier fuit à travers le premier sentier qui s’est ouvert devant ses pas. Estienne le serre de si près qu’il le larde encore de quelques coups de pointe. Il fait un bond en avant et veut en finir par un coup plus vigoureusement assené; mais son sabre ne rencontre que le vide. Raisséguier a disparu.
Estienne pousse un cri de rage; les autres bandits accourent, ils interrogent le sol, ils cherchent, ils écoutent, ils scrutent les buissons; aucun indice ne leur fait retrouver leur victime, et leur dépit s’exhale en imprécations impuissantes. Chacun des complices renvoie le reproche aux autres. Robin est le plus irrité de tous. Estienne cherche à l’apaiser en lui assurant qu’il est impossible que Raisséguier en réchappe, qu’il a reçu trop de blessures pour ne pas en mourir, et que le lendemain ils retrouveront le cadavre.
Une de ces pluies torrentielles, dont la Guyane a le privilège, interrompt leurs recherches ; ils retournent au carbet.
Mais le lendemain arrive, et le corps de Raisséguier ne se retrouve pas.
Dès lors la colère d’Estienne et de Robin est sans bornes. Il s’y mêle une vague terreur. Raisséguier s’est échappé; il les dénoncera et conduira les gendarmes sur leurs traces.
« C’est la faute de Logé, hurle Estienne arrivé au paroxysme de la fureur. Tu avais promis de tuer le bourreau, lui dit-il, et tu n’as pas su te servir du couteau. Je vais te montrer qu’il n’y a pas besoin d’un couteau pour tuer un homme. Tu as manqué l’autre, moi je ne te manquerai pas…. »
Aussitôt il se rue sur Logé qui est renversé; Vivien lui tient les bras, Robin lui comprime les jambes comme dans un étau, tandis qu’Estienne, lui serrant la gorge, cherche à l’étrangler.
En ce moment survient Hilly. Vivien lui emprunte sa ceinture, qu’il n’ose refuser. Estienne la passe au cou de Logé, et le meurtre est consommé.
Cet affreux bandit, qui devait finir sur l’échafaud, périssait de la main de ses complices. Les bêtes féroces se déchiraient entre elles.
Mais les assassins ne s’en tiendront pas là; ils ont pris goût à la chair humaine; ils ont mangé Benoit, ils mangeront Logé.
Le corps est ouvert au moyen d’un sabre,. Vivien réclame les fonctions de boucher. Les meilleurs morceaux sont enlevés, et l’on dispose un repas d’anthropophages, auquel Hilly est contraint de prendre part. Quant aux Arabes, ils avaient compris avec quels terribles compagnons ils se trouvaient, et dès la veille au soir ils avaient rebroussé chemin, préférant le régime du bagne aux périls de cette existence.
Revenons à Raisséguier.
Au moment où Estienne avait levé le sabre pour lui porter un dernier coup, Raisséguier avait fait un écart, le sol avait manqué sous ses pieds et il était tombé au fond d’un ravin, où il resta évanoui. Cette chute providentielle lui sauva la vie, en le dérobant à ses assassins. La pluie le fait revenir à lui-même, et, à mesure qu’il reprend ses sens, il cherche à se rendre compte de la lutte acharnée qu’il vient de soutenir, et de 1’agression terrible qui a interrompu son sommeil, scène effroyable qu’il persisterait à regarder comme un horrible cauchemar si ses blessures n’étaient là pour en attester la triste réalité.
Le sang qu’il a perdu et qu’il perd encore lui a enlevé ses forces. Il peut à peine remuer; toutefois, il a la présence d’esprit d’enduire ses blessures avec de la terre glaise, afin d’arrêter l’hémorragie. S’attendant à tout moment à voir revenir ses meurtriers, il recommande son âme à Dieu, et passe le reste de la nuit dans des transes mortelles.
Quand l’aube commença à poindre, il s’aperçut qu’il était au bord de la rivière. En promenant ses regards sur les flots, où il songeait à chercher la mort plutôt que de tomber entre les mains de ses ennemis, il vit une sorte de train de bois flottant qui cheminait doucement au gré du courant, et qui s’avançait vers lui. La Providence, qu’il avait invoquée, semblait venir à son secours.
En cet endroit, des arbres à demi déracinés par un récent éboulement se penchaient sur les eaux. Liés par une chevelure de lianes à des tiges debout encore, ils formaient une sorte de pont aérien enveloppé de cordages et sous lequel allait passer le radeau.
Raisséguier rassemble tout son courage, toute son énergie. Cet homme à demi mort, n’ayant qu’un bras à son service, parvient à se maintenir sur ce pont tremblant et se laisse heureusement tomber sur le radeau, arche de salut sur laquelle il reste étendu sans mouvement et presque sans vie, épuisé par cet acte suprême de vigueur.
La puissance de la volonté avait accompli un miracle.
Vers la fin du jour, Raisséguier se trouve en face de l’habitation Bellane. A son aspect, une femme s’enfuit pleine d’effroi et poussant de grands cris. Le pauvre fugitif la supplie de ne pas avoir peur et de venir en aide à un malheureux blessé qui va mourir s’il n’est promptement secouru.
Survient un nègre armé d’un fusil. Raisséguier renouvelle sa prière, qui, cette fois, est mieux accueillie. On le débarque sur l’habitation, on panse ses blessures, on ranime ses forces, et, sur sa demande, on le ramène an pénitencier.
Le récit des forfaits des cannibales excita la plus vive indignation, non-seulement dans le pénitencier, mais aussi parmi la population noire et chez les Indiens du voisinage. On résolut de tout faire pour s’emparer des brigands. Un brave Indien offre sa coopération et se charge de les faire tomber dans un piège, et les mesures sont prises en conséquence.
Cet Indien s’embarque seul dans sa pirogue; il y met un poisson et quelques provisions, afin d’allécher la convoitise des bandits, et il remonte la rivière. Arrivé près du repaire, qu’il reconnaît aux renseignements fournis par Raisséguier, ainsi qu’à la fumée qui passe entre les arbres, il s’arrête et semble livré exclusivement à la pêche.
Les forçats l’aperçoivent et l’appellent.
L’Indien se rend à leur injonction avec un visible sentiment de contrariété et de crainte, justifié de reste par le premier acte de ces partageux, qui font main basse sur les provisions qu’ils trouvent dans la pirogue.
« Je t’achète ton poisson, moricaud, dit Vivien en riant; mais je n’ai pas de monnaie sur moi, je te donnerai un bon sur mon notaire.
– Tu auras de l’or quand nous aurons touché nos rentes, bon sauvage; mais d’où viens-tu comme ça?
– Mo vini habitation Bellane.
– On prends-tu ça, l’habitation Bellane? Est-ce du côté de Versailles ou de Saint-Cloud, à la Bastille ou à l’Hippodrome? Y a-t-il du monde, à cette habitation?
– Pitit morecau di moun, fit l’Indien, un vié moun, une mamzelle qué deux aut moun noué.
– Vous comprenez son charabia, les autres?
-Je sais parler son idiome, dit Vivien ; il dit qu’il y a un vieux nègre, une jeune fille et deux autres personnes.
– Tiens, tiens, tiens ! Et il y a des provisions, du linge, de l’argent, peut-être?
– Oh! moun là riche même, li gagné beaucoup sous marqués.
– Il dit que ce sont des richards qui ont beaucoup d’argent.
– Si nous rendions une visite à ce château d’indigènes?
– Cet Indien nous trompe, dit Estienne, il nous tend un piège, je me défie de lui.
– Allons donc, il a l’air trop bonasse, ce museau cuivré. Depuis que Raisséguier a disparu, tu es comme une poule mouillée, tu vois du danger partout.
– Raisséguier nous sera fatal.
– Raisséguier est mort, Raisséguier est tombé dans la rivière et les caïmans l’ont mangé. Moi, je vote pour la visite à l’habitation; je tiens à saluer la demoiselle.
– Et moi aussi; c’est mon opinion.
– Allons, embarque tout le monde dans la pirogue. Parbleu! Nous verrons bien; et si la face de casserole nous trompe, je lui fais son affaire, » dit Robin en jetant à l’Indien un terrible regard.
L’Indien ne sourcilla pas sous cette menace, et les quatre forçats s’embarquèrent dans la pirogue, qui pouvait à peine les contenir.
Le soir, ils abordent près de l’habitation Bellane. Rien ne les offusque et n’éveille leurs soupçons. Aucun mouvement autour de la case, qui est tranquille et semble plongée dans le sommeil. Vivien va en reconnaissance et dit qu’on peut s’approcher sans crainte. Les bandits s’avancent avec précaution dans une étroite avenue bordée de corossoliers et de goyaviers. Estienne et Robin ont mis l’Indien entre eux, ils ont le sabre à la main et surveillent leur guide.
Tout à coup, ils croient entendre sous leurs pieds le sifflement du serpent grage; ils s’écartent instinctivement, et l’Indien, qui a employé cette ruse, glisse entre eux avec la rapidité de l’éclair, et disparaît en poussant un grand cri. Ce cri est un signal, et les quatre forçats se voient enveloppés dans un cercle de sabres et de baïonnettes. Ils veulent résister, mais ils sont promptement renversés et chargés de liens.
La capture de Perroz, de Voirin et des trois Arabes fut plus facile. On les trouva qui revenaient vers le pénitencier[5].
Grâce au courage et à l’adresse de l’Indien, les forfaits que nous venons de raconter ne devaient pas rester impunis, et les assassins cannibales allaient rendre compte du sang versé.
Leur procès est rapidement instruit, et se termine par un arrêt dont voici le dispositif.
Estienne et Vivien, déclarés coupables, sans circonstances atténuantes : 1° d’assassinat sur le nommé Benoît; 2° de tentative de meurtre sur le nommé Raisséguier ; 3° de meurtre consommé sur la personne de Logé, ont été condamnés tous deux à la peine de mort.
Robin, déclaré coupable sans circonstances atténuantes : 1° de tentative de meurtre sur la personne de Raisséguier; 2° de complicité de meurtre sur Logé, a été condamné à la peine de mort.
La complicité ayant été écartée pour Perroz, Voirin et Hilly, ces trois forçats n’ont été déclarés coupables que d’évasion simple, délit qui entraîne cinq années de travaux forcés. Mais, comme ils étaient déjà condamnés à perpétuité, cette peine est changée en deux ans de double chaîne, en vertu de la loi du 30 mai 1854, article VII, paragraphe 3.
Les bandits déployèrent le plus effroyable cynisme pendant les débats, et donnèrent d’odieux détails sur leurs crimes. L’un des juges ayant demandé à l’un d’eux ce qu’ils avaient fait de la tête et de la cervelle de Benoît :
« Sapristi! Exclama le misérable en formulant un regret, nous n’y avons pas songé ! »
Tous trois furent exécutés sur le pénitencier de Sainte-Marie, non loin du théâtre de leurs forfaits.
Raisséguier guérit de ses blessures. L’indignation avec laquelle il avait repoussé les propositions des cannibales, le courage qu’il avait déployé, furent pris en considération; on lui fit remise de la peine encourue, et l’autorité l’entoura de sa bienveillante protection.
Un épisode à peu près semblable eut lieu en novembre 1858, toujours dans la rivière de la Comté, au pénitencier de Sainte-Marie. Il est si facile de s’évader. Là, point de murs à franchir, de geôliers à corrompre, de serrures à forcer, de grilles à desceller ; la fuite pure et simple à l’heure du travail, l’appel du soir constate l’absence.
Le 1ernovembre 1858, les transportés Sigural, Courageux, Goulvin et Martainneville s’évadèrent.
Dans le courant du mois, les trois premiers furent successivement ramenés au pénitencier; le quatrième ne reparut pas.
Goulvin fit des révélations à la suite desquelles il fut établi que Martainneville avait été assassiné et mangé par les trois autres.
Sigural, Courageux et Goulvin furent condamnés à mort. La peine de Goulvin fut commuée; mais il dut assister à l’exécution de ses complices, et fut chargé de porter leurs têtes à l’amphithéâtre. Sa raison en reçut un rude choc.
Quelque temps après, il fut dirigé sur le pénitencier de Saint-Georges, et son passage sur l’aviso à vapeur l’Abeille fut signalé par une épouvantable scène, où le drame se mêle à l’ignoble, et dont une plume latine seule pourrait raconter les détails, réservés en France au huis clos.
Le climat de l’Oyapock fit justice du misérable.
J’en ai dit assez, trop, peut-être. Que le lecteur me pardonne de l’avoir promené par toutes ces infamies.
« Quand l’homme se précipite dans l’animalité, il tombe plus bas que la brute des forêts. »
Fin de l’article
[2]Iguane, sorte de gros lézard.
[3]Jaune-d’œuf, fruit pâteux, assez médiocre, ressemblant à un jaune d’œuf.
[4]Patawa, palmier majestueux dont les fruits sont disposés en régime.
[5]Le corps de Benoît fut retrouvé, et l’examen de ces restes mutilés, fait par un médecin expert, constata les détails horribles que j’ai donnés plus haut, détails que l’interrogatoire des accusés vint également dévoiler. Le corps de Logé ne fut pas retrouvé; il avait été jeté à la rivière. Quant à Pâris et à Gallois, ils ne reparurent jamais. Leur fin tragique resta entourée de mystère.
