Insectes et dyptères.

Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

           – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
            – Image Le Yule de la Guyane (page 185)
            – Insectes et dyptères.

 

Insectes et dyptères.

Depuis quelques années, on a enregistré un ennemi de plus à l’homme qui vit dans la forêt. C’est une petite mouche sans dard ni venin, inoffensive en apparence et cependant plus redoutable que le tigre et que le serpent.

Les naturalistes l’ont baptisée Lucilia homini-voreet cette épithète justifiée par une fatale expérience dépeint ce terrible fléau. La mouche anthropophage, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’a ni l’aiguillon de la guêpe ni le bourdonnement du frelon; elle ressemble fort à la mouche vulgaire de la viande, rien ne la signale ni ne la dénonce aux victimes qu’elle va frapper.

Elle s’introduit dans le nez ou dans les oreilles de l’homme endormi, et dépose ses œufs dans ces cavités qu’elle se hâte d’abandonner. Les sinus du nez et le tympan deviennent des ruches où se consomment toutes les métamorphoses de l’insecte et d’où l’essaim prendra son vol. Les désordres occasionnés par la présence de ces milliers de larves aux abords du cerveau amènent une méningocéphalite qui emporte le malade au bout de quelques jours avec des souffrances intolérables.

La plupart des transportés attaqués par la Lucilia homini-vore ont succombé malgré les secours de la science. Les cures que l’on a obtenues sont des exceptions. Sur une douzaine de morts constatées, on cite trois ou quatre guérisons.

La térébenthine pure et le chloroforme ont été quelquefois des agents efficaces, mais ont le plus souvent échoué. Du reste, l’action de la térébenthine sur la larve n’est pas mortelle, mais elle la fait se contracter et tomber.

Plusieurs larves ont été plongées dans un bain de chloroforme, dans une solution concentrée de bichlorure de mercure, qui ont cependant la propriété de détruire tous les animaux inférieurs, et elles ont résisté à la vertu corrosive de ces agents chimiques, prouvant encore leur existence par un reste de sensibilité.

M. Coquerel, chirurgien de la marine, qui a étudié les mœurs de cette terrible mouche, fait remarquer qu’elle s’attaque plus particulièrement aux hommes malsains et exhalant par les narines une odeur qui attire cet insecte et lui est sympathique à la façon des viandes corrompues pour certains oiseaux de proie.

Cette assertion semble ressortir des divers cas soumis à l’analyse médicale. On avait été jusqu’à émettre l’idée d’une génération spontanée.

Voici quelques observations recueillies sur la marche progressive de l’affection sur un transporté qui en est mort à l’hôpital de Cayenne. Cet homme n’avait aucun souvenir du moment où la mouche lui était entrée dans les fosses nasales; mais il avouait avoir dormi à plusieurs reprises dans le grand bois.

Voici les principaux phénomènes :
Grandes douleurs dans la tête, les tempes, les fosses nasales, démangeaisons violentes, fièvre, tuméfaction de la face, gonflement du nez, inflammation, saignements de nez fréquents, émissions de larves.

Injections dans les narines avec de l’essence de térébenthine pure, aspiration de chloroforme; émissions de larves, soulagement momentané du malade, puis reprise des accidents.

Intervalle dans les émissions de larves; douleurs plus vives dans la tête, démangeaisons insupportables dans les régions nasales et les fosses maxillaires ; perte d’appétit.

Redoublement des injections.
Évacuation de plus de trois cents larves.
Calme momentané, espoir de guérison.
Mort du patient, après dix jours d’entrée à l’hôpital.

L’autopsie a démontré que la suppuration établie par la présence de ces larves dans les sinus supérieurs du nez et aux abords du cerveau avaient amené une méningocéphalite qui avait causé la mort.

Au mois de septembre 1863, une cure obtenue au moyen de la benzine, injectée dans les narines, semble faire espérer qu’on a peut-être rencontré le remède souverain, et que ce nouvel agent aura raison de cet ennemi microscopique contre lequel la science paraît impuissante.

Oh ! Vanité des vanités humaines ! Ainsi la vie de l’homme, la vie de l’être roi tient si peu de place dans le monde, pèse d’un si faible poids dans la balance de la création, qu’un animalcule invisible peut en quelques secondes foudroyer le titan, une mouche le renverser mourant du simple frôlement de son aile!

Mais aussi qu’elle est admirable dans ses lois intérieures, l’organisation de ces infiniment petits, que l’homme dédaigne et foule sous son pied superbe, et comme l’étude des moindres rouages de la grande machine force l’orgueilleux de reconnaître la suprême puissance du maître souverain, devant qui toutes les créatures sont égales ! Insectes et plantes, papillons et fleurs sont des poèmes éternels qui chantent la gloire de Dieu.

Jamais pays ne fut mieux doué sous ce rapport que la Guyane ; jamais l’entomologiste ne trouvera mine plus féconde. Formes étranges, couleurs brillantes, tout est réuni pour séduire les regards et captiver l’attention. Le Maroni est une terre promise pour le collectionneur d’insectes. Le Fulgore porte-croix, le Fulgore porte-lanterne, le Charançon bleu pointé de noir, l’Arlequin, dont le nom indique l’habit, la Mouche- éléphant, l’Actéon; toutes les raretés, toutes les variétés de cette immense famille des coléoptères, des dyptères, des hémiptères, etc., s’y rencontrent. Les papillons les plus splendides, dont quelques-uns sont inédits encore, soit diurnes, soit nocturnes, surprennent par la bizarrerie de leurs dessins et la perfection de leurs organes, et les mouches à feu emplissent l’air de gerbes d’étincelles.

La plupart de ces insectes sont inoffensifs ; mais quelques-uns sont de vrais démons, cachés sous une enveloppe microscopique, et les plus petits sont souvent les pires.

Seulement, chez les insectes l’apparence est rarement trompeuse, et la laideur physique est presque toujours l’enseigne de la laideur morale. Les scolopendres, les scorpions, les araignées ne cachent pas leurs hideux instincts sous les séductions de la forme, et l’antipathie que vous inspirent à première vue tous ces moules hideux est le conseil de défiance que vous dicte la nature.

Esquissons rapidement les mœurs et les traits de quelques-unes de ces espèces révoltées, contre lesquelles l’homme, roi de la terre, a de si cruelles luttes à soutenir sous le doux climat des tropiques.

Les moustiques sont une véritable calamité publique qui rend inhabitables certaines localités. Si pauvre que soit un ménage, la moustiquaire en est le meuble le plus indispensable, car c’est la sauvegarde du sommeil et la garantie du repos. On entend bien toujours à travers la gaze protectrice l’éclat de la trompette que sonne l’ennemi, mais on est à l’abri de ses piqûres. Les planteurs d’autrefois avaient imaginé en faveur de leurs esclaves un châtiment atroce qui consistait à exposer les coupables aux piqûres des moustiques, le corps enduit de miel et les mains enchaînées. La plupart des patients devenaient fous de rage, quelques-uns en mouraient.

Stedman raconte que les soldats en marche, dans les forêts de la Guyane, souffraient horriblement de ce fléau et qu’ils n’avaient trouvé d’autre moyen de s’y soustraire que de creuser dans la terre, avec leurs baïonnettes, un trou, dans lequel ils se cachaient la face. Et ils dormaient dans cette position, ajoute-t-il, recouverts de leur hamac et le ventre collé au sol. Il y a un autre moyen, qui est de pendre son hamac aux branches d’un arbre, le plus haut possible au-dessus de terre.

Il y a des moustiques de plusieurs espèces. Il en est de quasi imperceptibles qui ne trahissent leur présence que par la douleur qu’ils vous causent. On les nomme maringouins. Cette espèce est plus particulièrement endémique aux vases des rivières, aux heures de la basse mer. Il y en a aussi de plus grande taille et qui vous font jaillir le sang des veines à chaque piqûre de leur lancette. On les appelle maques.

J’ai suivi une fois pas à pas, sur la route de Saint-Laurent à Saint-Louis, la marche d’une armée de fourmis noires, dites fourmis de feu, à cause de la brûlure que cause leur venin. La colonne, formée de rangs épais, ondulait suivant les terrains, tournant les obstacles qu’elle ne pouvait franchir, grimpant ou descendant, selon l’exigence des cas. Elle semblait obéir à un ordre donné et à une discipline sévère. Ce corps expéditionnaire dessinait un ruban d’une cinquantaine de mètres, et l’avant- garde se perdait au loin dans le fourré. Était-ce une armée d’émigrants, une colonne rentrant de maraude? Mon savoir entomologique ne va pas jusqu’à pouvoir préciser l’un ou l’autre fait.

Les dégâts que ces insectes font subir aux plantations sont terribles. On est obligé de compter avec ces petites bêtes que leur nombre rend redoutables. Quelquefois, on est obligé de fuir devant elles et de capituler, et c’est ainsi qu’on a dû leur abandonner, en toute propriété, certains quartiers qu’elles auraient ravagés quand même, en dépit de toute précaution et de toute défense. L’eau ne devenait plus un isolant et un préservatif contre leurs agressions et elles profitaient adroitement de tout pont improvisé pour envahir la place.

Si la fourmi n’avait pas d’autre défaut que de ne pas être prêteuse, il n’y aurait guère à s’en plaindre. Mais le bon la Fontaine dit vrai, c’est là le moindre de ses méfaits. Il faut s’ingénier pour mettre les provisions à l’abri de ses attaques. Elle pénètre à bord des navires avec les bois et les colis qu’on y embarque, et s’acclimate immédiatement. Il y a surtout une petite espèce rouge qui se fait remarquer par son amour pour les constructions navales; on la nomme la fourmi, parce qu’elle est toujours en mouvement. Elle trotte sans cesse ; mais son mouvement perpétuel n’est pas aussi insensé qu’on voudrait le faire croire, car sa course a toujours un but. Les fourmis follessemblent être des batteuses d’estrade, qui voyagent dans l’intérêt de la communauté. Chaque fois, en effet, que deux de ces fourmis se rencontrent, elles s’abordent et s’abouchent au moyen de leurs antennes, échangent un mot d’ordre, se racontent les nouvelles du jour, s’informent mutuellement…. puis, elles se séparent prestement pour recommencer, la même manœuvre avec d’autres. Alors, il résulte de toutes ces allées et venues et de ces échanges d’informations, qu’aussitôt qu’une proie se présente, elle est rapidement enlevée : morceau de sucre oublié sur une table, ou cancrelat mourant des suites d’une blessure grave. De tous côtés accourent les fourmis prévenues de l’événement par leur réseau télégraphique, et le débit de la pièce à travailler n’est qu’une affaire de quelques minutes pour ces petites mâchoires douées d’une activité dévorante.

Voici un ennemi dont le contact est plus repoussant et la dent plus venimeuse. C’est l’araignée-crabe, le géant de l’espèce. La création n’offre rien de plus hideux et de plus repoussant que cette horrible bête qui ne se contente pas de faire la guerre aux insectes, et s’attaque même aux petits oiseaux à qui elle suce le sang après les avoir engourdis de son venin. L’oiseau-mouche et le colibri comptent parmi ses victimes. Son corps est composé de deux parties distinctes, également couvertes de poils, d’où partent cinq paires de pattes à quatre articulations. Le tout est velu, noirâtre, semblable à une réunion de chenilles. Chaque jambe est armée d’une griffe jaune et crochue. De la tête sortent deux pinces recourbées en dedans comme celles d’un crabe et qui lui servent à déchirer sa proie. La toile que tend cette monstrueuse araignée est étroite mais forte, elle peut y prendre les plus gros insectes. En dehors de la douleur locale, sa morsure cause la fièvre et amène une partie des accidents produits par la dent des reptiles. Le seul contact de ses poils occasionne une brûlure pareille à celle de l’ortie. J’ai vu une araignée-crabe qui, les pattes étendues, mesurait près de huit pouces de diamètre.

Le scorpion de la Guyane ressemble à celui d’Europe et à celui d’Afrique. Sa morsure cause rarement la mort, mais elle entraîne de graves désordres. En avançant qu’il se tue lui-même et se perce de son aiguillon quand il se voit entouré d’un cercle de feu, on a dit une vérité dont plusieurs voyageurs ont été témoins.

Le scorpion est peut-être le seul animal qui ait recours au suicide et choisisse son genre de mort.

L’ignoble insecte semble avoir la conscience de sa laideur et de l’horreur qu’il inspire. Il se retire dans les lieux humides, se cache dans les troncs d’arbres morts et s’enterre sous les ruines. Il fuit le soleil et l’éclat du jour. Il s’introduit souvent à bord dans les paquets de bardeaux et dans le bois à brûler; il serait prudent de passer tout cela au feu avant l’embarquement, mais on a rarement le temps d’employer toutes ces précautions ; et c’est ainsi qu’on admet dans les navires tous les animaux malfaisants qui nichent et pullulent au fond des cales : fourmis, cancrelats, araignées, scorpions, scolopendres, serpents et le reste. Les termites qui ont mangé la préfecture de la Rochelle sont d’importation américaine.

Le scolopendre, vulgairement connu sous le nom de cent-pieds ou bête à pattes, est extrêmement commun. Il est bien rare qu’au bout d’un séjour de quelques années aux colonies on n’ait pas eu quelque fâcheux rapport avec lui. Sa piqûre est peu dangereuse du reste et n’occasionne qu’une douleur passagère qui peut se guérir par une simple lotion ammoniacale. L’ammoniaque ou alcali volatil est un spécifique souverain contre la piqûre de la plupart des insectes, mais il est impuissant contre la morsure des serpents.

Voilà en somme les menus bataillons aux attaques desquels le colon se trouve chaque jour en butte dans la vie des forêts. Je ne parlerai pas ici des rencontres de tigres ou de boas qu’on aurait tort de considérer comme des fictions, mais qui ne sont que des accidents assez rares. Tous les Arabes n’ont pas vu le lion; tous les bergers de France n’ont pas eu à défendre leurs brebis contre la dent du loup.

Mais dans ce duel incessant, dans ce combat de chaque jour, contre ces petites incommodités, contre ces mille épines dont se hérisse la vie coloniale, la patience de l’Européen finit quelquefois par s’user. Il s’était préparé à une lutte sérieuse contre un adversaire redoutable qu’il ne rencontre pas; il succombe sous les raille coups d’épingle d’ennemis méprisables dont il n’avait aucunement souci.
Fin des articles.

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Etudes Forestières.

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Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières

 – Les Hattes.
– Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
– Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
 – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
– Saint Laurent du Maroni.
– La Comtesse.
– Les concessionnaires.
– Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
Image Route entre les pénitenciers (page 176).
– Saint-Louis.
– Etudes Forestières.
Image Araignée-crabe (page 183).
– Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
– Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
– Image Le Yule de la Guyane (page 185)
– Insectes et dyptères.

Etudes Forestières.

L’exploitation des grands bois présente de plus sérieuses difficultés qu’on ne l’avait cru d’abord. Cette, puissante végétation guyanaise ressemble parfois à ces gens qui parlent beaucoup et ne disent rien : au milieu de ce flux de paroles, il y a bien des mots inutiles. Les arbres ne croissent pas par familles dans la forêt; toutes les essences s’y confondent, et il faut démêler le bon grain de l’ivraie. Pour un bon arbre à abattre, il faut quelquefois en renverser cinquante ; il faut jeter à terre bien des victimes vulgaires, pour se frayer un passage jusqu’aux rois de la forêt : dépense de temps, dépense de bras, toutes choses de la plus haute importance.

De plus, rien ici ne guidait l’expérience. La tradition n’existait pas. On sait de quel soin est entourée en Europe l’exploitation forestière. L’arbre n’est coupé qu’à une certaine phase de la lune, à un certain âge, à un certain travail de la sève, que l’habitude fait connaître pour chaque espèce. Le changement que l’hiver et l’été apportent dans la physionomie de la nature est un guide certain pour la routine. Mais dans ces espèces d’arbres inconnus, dans cette végétation toujours éveillée, toujours verte, toujours vivante, où chercher les lois de la coupe et réglementer l’exploitation? Les indigènes ne savent rien; que leur importe de chercher le moment précis de mettre la hache au bois?

Ici comme ailleurs on dut faire des écoles, et ce n’est que par tâtonnements que l’on arrivera à opérer sur des règles invariables. On a eu plus d’une fois la peine d’amener à grands frais, sur la plage, des pièces de bois superbes, qui n’avaient d’autre défaut que d’être fendues au cœur, et de ne pouvoir plus être utilisées et débitées qu’en planches. Elles avaient été coupées en temps inopportun.

Les bois des Guyanes sont généralement fondriers; mais ils ont un grand avantage reconnu par les observations des ingénieurs de la marine, celui d’être éminemment incorruptibles, qualité essentielle dans les constructions navales.

On divise les bois de la Guyane en deux classes distinctes : les bois durs et les bois mous. Les premiers sont produits par les terres hautes, les seconds par les terres basses. On peut les faire servir aux constructions de terre et de mer, à la menuiserie, à la charpente, au charronnage, à l’ébénisterie et à la teinture.

On en compte environ cent huit espèces, dont voici la division approximative:
Bois durs, dits de couleur.                             10 espèces.
Bois durs, première qualité.                          28 espèces.
Bois durs, peu connus.                                      6 espèces.
Bois mous, deuxième qualité.                        27 espèces.
Bois mous, peu employés et peu connus.    27 espèces.
Bois sans utilité aucune.                                 10 espèces.

On cite parmi les plus beaux pour l’ébénisterie : le lettre-moucheté, le satiné rubanné, l’acajou, le bajol, le boco, le férêles, le courbaril, le moutoutchi, le panacoco, l’amarante.

Dans les bois de construction : le bagasse, le balata, le bois de rose femelle, le bois rouge, le cèdre noir, le grignon, l’ouacapou, l’angélique, le pagelet blanc et rouge, l’ouapa.

Je ne fais pas entrer dans cette nomenclature les arbres à gomme, à résine, à baume, et les végétaux pouvant fournir des substances aromatiques ou médicinales, dont cependant l’exploitation peut marcher de front avec une plus vaste entreprise.

L’État, avec les moyens que la transportation met à sa disposition, est le plus apte à utiliser ce filon d’or du règne végétal. Les navires de transport qui viennent porter des vivres et approvisionnements à la Guyane se chargent de bois au retour, économisant ainsi le frêt. Une grande maison commerciale peut encore tenter cette opération qui doit être conduite avec la plus extrême sagesse pour ne pas dégénérer en une mauvaise affaire.

De la pointe Bonaparte où Saint-Laurent se reflète dans les eaux jaunes, jusqu’à Saint-Louis qui est caché par un coude du fleuve, le Maroni devient de navigation plus difficile. Les roches se multiplient et le chenal est plus irrégulier. Néanmoins il est encore accessible aux goélettes et aux petits bâtiments à vapeur. Mais à partir de Saint-Louis, les îles deviennent plus pressées, le fond diminue et les bancs de sable semblent défendre le passage aux navires et n’admettre que des canots, pirogues et chalands. Toutefois l’hydrographie imparfaite encore de cette partie de la rivière ne permet pas de décider si avec quelques petits travaux de curage, des bâtiments à vapeur de petit tirant d’eau ne pourraient pas pénétrer jusqu’au saut Hermina situé à vingt lieues environ de l’embouchure.

Des chalands munis de flotteurs en tôle conduisent les trains de bois de Saint-Louis à Saint-Laurent en profitant de la marée, car à cet endroit du fleuve on subit encore l’influence du flot et du jusant. Ce grand mouvement d’embarcations permet aux transportés quelques évasions; mais la Guyane hollandaise n’est un lieu d’asile que pour les repris de justice et pour les libérés ; les transportés des autres catégories nous sont toujours rendus dès que leur identité est constatée.

Les évasions par l’intérieur du pays sont bien rarement heureuses. Outre les mille misères de la vie des bois auxquelles ils sont en proie et que peu d’Européens peuvent surmonter dans ces conditions, les fugitifs sont traqués par les nègres Bosh et par les Indiens alléchés par l’appât d’une prime et peu soucieux de voir rôder autour de leurs carbets des maraudeurs chez lesquels le vol et le crime deviennent de fatales nécessités.

Un célèbre faussaire, Giraud Gâte-Bourse, qui émit tant de billets de banque de sa fabrique et que ce rare talent d’imitation conduisit à la Guyane, chercha à fuir de Saint-Louis par l’intérieur du pays, espérant atteindre la Guyane anglaise. Il chercha d’abord à faire croire à sa mort pour détourner les poursuites; mais ce n’était qu’une nouvelle prématurée. Il succomba effectivement après deux mois de souffrances.

(à suivre)

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Saint-Louis.

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 – Les Hattes.
– Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
– Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
 – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
– Saint Laurent du Maroni.
– La Comtesse.
– Les concessionnaires.
– Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
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Saint-Louis.
– Etudes Forestières.
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– Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
– Image Le Yule de la Guyane (page 185)
– Insectes et dyptères.

                                                 Saint-Louis.

Le développement considérable que promettait le Maroni fit immédiatement connaître que Saint-Laurent était insuffisant. Dès le 18 septembre 1859, on créa le pénitencier de Saint-Louis.

Situé à quatre kilomètres de Saint-Laurent, ce nouvel établissement est indépendant du premier. Il s’occupe exclusivement de l’exploitation des bois pour le compte du gouvernement. Il est commandé par un capitaine d’infanterie de marine et réunit un millier d’hommes, transportés et personnel libre compris.
Saint-Laurent en a plus du double.
Une route carrossable mène de l’un à l’autre et offre une charmante promenade dès que les rayons du soleil ne sont pas trop perpendiculaires. De grands arbres la bordent de chaque côté. Déserte pendant la nuit, cette route se peuple dès l’aube du jour. Ce sont des transportés qui vont à l’abatis ou qui en reviennent, la cognée sur l’épaule. Un long attelage de bœufs conduit avec peine, suspendu à un diable, un madrier énorme, qui atteint jusqu’à vingt mètres de longueur, sur un mètre d’équarrissage. Sur le seuil de sa porte, une concessionnaire berce un petit enfant avec un refrain de la patrie. A droite de Saint-Laurent, à mi-chemin environ des deux centres est la scierie mécanique, où l’on débite en planches les madriers qui ont quelques défauts. Là se trouve aussi l’usine à sucre, à laquelle on a aujourd’hui renoncé, et la briqueterie qui permet d’utiliser une terre abondante, donnant sur place des matériaux commodes pour les constructions.

Outre les centres principaux, on a dû établir des chantiers secondaires, les lieux d’exploitation étant trop éloignés des pénitenciers. On a ainsi fondé Saint-Pierre et Sainte-Anne.

(à suivre)

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Les concessionnaires

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Nombre pages : 318
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Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

            – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
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            – Insectes et dyptères.

                                           Les concessionnaires

Les maisons des transportés concessionnaires sont uniformément bâties. Elles n’ont qu’un seul étage, élevé au-dessus de terre d’un mètre et demi environ et reposant sur des massifs en maçonnerie. Cette façon de rez-de-chaussée ouvert à tous les vents sert de magasin et met l’étage supérieur à l’abri de l’humidité du sol détrempé par les pluies de l’hivernage.

Le logement est séparé en deux par une cloison de gaulettes. Dans la cour se trouve la cuisine, indépendante du corps de logis.

J’accompagnai un jour le gouverneur et M. Melinon dans la visite faite à un de ces ménages. C’était un des plus anciens de la colonie et, par conséquent, celui qui pouvait avoir le plus de bien-être.

Le mari était à l’abatis, la femme était seule. Une grande propreté régnait dans la maison. Sur un buffet en acajou, auquel il ne manquait que le vernis pour en faire un meuble de luxe, s’étalaient des assiettes en porcelaine anglaise aux couleurs voyantes. Une table et quelques chaises formaient le reste du mobilier de cette pièce. Tout cela était l’ouvrage du mari, excellent ouvrier.

La chambre à coucher était garnie d’un lit et d’une armoire en bois de couleur et d’un berceau où dormait un bel enfant d’un an, qu’une moustiquaire de gaze mettait à l’abri des insectes.

Un christ avec un rameau bénit, un petit tableau de sainteté naïvement enluminé pendaient au mur.Tout respirait le bonheur et l’aisance. La femme avait cet air de satisfaction que donne le contentement de soi-même et l’absence de soucis de l’avenir. On eût dit que la probité et la vertu étaient les hôtes du logis.

Le jardin était bien entretenu ; le maïs montrait ses longues feuilles et ses grains dorés, le bananier balançait son régime prêt à être cueilli, les giromons couraient sur le sol, les barbadines grimpaient aux treilles, le manioc avait sa place au potager, ainsi que les patates douces, les choux et la salade.

Une truie grognait à l’étable, un essaim de poulets et de canards picoraient des grains dans la cour et fouillaient la terre humide pour y chercher des insectes. C’était un vrai tableau champêtre, une idylle vivante et douce à contempler.

« Avez-vous quelque réclamation à faire? dit le gouverneur à la femme.
—    Non, monsieur le gouverneur.
—   C’est bien; l’on est content de vous. Continuez à vous conduire ainsi et vous rachèterez le passé. Soignez bien votre enfant. Il va bien?
—    Oui, grâce à Dieu, le pauvre chérubin. »

En ce moment l’enfant se réveilla et se mit à pleurer. La mère le prit et le couvrit de baisers. Une sorte de triste souvenir passa sur son front comme un remords; elle ne put retenir ses larmes.
Le gouverneur lui donna quelque argent et nous sortîmes.
Le mari était condamné comme recéleur, la femme pour infanticide !…

Il est des gens qui voient tout en noir, d’autres qui se prennent follement à toutes les illusions. Je ne suis ni des premiers ni des seconds. Je crois que dans sa concession, un transporté laborieux et intelligent pourra trouver sa subsistance et celle de sa famille. Il aura le nécessaire, mais non le superflu. Il vivra, mais ne s’enrichira pas. Tel n’est pas, du reste, le but du législateur.

Les enfants des transportés seront dans de meilleures conditions; peut-être trouveront-ils les germes d’une fortune dans l’héritage paternel.

Mais il est à craindre que cette prospérité naissante ne vienne s’échouer sur un écueil. En présence des misères de la vie des bagnes, cette existence, toute pénible qu’elle est, s’accepte comme un bienfait. Mais parmi ces hommes déchus aujourd’hui, plusieurs ont occupé, autrefois, des positions bien autrement avantageuses et n’ont pas su les conserver. Tombés une première fois, sauront-ils se maintenir dans cette voie d’expiation où le pain de chaque jour se gagne à la sueur du corps? Auront-ils la persévérance? L’avenir seul répondra à cette question.

Les débuts sont des plus brillants. Quand on examine de près le travail accompli par ce groupe de vingt personnes, ces vingt maisons qu’ils ont construites, l’abatis, les nivellements du sol, les fossés creusés, les fondrières comblées, la route aplanie, les enclos séparés; en présence de cette rude besogne menée à bonne fin sous un ciel de feu, on trouve que chacun de ces vingt travailleurs a bien payé son droit de propriété et que le titre qu’on lui accorde n’est qu’une juste récompense de sa victoire sur la nature sauvage.

La culture à laquelle on s’est généralement arrêté est celle du café. Aujourd’hui 75000 pieds de caféiers, plantés sur les concessions, commencent à entrer en rapport. 80000 pieds en pépinière sont tenus par le gouvernement à la disposition des planteurs. 11 faut près de quatre ans au caféier pour produire, c’est donc dans quelques années seulement que l’exploitation de cette denrée coloniale sera d’une certaine importance commerciale.

Le coton n’a pas réussi dans les nombreux essais que l’on a tentés avec une persévérance digne d’un meilleur sort. Les espèces qu’on a voulu acclimater sont-elles mauvaises? Les lieux où les essais ont été entrepris sont-ils trop éloignés de la mer? Toujours est-il que les plants, renouvelés à plusieurs reprises, sont morts ou sont demeurés chétifs et improductifs. On a renoncé à cette culture, quoique à regret.

On a également renoncé aux cannes à sucre comme grande culture. On en a réservé seulement quelques-unes employées à composer une boisson rafraîchissante assez agréable au goût et un peu semblable à la piquette de Normandie.

Quelques cultures secondaires ont été adjointes à celle du café : le tabac, le riz, le manioc, les patates douces et quelques plantes potagères pour la consommation et pour la vente.

A chaque ménage on donne une vache et une truie. L’administration a des étalons à leur service, et le premier produit revient de droit à l’État, qui peut ainsi, à bon compte, au moyen d’une première avance, perpétuer ses générosités qui deviennent des prêts remboursables.

Il se présentait une grande difficulté dans les mesures à prendre à l’égard des libérés et des condamnés non astreints à la résidence éternelle et pouvant retourner en France à un moment donné. Fallait-il leur accorder des concessions comme aux autres? Devait-on les nourrir à ne rien faire ou leur imposer le travail rétribué? Comment intéresser ces gens-là à des exploitations qu’ils pouvaient regarder comme provisoires? Ils ne pouvaient apporter le même courage dans le travail; du moment que le résultat se faisait attendre, ils devenaient indifférents à des opérations agricoles dont d’antres récolteraient les produits. S’appuyant sur la loi qui oblige à le nourrir, le libéré pouvait repousser la légère augmentation de salaire qui lui était offerte et dire : « Mes mains sont ma ressource future, je suis un homme de métier, j’aurai besoin de toute mon habileté pour gagner ma vie en France, je ne veux pas user ces instruments dans les durs labeurs des défrichements. Je veux pouvoir manier légèrement la lime, l’ébauchoir ou le ciseau; je suis orfèvre, tisserand, ouvrier en soie; je ne suis ni bûcheron ni laboureur, ce n’est pas dans mes aptitudes. »

L’obstacle a été tourné en partie; mais il y a une telle vérité dans l’objection qu’elle semble par le fait insurmontable, en ce sens qu’il est impossible de forcer la volonté qui s’appuie sur la logique. Quant à l’autre partie de la réclamation, on y fait droit, et voici comment. D’abord on établit en principe la propriété avec ses conséquences, ventes, transmissions, échanges.

Au moment où un concessionnaire libéré part pour la France, une commission d’experts estime la plus-value de l’habitation et des terres en rapport. L’État paye le colon partant sur le prix de cette estimation et livre la concession à un autre transporté. Celui-ci, entrant en possession d’un bien déjà en rapport, doit payer cet avantage et reste débiteur de cette somme envers l’administration, qui ne sert d’intermédiaire dans la transaction que dans le cas où la propriété n’a pas trouvé d’acquéreur immédiatement solvable.

Quant aux gens de métier, tailleurs, ébénistes, cordonniers et autres, ils s’établissent dans les maisons de la ville, peuvent affermer à d’autres transportés leurs concessions suburbaines et ont tout moyen d’utiliser leur industrie manuelle.

Les relations de tous ces gens entre eux, leurs devoirs envers l’État, leurs charges, leur état civil, ont été l’objet de lois et d’ordonnances spéciales que des commissions ont étudiées avec soin et présentées à la sanction de l’autorité supérieure. On comprend effectivement que pour beaucoup de détails de la vie, cette société nouvelle soit en dehors du droit commun, qu’elle doive obéir à une législation spéciale, et qu’il faille pour elle ajouter bien des articles supplémentaires au code civil et commercial.

Il y a en ce moment vingt groupes de concessionnaires, près de quatre cents colons, tant à la ville qu’à la campagne. Près de trente kilomètres de routes relient ces concessions entre elles et avec le chef-lieu. Le projet paraît être de marcher sur Mana par trois routes différentes.

(à suivre)

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La Comtesse

Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

            – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
            – Image Le Yule de la Guyane (page 185)
            – Insectes et dyptères.

La Comtesse

Parmi les femmes déportées au Maroni, il en est une qui n’a point voulu se marier et qui malgré son célibat rend service à la colonie. Elle porte un grand nom, et ses compagnes d’infortune l’appellent la comtesse.Je ne la désignerai que par son prénom de Clémentine pour ne pas réveiller la douleur endormie d’une famille malheureuse.

Parmi la foule de criminels, il en est qui attirent plus particulièrement l’attention et vers lesquels on se sent porté, soit par la curiosité qui s’attache aux célébrités de tout genre, soit par une sorte de pitié sympathique, quand l’expiation semble avoir payé la dette.

Lorsque le condamné porte un de ces noms que le monde entoure de respect, ce n’est pas seulement un sentiment banal de curiosité qui conduit à chercher par quel entraînement fatal ce membre coupable d’une famille distinguée est descendu sur la pente de l’infamie. Il n’est pas inutile d’apprendre comment une femme ou un homme d’éducation et d’intelligence arrive au crime. Il est clair que la société a un compte plus sévère à leur demander qu’à cette seconde catégorie de transportés chez lesquels l’enfance n’a été entourée ni de principes religieux, ni de bons exemples, et dont quelques-uns ignoraient les lois qu’ils transgressaient.

Cependant cette espèce de prestige qui environne le titre et la fortune, les accompagne encore jusque sous la livrée du bagne. Notre cœur s’ouvre plus facilement à l’indulgence en faveur d’un des nôtres.

Le procès criminel de celle qu’on nomme aujourd’hui la fille Clémentine, dite la comtesse, a eu un certain retentissement : les annales judiciaires en ont gardé le souvenir.

Appartenant à une famille noble, mais sans fortune, Clémentine P. de St.-L., exerçait la profession d’institutrice. Son nom, son caractère sérieux et son instruction lui avaient attiré nombre d’élèves. Elle vivait heureuse et tranquille, quand les passions vinrent bouleverser sa vie. Elle s’éprit d’un ardent amour pour un jeune professeur de musique, qui donnait des leçons dans son pensionnat, et tout d’abord ici se rencontre un mystère qu’il est défendu d’approfondir. Ce jeune homme lui avait-il donné des droits sur sa personne, lui avait-il fait des serments sacrés? On l’ignore; mais, quoi qu’il en soit, oublieux ou perfide, il allait en épouser une autre.

La jalousie conduisit Clémentine au crime. Elle résolut de se défaire de sa rivale, et lui envoya un gâteau préparé à l’arsenic.

Le drame du Glandier venait de mettre ce poison à la mode.

Par des circonstances indépendantes de la volonté de la coupable, mademoiselle C. de B. ne mangea pas le gâteau. Ce crime resta à l’état d’intention, ce qui valut à la coupable le bénéfice des circonstances atténuantes.

Par arrêt du 24 janvier 1846, la cour d’assises de Tarn-et-Garonne, siégeant à Montauban, condamna Clémentine à la peine de vingt ans de travaux forcés.

Son pourvoi fut rejeté le 13 mars 1846.

Par décision du 20 juin 1856, Sa Majesté l’Empereur lui a fait remise de trois ans sur le restant de sa peine.

Clémentine a aujourd’hui plus de cinquante ans. A-t-elle été jolie autrefois? C’est possible; mais cette beauté, flétrie par l’âge, par le chagrin et par le régime des prisons, n’a pas laissé de traces sur ses traits amaigris. Elle a gardé toutefois une sorte de distinction native, qui justifie ce titre aristocratique de comtesse que lui donnent ses sœurs d’infortune.

Elle est petite, maigre, anguleuse; ses cheveux plats et blonds, à demi cachés sous un bonnet de couleur, se nuancent de filets d’argent; ses lèvres sont minces, sa bouche fine; ses yeux gris, fatigués par les larmes, lancent encore de fugitives lueurs. On sent que l’amour a passé par là. On y devine toutes les ardeurs passionnées de cette âme, un moment égarée, et que le repentir a ramenée dans le sein de Dieu, moins implacable que les hommes. La malheureuse femme avoue sa faute, mais elle la pleure, mais elle prie, mais elle se frappe la poitrine.

La comtesse est sous l’empire de cette exaltation d’esprit qui a besoin de s’épancher au dehors. Elle appartient à l’espèce des prédicants et des apôtres. Il faut qu’elle fasse pénétrer dans le cœur des autres les pensées qui débordent du sien. Il faut qu’elle instruise et qu’elle convertisse. Pauvre brebis égarée, elle ne veut pas rentrer seule au bercail auprès du divin pasteur. Assurément, il y avait là, en cette imagination ardente et qui se laisse emporter à tous les entraînements de l’apostolat, un puissant instrument de conversion. Mais ces instruments-là eux- mêmes, pour ne pas s’engager à faux, ont besoin qu’on leur fixe un mode et une limite d’action; et le moyen n’est pas commode d’imposer la contrainte, la mesure et la règle à ces éloquences nerveuses, sans étouffer premièrement les inspirations tendres et mystiques du libre essor.

Les religieuses de Saint-Joseph ont compris le rôle important que pouvait jouer la comtesse dans la moralisation des femmes et l’éducation des enfants, et elles en ont fait une sorte de sous-maîtresse.

J’eus occasion de voir plusieurs fois Clémentine et de lui rendre quelques légers services. J’ai été profondément touché de ce repentir et n’ai jamais songé sans une tristesse infinie à cette existence perdue, à ces longues années passées dans la honte et le désespoir, le tout en expiation d’un seul moment d’oubli, d’un entraînement fatal, irrésistible peut-être.

La comtesse me communiqua ses œuvres. Elle avait naturellement besoin de confier au papier le trop-plein de ses pensées. La sous-maîtresse se retrouvait là tout entière, avec son amour-propre d’auteur et ses prétentions littéraires. Il y avait de la prose et des vers; mais dans chaque façon d’habiller sa pensée, se lisait l’état de son cœur.

La prose valait mieux que les vers, et naturellement c’étaient les vers qui avaient ses préférences. Ses écrits traitaient principalement des sujets touchant sa position. C’étaient des conseils à ses sœurs les transportées, des études sur les maisons centrales et les prisons de femmes. Mais durant ses longues années de captivité, elle avait peu lu; elle n’avait pu conséquemment entretenir le feu sacré en l’allumant aux autres flambeaux. Ses idées étaient parfois des réminiscences si lointaines qu’elle les croyait bien à elle. Je doute fort que ses œuvres lyriques trouvent un éditeur, d’autant qu’elle refuse de s’adresser au scandale pour obtenir une célébrité passagère.

Au risque de commettre un abus de confiance, je me permettrai de citer une de ses poésies :

 

VISITE A MON ÉGLISE.

Salut auguste sanctuaire,
Salut temple silencieux,
Salut asile de prière,
Salut chapelle solitaire,
Où j’aime à rêver des cieux.

C’est dans cette enceinte chérie
Que je viens m’asseoir en tremblant
A la table sainte et bénie
Où l’homme orgueilleux humilie
Son front superbe et menaçant.

Oui c’est ici que jeune encore
Je reçus le Dieu trois fois saint
Qui renouvelle, pare et dore
Le palais de la blanche aurore.
Marchepied du parvis divin.

Ici l’âme tendre et pieuse
Se remplit d’une sainte ardeur,
Qui la rend plus religieuse.
Plus ardente, plus courageuse,
Plus soumise au Dieu rédempteur.

Là, les paraboles touchantes
Du Seigneur qui m’a racheté
Par des images consolantes
Me parlent des vertus charmantes
Du grand roi de l’éternité.

Et je vais, près du sanctuaire,
Prier religieusement
Le Dieu qui lance le tonnerre
De veillersur ma bonne mère
Et sur son malheureux enfant.

Bientôt la comtesse va terminer sa peine. Condamnée sous l’ancienne loi, elle aura droit de retourner en France. Le fera-t-elle? Restera-t-elle près de celles qu’elle nomme ses sœurs? Dévouera-t-elle le reste de sa vie à l’œuvre moralisatrice, voudra-t-elle terminer sa mission? Ce serait pour moi la meilleure preuve de la sincérité de son repentir[1].

[1]J’apprends effectivement que Clémentine est restée à la Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, où elle continue ses fonctions de sous-maitresse.

(à suivre)

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