Histoire ou conte Amérindien (Guyane Française)

Fleur d'oseille rouge
Fleur d’oseille rouge

Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.

Histoire ou conte Amérindien Page 46 à 49.

« Préambule d’introduction :
On a les demi-confidences d’un vieillard à son lit de mort, ou les aveux arrachés aux hallucinations de l’ivresse, et sur ce thème toujours incomplet, l’imagination brode ses étranges fantaisies. Autour de ce fait principal, le conteur groupe toutes les superstitions admises, toutes les fables vulgaires. Rien ne manque à ces légendes merveilleuses, ni la couleur locale, ni le cachet excentrique, ni le sur naturel, ni le drame. Le trésor est gardé comme tout trésor doit l’être. Le dragon des Hespérides a des collègues en Amérique : en fait de monstres, la Guyane est bien approvisionnée. »

Début du conte :
Miroubatwa allait mourir; Miroubatwa arrivait à ce moment solennel où les paroles suprêmes sont recueillies comme un héritage et comme un souvenir sacré. Voici ce que raconta le vieil Indien :
« Il y a bien longtemps de cela, mes enfants. Celui qui est aujourd’hui sans force et qui va partir pour les prairies bienheureuses avait alors la vigueur de la jeunesse. Son œil distinguait le plus petit oiseau sous le feuillage des arbres, sa flèche ne manquait jamais le but, son pied était infatigable, son oreille percevait tous les bruits de la forêt. Miroubatwa était vaillant, il était grand, il était fort; il était heureux.
« Miroubatwa voulut voir Cayenne, la grande ville; Miroubatwa goûta de l’eau-de-feu, et une funeste passion pénétra dans son cœur et l’esprit de vertige s’empara de lui. Chef dans sa tribu, roi dans la forêt, il se vit petit et méconnu chez les blancs; il souffrit dans son orgueil et dans sa vanité; il méprisa la noble pauvreté de son peuple; il voulut de l’or, beaucoup d’or, pour devenir l’égal des visages pâles.
« Miroubatwa avait entendu raconter les merveilles de la ville mystérieuse, de la ville aux palais dorés; Miroubatwa chercha le chemin du lac enchanté dont lui avaient parlé ses pères.
« Seul dans sa pirogue légère, Miroubatwa remonte l’Oyapock, sa pagaie refoule le courant du grand fleuve et son canot bondit sur les flots.
 « C’était un jour que les pluies de l’hivernage avaient grossi les cascades. L’eau du ciel et l’eau de la mer se confondaient dans un même déluge. Une barrière inconnue se dressa devant l’Indien. A travers les roches escarpées et glissantes, les ondes se précipitaient furieuses, mugissantes, écumeuses. La foudre grondait avec fracas. La colère de Miranda[1]s’abattait sur la terre.
« En dépit de sa force et de son courage, Miroubatwa sentit la fatigue s’emparer de ses membres. Il attacha la pirogue au tronc d’un palétuvier et chercha un abri dans la forêt. Malgré le dôme épais des grands arbres, la pluie continuait de ruisseler sur le corps de l’Indien; alors il construisit un carbet de feuillage et alluma du feu. Puis il but un peu d’eau-de-vie pour réchauffer son cœur, puis il but encore et encore jusqu’à ce qu’il eût épuisé la précieuse liqueur. Alors un grand bien-être pénétra dans les veines de l’Indien et il se sentit plus dispos, plus vaillant et plus robuste.
« Soudain Miroubatwa entendit un grand bruit sur les bords du fleuve. Des sifflements stridents se mêlaient à des rugissements sauvages; mais la peur était inconnue à Miroubatwa. Il mit sur son arc la flèche de guerre, la flèche trempée dans le poison Wourara, et marcha résolument au danger.
« Il vit un tigre rouge et une grande couleuvre qui se livraient un terrible combat. Malgré ses efforts désespérés, la couleuvre allait succomber dans la lutte, quand Miroubatwa frappa le tigre rouge de sa flèche empoisonnée. Le féroce animal se tordit dans les convulsions de l’agonie et tomba mort, et la couleuvre délivrée disparut dans les profondeurs du fleuve.
« Alors il se fit un grand bouillonnement dans les eaux et il en sortit une grande femme blanche et nue. Les fleurs du Moucoumoucou[2]couronnaient son front ; ses longs cheveux flottaient sur ses épaules et sur sa gorge d’albâtre, et le bas du corps, serpent ou poisson, se perdait dans les brumes du fleuve : c’était la Maman-di-l’Eau.
« Les regards de la fée, d’ordinaire méchants et farouches, s’étaient radoucis et se reposaient sans colère sur l’Indien; mais son mauvais sourire avait à peine disparu de ses lèvres minces.

« — Merci, lui dit Maman-di-l’Eau, merci! J’étais la couleuvre, et tu m’as sauvée.

« Merci! Je connais tes plus chers désirs, et je veux les accomplir. Tu verras la « ville de l’or. »

« Alors il sembla à l’Indien que le torse de la Maman-di-l’Eau grandissait démesurément. Ses bras atteignirent la cime d’un campa[3], où deux aras étaient perchés. Elle leur arracha deux plumes, une plume rouge et une plume bleue, et les jeta dans la flamme du foyer.

« Et de la flamme du foyer s’élevèrent deux nuées lumineuses, l’une rouge, l’autre bleue, qui marchèrent devant l’Indien; et l’Indien suivit ces guides fantastiques, et devant eux les aouaras[4]rentraient leurs épines, et les lianes s’écartaient et livraient passage, et la forêt ouvrait des chemins inconnus.

« Les pieds de Miroubatwa ne touchaient pas le sol; il glissait sur les pripris[5]et sur les croûtes des savanes tremblantes, et les bêtes féroces le regardaient passer.

« Il franchit des criques et des rivières; il passa sur le territoire des Pipirouis et des Oyampis; il gravit de hautes montagnes, il descendit dans de profondes vallées, et la fatigue pas plus que la faim n’avaient d’action sur lui, et son corps agile semblait obéir à une force mystérieuse.

« Enfin le bois parut s’éclaircir, et, à travers les arbres, Miroubatwa aperçut comme un rayonnement immense, et bientôt un splendide spectacle éblouit ses yeux.

« La ville de l’or était devant lui!

« C’était un lac vaste, infini, sans bornes, et de ce lac l’or sortait, sous toutes les formes et sous toutes les figures, colonnes, pyramides, dômes et piliers que couronnaient des pierres aux facettes étincelantes, des cristaux qui jetaient des clartés pareilles à des flammes.

« Et parmi ces colonnes, ces pyramides, ces dômes et ces piliers, on voyait jaillir hors des eaux des gerbes brillantes qui, après s’être élevées dans les airs, s’éparpillaient en pluie, et les gouttes de cette pluie c’étaient des pépites et des pièces d’or de toute espèce et de tout pays qui retombaient dans le lac avec un bruit métallique et sonore.

« Miroubatwa poussa un cri de joie et se précipita vers le lac; mais entre le lac et la forêt s’étendait une plage aride et sauvage. Aucun brin d’herbe ne poussait sur ce sol imprégné de bave et d’écume empoisonnée. Là, d’horribles reptiles, des grages[6]venimeux, des caïmans immenses, des serpents de toute taille, des crapauds fétides, des monstres hideux enlaçaient leurs corps visqueux et leurs anneaux immondes. Au-dessus de cet amas d’écailles et de peaux gluantes, pareil à un mât de navire, se dressait parfois un serpent gigantesque, balançant sa tête plate et dardant sa triple langue hors de sa gueule sanglante.

« Mais devant les deux nuées lumineuses, l’infect troupeau se sépare, se divise et laisse passer l’Indien. L’Indien marche sur les eaux, il touche aux colonnes resplendissantes, il étend ses bras vers la pluie magique qui ruisselle en pièces d’or.

«  Tout à coup sa main éprouve une brûlure terrible; une commotion soudaine agite ses membres, un rire éclatant, moqueur, fatal retentit dans les airs; tout disparaît à ses yeux, palais d’or, nuées lumineuses, hideux reptiles; il est seul, couché sur la terre humide, près de son foyer éteint, sous son carbet silencieux. La Maman-di-l’Eau a trompé l’Indien, elle lui a montré la séduisante image qui s’est évanouie quand il l’a touchée.

« Miroubatwa avait-il rêvé? Non, non, Miroubatwa n’avait pas rêvé. Au bord du fleuve était le corps du tigre rouge, mort depuis longtemps, à demi corrompu, à demi dévoré par les fourmis. Le foyer était éteint depuis longtemps, et la brûlure de Miroubatwa était fraîche et saignante, et son corps était épuisé de fatigue comme au retour d’un long voyage. Non, Miroubatwa n’avait pas rêvé.

« Miroubatwa s’est fait laver pour le serpent; il a des pïayes[7]contre leurs morsures; il ne craint ni le grage, ni le corail, ni le serpent aye-aye[8]: il peut braver tous les dangers. Vingt fois il a recherché le chemin de la ville de l’or, souvent il a retrouvé ses traces dans des lieux où jamais son pied ne s’était reposé avant ce jour fatal, mais jamais il n’a pu atteindre le but désiré.

« Aujourd’hui la lumière se fait dans son esprit; Miroubatwa revoit le chemin qu’il a parcouru…. il revoit la ville…. il revoit les colonnes d’or…. il va dire à ses enfants…. il va les guider…. il va… »

En ce moment intéressant, la mort interrompt toujours le récit de l’Indien qui ne peut tracer l’itinéraire ni pointer la carte géographique du merveilleux royaume. C’est vraiment dommage, car il y aurait là une belle collection minéralogique à faire.

Fin de l’article.

[1]Miranda, nom sous lequel les indiens désignent l’Être suprême.

[2]Moucoumoucou (Caludium giganteum), plante à larges feuilles, qui croît le long des rivières en grande abondance. On peut en faire du papier. Cette question est à l’étude.

[3]Carapa, un des plus grands arbres de la Guyane. Le fruit donne de l’huile.

[4]Aouara, palmier épineux très-commun dans les bois.

[5]Pripris, marécages.

[6]Grage, espèce de trigonocéphale, un des plus gros serpents venimeux de la Guyane.

[7]Pïayes, remèdes, talismans.

[8]Aye-aye, On a nommé ainsi ce serpent parce que l’on prétend que si l’on est piqué, on n’a que le temps de prononcer cette exclamation aye-aye avant de mourir.

 

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