Insectes et dyptères.

Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

           – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
            – Image Le Yule de la Guyane (page 185)
            – Insectes et dyptères.

 

Insectes et dyptères.

Depuis quelques années, on a enregistré un ennemi de plus à l’homme qui vit dans la forêt. C’est une petite mouche sans dard ni venin, inoffensive en apparence et cependant plus redoutable que le tigre et que le serpent.

Les naturalistes l’ont baptisée Lucilia homini-voreet cette épithète justifiée par une fatale expérience dépeint ce terrible fléau. La mouche anthropophage, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’a ni l’aiguillon de la guêpe ni le bourdonnement du frelon; elle ressemble fort à la mouche vulgaire de la viande, rien ne la signale ni ne la dénonce aux victimes qu’elle va frapper.

Elle s’introduit dans le nez ou dans les oreilles de l’homme endormi, et dépose ses œufs dans ces cavités qu’elle se hâte d’abandonner. Les sinus du nez et le tympan deviennent des ruches où se consomment toutes les métamorphoses de l’insecte et d’où l’essaim prendra son vol. Les désordres occasionnés par la présence de ces milliers de larves aux abords du cerveau amènent une méningocéphalite qui emporte le malade au bout de quelques jours avec des souffrances intolérables.

La plupart des transportés attaqués par la Lucilia homini-vore ont succombé malgré les secours de la science. Les cures que l’on a obtenues sont des exceptions. Sur une douzaine de morts constatées, on cite trois ou quatre guérisons.

La térébenthine pure et le chloroforme ont été quelquefois des agents efficaces, mais ont le plus souvent échoué. Du reste, l’action de la térébenthine sur la larve n’est pas mortelle, mais elle la fait se contracter et tomber.

Plusieurs larves ont été plongées dans un bain de chloroforme, dans une solution concentrée de bichlorure de mercure, qui ont cependant la propriété de détruire tous les animaux inférieurs, et elles ont résisté à la vertu corrosive de ces agents chimiques, prouvant encore leur existence par un reste de sensibilité.

M. Coquerel, chirurgien de la marine, qui a étudié les mœurs de cette terrible mouche, fait remarquer qu’elle s’attaque plus particulièrement aux hommes malsains et exhalant par les narines une odeur qui attire cet insecte et lui est sympathique à la façon des viandes corrompues pour certains oiseaux de proie.

Cette assertion semble ressortir des divers cas soumis à l’analyse médicale. On avait été jusqu’à émettre l’idée d’une génération spontanée.

Voici quelques observations recueillies sur la marche progressive de l’affection sur un transporté qui en est mort à l’hôpital de Cayenne. Cet homme n’avait aucun souvenir du moment où la mouche lui était entrée dans les fosses nasales; mais il avouait avoir dormi à plusieurs reprises dans le grand bois.

Voici les principaux phénomènes :
Grandes douleurs dans la tête, les tempes, les fosses nasales, démangeaisons violentes, fièvre, tuméfaction de la face, gonflement du nez, inflammation, saignements de nez fréquents, émissions de larves.

Injections dans les narines avec de l’essence de térébenthine pure, aspiration de chloroforme; émissions de larves, soulagement momentané du malade, puis reprise des accidents.

Intervalle dans les émissions de larves; douleurs plus vives dans la tête, démangeaisons insupportables dans les régions nasales et les fosses maxillaires ; perte d’appétit.

Redoublement des injections.
Évacuation de plus de trois cents larves.
Calme momentané, espoir de guérison.
Mort du patient, après dix jours d’entrée à l’hôpital.

L’autopsie a démontré que la suppuration établie par la présence de ces larves dans les sinus supérieurs du nez et aux abords du cerveau avaient amené une méningocéphalite qui avait causé la mort.

Au mois de septembre 1863, une cure obtenue au moyen de la benzine, injectée dans les narines, semble faire espérer qu’on a peut-être rencontré le remède souverain, et que ce nouvel agent aura raison de cet ennemi microscopique contre lequel la science paraît impuissante.

Oh ! Vanité des vanités humaines ! Ainsi la vie de l’homme, la vie de l’être roi tient si peu de place dans le monde, pèse d’un si faible poids dans la balance de la création, qu’un animalcule invisible peut en quelques secondes foudroyer le titan, une mouche le renverser mourant du simple frôlement de son aile!

Mais aussi qu’elle est admirable dans ses lois intérieures, l’organisation de ces infiniment petits, que l’homme dédaigne et foule sous son pied superbe, et comme l’étude des moindres rouages de la grande machine force l’orgueilleux de reconnaître la suprême puissance du maître souverain, devant qui toutes les créatures sont égales ! Insectes et plantes, papillons et fleurs sont des poèmes éternels qui chantent la gloire de Dieu.

Jamais pays ne fut mieux doué sous ce rapport que la Guyane ; jamais l’entomologiste ne trouvera mine plus féconde. Formes étranges, couleurs brillantes, tout est réuni pour séduire les regards et captiver l’attention. Le Maroni est une terre promise pour le collectionneur d’insectes. Le Fulgore porte-croix, le Fulgore porte-lanterne, le Charançon bleu pointé de noir, l’Arlequin, dont le nom indique l’habit, la Mouche- éléphant, l’Actéon; toutes les raretés, toutes les variétés de cette immense famille des coléoptères, des dyptères, des hémiptères, etc., s’y rencontrent. Les papillons les plus splendides, dont quelques-uns sont inédits encore, soit diurnes, soit nocturnes, surprennent par la bizarrerie de leurs dessins et la perfection de leurs organes, et les mouches à feu emplissent l’air de gerbes d’étincelles.

La plupart de ces insectes sont inoffensifs ; mais quelques-uns sont de vrais démons, cachés sous une enveloppe microscopique, et les plus petits sont souvent les pires.

Seulement, chez les insectes l’apparence est rarement trompeuse, et la laideur physique est presque toujours l’enseigne de la laideur morale. Les scolopendres, les scorpions, les araignées ne cachent pas leurs hideux instincts sous les séductions de la forme, et l’antipathie que vous inspirent à première vue tous ces moules hideux est le conseil de défiance que vous dicte la nature.

Esquissons rapidement les mœurs et les traits de quelques-unes de ces espèces révoltées, contre lesquelles l’homme, roi de la terre, a de si cruelles luttes à soutenir sous le doux climat des tropiques.

Les moustiques sont une véritable calamité publique qui rend inhabitables certaines localités. Si pauvre que soit un ménage, la moustiquaire en est le meuble le plus indispensable, car c’est la sauvegarde du sommeil et la garantie du repos. On entend bien toujours à travers la gaze protectrice l’éclat de la trompette que sonne l’ennemi, mais on est à l’abri de ses piqûres. Les planteurs d’autrefois avaient imaginé en faveur de leurs esclaves un châtiment atroce qui consistait à exposer les coupables aux piqûres des moustiques, le corps enduit de miel et les mains enchaînées. La plupart des patients devenaient fous de rage, quelques-uns en mouraient.

Stedman raconte que les soldats en marche, dans les forêts de la Guyane, souffraient horriblement de ce fléau et qu’ils n’avaient trouvé d’autre moyen de s’y soustraire que de creuser dans la terre, avec leurs baïonnettes, un trou, dans lequel ils se cachaient la face. Et ils dormaient dans cette position, ajoute-t-il, recouverts de leur hamac et le ventre collé au sol. Il y a un autre moyen, qui est de pendre son hamac aux branches d’un arbre, le plus haut possible au-dessus de terre.

Il y a des moustiques de plusieurs espèces. Il en est de quasi imperceptibles qui ne trahissent leur présence que par la douleur qu’ils vous causent. On les nomme maringouins. Cette espèce est plus particulièrement endémique aux vases des rivières, aux heures de la basse mer. Il y en a aussi de plus grande taille et qui vous font jaillir le sang des veines à chaque piqûre de leur lancette. On les appelle maques.

J’ai suivi une fois pas à pas, sur la route de Saint-Laurent à Saint-Louis, la marche d’une armée de fourmis noires, dites fourmis de feu, à cause de la brûlure que cause leur venin. La colonne, formée de rangs épais, ondulait suivant les terrains, tournant les obstacles qu’elle ne pouvait franchir, grimpant ou descendant, selon l’exigence des cas. Elle semblait obéir à un ordre donné et à une discipline sévère. Ce corps expéditionnaire dessinait un ruban d’une cinquantaine de mètres, et l’avant- garde se perdait au loin dans le fourré. Était-ce une armée d’émigrants, une colonne rentrant de maraude? Mon savoir entomologique ne va pas jusqu’à pouvoir préciser l’un ou l’autre fait.

Les dégâts que ces insectes font subir aux plantations sont terribles. On est obligé de compter avec ces petites bêtes que leur nombre rend redoutables. Quelquefois, on est obligé de fuir devant elles et de capituler, et c’est ainsi qu’on a dû leur abandonner, en toute propriété, certains quartiers qu’elles auraient ravagés quand même, en dépit de toute précaution et de toute défense. L’eau ne devenait plus un isolant et un préservatif contre leurs agressions et elles profitaient adroitement de tout pont improvisé pour envahir la place.

Si la fourmi n’avait pas d’autre défaut que de ne pas être prêteuse, il n’y aurait guère à s’en plaindre. Mais le bon la Fontaine dit vrai, c’est là le moindre de ses méfaits. Il faut s’ingénier pour mettre les provisions à l’abri de ses attaques. Elle pénètre à bord des navires avec les bois et les colis qu’on y embarque, et s’acclimate immédiatement. Il y a surtout une petite espèce rouge qui se fait remarquer par son amour pour les constructions navales; on la nomme la fourmi, parce qu’elle est toujours en mouvement. Elle trotte sans cesse ; mais son mouvement perpétuel n’est pas aussi insensé qu’on voudrait le faire croire, car sa course a toujours un but. Les fourmis follessemblent être des batteuses d’estrade, qui voyagent dans l’intérêt de la communauté. Chaque fois, en effet, que deux de ces fourmis se rencontrent, elles s’abordent et s’abouchent au moyen de leurs antennes, échangent un mot d’ordre, se racontent les nouvelles du jour, s’informent mutuellement…. puis, elles se séparent prestement pour recommencer, la même manœuvre avec d’autres. Alors, il résulte de toutes ces allées et venues et de ces échanges d’informations, qu’aussitôt qu’une proie se présente, elle est rapidement enlevée : morceau de sucre oublié sur une table, ou cancrelat mourant des suites d’une blessure grave. De tous côtés accourent les fourmis prévenues de l’événement par leur réseau télégraphique, et le débit de la pièce à travailler n’est qu’une affaire de quelques minutes pour ces petites mâchoires douées d’une activité dévorante.

Voici un ennemi dont le contact est plus repoussant et la dent plus venimeuse. C’est l’araignée-crabe, le géant de l’espèce. La création n’offre rien de plus hideux et de plus repoussant que cette horrible bête qui ne se contente pas de faire la guerre aux insectes, et s’attaque même aux petits oiseaux à qui elle suce le sang après les avoir engourdis de son venin. L’oiseau-mouche et le colibri comptent parmi ses victimes. Son corps est composé de deux parties distinctes, également couvertes de poils, d’où partent cinq paires de pattes à quatre articulations. Le tout est velu, noirâtre, semblable à une réunion de chenilles. Chaque jambe est armée d’une griffe jaune et crochue. De la tête sortent deux pinces recourbées en dedans comme celles d’un crabe et qui lui servent à déchirer sa proie. La toile que tend cette monstrueuse araignée est étroite mais forte, elle peut y prendre les plus gros insectes. En dehors de la douleur locale, sa morsure cause la fièvre et amène une partie des accidents produits par la dent des reptiles. Le seul contact de ses poils occasionne une brûlure pareille à celle de l’ortie. J’ai vu une araignée-crabe qui, les pattes étendues, mesurait près de huit pouces de diamètre.

Le scorpion de la Guyane ressemble à celui d’Europe et à celui d’Afrique. Sa morsure cause rarement la mort, mais elle entraîne de graves désordres. En avançant qu’il se tue lui-même et se perce de son aiguillon quand il se voit entouré d’un cercle de feu, on a dit une vérité dont plusieurs voyageurs ont été témoins.

Le scorpion est peut-être le seul animal qui ait recours au suicide et choisisse son genre de mort.

L’ignoble insecte semble avoir la conscience de sa laideur et de l’horreur qu’il inspire. Il se retire dans les lieux humides, se cache dans les troncs d’arbres morts et s’enterre sous les ruines. Il fuit le soleil et l’éclat du jour. Il s’introduit souvent à bord dans les paquets de bardeaux et dans le bois à brûler; il serait prudent de passer tout cela au feu avant l’embarquement, mais on a rarement le temps d’employer toutes ces précautions ; et c’est ainsi qu’on admet dans les navires tous les animaux malfaisants qui nichent et pullulent au fond des cales : fourmis, cancrelats, araignées, scorpions, scolopendres, serpents et le reste. Les termites qui ont mangé la préfecture de la Rochelle sont d’importation américaine.

Le scolopendre, vulgairement connu sous le nom de cent-pieds ou bête à pattes, est extrêmement commun. Il est bien rare qu’au bout d’un séjour de quelques années aux colonies on n’ait pas eu quelque fâcheux rapport avec lui. Sa piqûre est peu dangereuse du reste et n’occasionne qu’une douleur passagère qui peut se guérir par une simple lotion ammoniacale. L’ammoniaque ou alcali volatil est un spécifique souverain contre la piqûre de la plupart des insectes, mais il est impuissant contre la morsure des serpents.

Voilà en somme les menus bataillons aux attaques desquels le colon se trouve chaque jour en butte dans la vie des forêts. Je ne parlerai pas ici des rencontres de tigres ou de boas qu’on aurait tort de considérer comme des fictions, mais qui ne sont que des accidents assez rares. Tous les Arabes n’ont pas vu le lion; tous les bergers de France n’ont pas eu à défendre leurs brebis contre la dent du loup.

Mais dans ce duel incessant, dans ce combat de chaque jour, contre ces petites incommodités, contre ces mille épines dont se hérisse la vie coloniale, la patience de l’Européen finit quelquefois par s’user. Il s’était préparé à une lutte sérieuse contre un adversaire redoutable qu’il ne rencontre pas; il succombe sous les raille coups d’épingle d’ennemis méprisables dont il n’avait aucunement souci.
Fin des articles.

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