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Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:
Table des matières:
– Les Hattes.
– Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
– Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
– Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
– Saint Laurent du Maroni.
– La Comtesse.
– Les concessionnaires.
– Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
– Image Route entre les pénitenciers (page 176).
– Saint-Louis.
– Etudes Forestières.
– Image Araignée-crabe (page 183).
– Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
– Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
– Image Le Yule de la Guyane (page 185)
– Insectes et dyptères.
La Comtesse
Parmi les femmes déportées au Maroni, il en est une qui n’a point voulu se marier et qui malgré son célibat rend service à la colonie. Elle porte un grand nom, et ses compagnes d’infortune l’appellent la comtesse.Je ne la désignerai que par son prénom de Clémentine pour ne pas réveiller la douleur endormie d’une famille malheureuse.
Parmi la foule de criminels, il en est qui attirent plus particulièrement l’attention et vers lesquels on se sent porté, soit par la curiosité qui s’attache aux célébrités de tout genre, soit par une sorte de pitié sympathique, quand l’expiation semble avoir payé la dette.
Lorsque le condamné porte un de ces noms que le monde entoure de respect, ce n’est pas seulement un sentiment banal de curiosité qui conduit à chercher par quel entraînement fatal ce membre coupable d’une famille distinguée est descendu sur la pente de l’infamie. Il n’est pas inutile d’apprendre comment une femme ou un homme d’éducation et d’intelligence arrive au crime. Il est clair que la société a un compte plus sévère à leur demander qu’à cette seconde catégorie de transportés chez lesquels l’enfance n’a été entourée ni de principes religieux, ni de bons exemples, et dont quelques-uns ignoraient les lois qu’ils transgressaient.
Cependant cette espèce de prestige qui environne le titre et la fortune, les accompagne encore jusque sous la livrée du bagne. Notre cœur s’ouvre plus facilement à l’indulgence en faveur d’un des nôtres.
Le procès criminel de celle qu’on nomme aujourd’hui la fille Clémentine, dite la comtesse, a eu un certain retentissement : les annales judiciaires en ont gardé le souvenir.
Appartenant à une famille noble, mais sans fortune, Clémentine P. de St.-L., exerçait la profession d’institutrice. Son nom, son caractère sérieux et son instruction lui avaient attiré nombre d’élèves. Elle vivait heureuse et tranquille, quand les passions vinrent bouleverser sa vie. Elle s’éprit d’un ardent amour pour un jeune professeur de musique, qui donnait des leçons dans son pensionnat, et tout d’abord ici se rencontre un mystère qu’il est défendu d’approfondir. Ce jeune homme lui avait-il donné des droits sur sa personne, lui avait-il fait des serments sacrés? On l’ignore; mais, quoi qu’il en soit, oublieux ou perfide, il allait en épouser une autre.
La jalousie conduisit Clémentine au crime. Elle résolut de se défaire de sa rivale, et lui envoya un gâteau préparé à l’arsenic.
Le drame du Glandier venait de mettre ce poison à la mode.
Par des circonstances indépendantes de la volonté de la coupable, mademoiselle C. de B. ne mangea pas le gâteau. Ce crime resta à l’état d’intention, ce qui valut à la coupable le bénéfice des circonstances atténuantes.
Par arrêt du 24 janvier 1846, la cour d’assises de Tarn-et-Garonne, siégeant à Montauban, condamna Clémentine à la peine de vingt ans de travaux forcés.
Son pourvoi fut rejeté le 13 mars 1846.
Par décision du 20 juin 1856, Sa Majesté l’Empereur lui a fait remise de trois ans sur le restant de sa peine.
Clémentine a aujourd’hui plus de cinquante ans. A-t-elle été jolie autrefois? C’est possible; mais cette beauté, flétrie par l’âge, par le chagrin et par le régime des prisons, n’a pas laissé de traces sur ses traits amaigris. Elle a gardé toutefois une sorte de distinction native, qui justifie ce titre aristocratique de comtesse que lui donnent ses sœurs d’infortune.
Elle est petite, maigre, anguleuse; ses cheveux plats et blonds, à demi cachés sous un bonnet de couleur, se nuancent de filets d’argent; ses lèvres sont minces, sa bouche fine; ses yeux gris, fatigués par les larmes, lancent encore de fugitives lueurs. On sent que l’amour a passé par là. On y devine toutes les ardeurs passionnées de cette âme, un moment égarée, et que le repentir a ramenée dans le sein de Dieu, moins implacable que les hommes. La malheureuse femme avoue sa faute, mais elle la pleure, mais elle prie, mais elle se frappe la poitrine.
La comtesse est sous l’empire de cette exaltation d’esprit qui a besoin de s’épancher au dehors. Elle appartient à l’espèce des prédicants et des apôtres. Il faut qu’elle fasse pénétrer dans le cœur des autres les pensées qui débordent du sien. Il faut qu’elle instruise et qu’elle convertisse. Pauvre brebis égarée, elle ne veut pas rentrer seule au bercail auprès du divin pasteur. Assurément, il y avait là, en cette imagination ardente et qui se laisse emporter à tous les entraînements de l’apostolat, un puissant instrument de conversion. Mais ces instruments-là eux- mêmes, pour ne pas s’engager à faux, ont besoin qu’on leur fixe un mode et une limite d’action; et le moyen n’est pas commode d’imposer la contrainte, la mesure et la règle à ces éloquences nerveuses, sans étouffer premièrement les inspirations tendres et mystiques du libre essor.
Les religieuses de Saint-Joseph ont compris le rôle important que pouvait jouer la comtesse dans la moralisation des femmes et l’éducation des enfants, et elles en ont fait une sorte de sous-maîtresse.
J’eus occasion de voir plusieurs fois Clémentine et de lui rendre quelques légers services. J’ai été profondément touché de ce repentir et n’ai jamais songé sans une tristesse infinie à cette existence perdue, à ces longues années passées dans la honte et le désespoir, le tout en expiation d’un seul moment d’oubli, d’un entraînement fatal, irrésistible peut-être.
La comtesse me communiqua ses œuvres. Elle avait naturellement besoin de confier au papier le trop-plein de ses pensées. La sous-maîtresse se retrouvait là tout entière, avec son amour-propre d’auteur et ses prétentions littéraires. Il y avait de la prose et des vers; mais dans chaque façon d’habiller sa pensée, se lisait l’état de son cœur.
La prose valait mieux que les vers, et naturellement c’étaient les vers qui avaient ses préférences. Ses écrits traitaient principalement des sujets touchant sa position. C’étaient des conseils à ses sœurs les transportées, des études sur les maisons centrales et les prisons de femmes. Mais durant ses longues années de captivité, elle avait peu lu; elle n’avait pu conséquemment entretenir le feu sacré en l’allumant aux autres flambeaux. Ses idées étaient parfois des réminiscences si lointaines qu’elle les croyait bien à elle. Je doute fort que ses œuvres lyriques trouvent un éditeur, d’autant qu’elle refuse de s’adresser au scandale pour obtenir une célébrité passagère.
Au risque de commettre un abus de confiance, je me permettrai de citer une de ses poésies :
VISITE A MON ÉGLISE.
Salut auguste sanctuaire,
Salut temple silencieux,
Salut asile de prière,
Salut chapelle solitaire,
Où j’aime à rêver des cieux.
C’est dans cette enceinte chérie
Que je viens m’asseoir en tremblant
A la table sainte et bénie
Où l’homme orgueilleux humilie
Son front superbe et menaçant.
Oui c’est ici que jeune encore
Je reçus le Dieu trois fois saint
Qui renouvelle, pare et dore
Le palais de la blanche aurore.
Marchepied du parvis divin.
Ici l’âme tendre et pieuse
Se remplit d’une sainte ardeur,
Qui la rend plus religieuse.
Plus ardente, plus courageuse,
Plus soumise au Dieu rédempteur.
Là, les paraboles touchantes
Du Seigneur qui m’a racheté
Par des images consolantes
Me parlent des vertus charmantes
Du grand roi de l’éternité.
Et je vais, près du sanctuaire,
Prier religieusement
Le Dieu qui lance le tonnerre
De veillersur ma bonne mère
Et sur son malheureux enfant.
Bientôt la comtesse va terminer sa peine. Condamnée sous l’ancienne loi, elle aura droit de retourner en France. Le fera-t-elle? Restera-t-elle près de celles qu’elle nomme ses sœurs? Dévouera-t-elle le reste de sa vie à l’œuvre moralisatrice, voudra-t-elle terminer sa mission? Ce serait pour moi la meilleure preuve de la sincérité de son repentir[1].
[1]J’apprends effectivement que Clémentine est restée à la Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, où elle continue ses fonctions de sous-maitresse.
(à suivre)
