Saint Laurent du Maroni.

Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863 par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Chapitre VI de la page 157 à 185 en 7 articles et 9 images (par liens hypertexte) , en plusieurs publications:

Table des matières:

            – Les Hattes.
           – Image Pénitencier de Saint-Laurent du Maroni (page 157).
           – Image Concessions et défrichement sur le Maroni (page 165)
           – Image Femmes transportées non mariées allant au travail sur une route du Maroni (page 167).
            – Saint Laurent du Maroni.
            – La Comtesse.
            – Les concessionnaires.
            – Image Pénitencier de Saint-Louis du Maroni (page 164).
            – Image Route entre les pénitenciers (page 176).
            – Saint-Louis.
            – Etudes Forestières.
            – Image Araignée-crabe (page 183).
            – Image Scorpion géant de Cayenne (page 184).
            – Image Scolopendre de Cayenne (page 184 également).
            – Image Le Yule de la Guyane (page 185)
            – Insectes et dyptères.

Saint Laurent du Maroni.

Depuis les Hattes jusqu’à Saint-Laurent, c’est-à-dire pendant une vingtaine de milles, il n’y a aucun établissement sur la rive française du fleuve. On passe successivement devant la crique Lamentin, la crique à la vache, seul passage un peu dangereux, et enfin la crique Maïpouri.Maïpouriest un mot indien qui veut dire grand. Le tapir est appelé maïpouri, parce que c’est le plus grand des animaux de la Guyane; l’ananas maïpouri pèse jusqu’à dix kilogrammes.

Sur la rive hollandaise, il y a également quelques villages indiens et une assez grande habitation située presque en face de nos établissements. C’est un colon hollandais, nommé Kæppler, qui fait un certain commerce de brocantage avec les populations noires du haut du fleuve, et qui cultive le cacao au moyen de travailleurs chinois et de coolies indiens. La propension des noirs à la désertion a toujours empêché les habitants de se fixer près de nos possessions, vu la loi qui affranchit tout esclave qui met le pied sur le sol français.

Cependant l’Alectonannoncé son arrivée par un coup de canon que répercutent les échos. Un quart d’heure après, il jette l’ancre devant Saint-Laurent, à deux cents mètres d’un pont qui sera prolongé et pourra servir au déchargement des navires de moyen tonnage.

Saint-Laurent, le pénitencier agricole, la capitale, le chef-lieu futur de la Guyane de la transportation, le berceau d’une société régénérée par le travail, se présente à l’œil sous un jour des plus avantageux. On sent qu’il y a là tous les éléments d’une grande ville. De 1857 à 1863, c’est-à-dire en six années, un grand résultat a été obtenu. Le temps a été bien employé, et l’on arrive à la période heureuse où l’idée, sortie des difficultés de la conception et des langes de l’enfance, se développe sans contrainte et marché d’une allure plus décidée dans une voie rectifiée par l’expérience.

On avait fait du provisoire, maintenant on confirme ; on avait élevé des cabanes, on les convertit en édifices durables. Il y avait eu de l’hésitation sur la conduite à tenir vis-à-vis des concessionnaires de diverses catégories; ces hésitations ont disparu devant un système uniforme basé sur une étude plus approfondie de la question. Le choix des cultures les mieux appropriées au sol et les plus avantageuses aux colons amenait certaines dissidences; aujourd’hui, l’opinion paraît également fixée sur ce sujet. En un mot, tous les problèmes proposés semblent marcher vers leur solution.

Il y a à Saint-Laurent deux classes distinctes de transportés. Les transportés concessionnaires et les transportés employés aux travaux publics : c’est parmi les seconds qu’on choisit les premiers. C’est un stage pendant lequel les bons sujets obtiennent de l’avancement en récompense de leur sage conduite. Les transportés, dont le travail est dû à l’État, sont occupés aux corvées intérieures du pénitencier et à l’exploitation des bois pour le compte du gouvernement. En dehors de ce service, auquel ils sont astreints, il leur est accordé des heures de liberté, et le produit du travail, accompli pendant ce laps de temps, leur est attribué en entier. Le Maroni est tellement riche en bois de construction à portée des cours d’eau que l’on peut facilement, avec les moyens actuels, en fournir annuellement à la marine pour plus de 500 000 francs.

Les transportés concessionnaires s’occupent également de l’exploitation des bois; mais alors ce sont de vrais fournisseurs dont les produits sont tarifés. L’État se fait acquéreur, mais n’entrave aucunement l’essor des transactions commerciales.

Il y a deux sortes de concessions : la concession urbaine et la concession suburbaine; les terrains de la première serviront d’assise à la ville à venir; ceux de la seconde formeront le territoire de la banlieue. La ville sera le foyer industriel où se réuniront, en corps de population compacte, les gens de métier, et tous ceux qui vivront des états manuels. La banlieue demeurera le champ de travail des cultivateurs, de ceux qui s’adonneront exclusivement à l’agriculture.

Le même système a présidé à la formation de toutes les concessions. C’est une théorie empruntée sous certains points de vue au phalanstère. C’est la théorie de la formation des groupes, équilibrés et disposés pour recueillir les bénéfices de l’association.

On compose un groupe de vingt transportés, à la disposition desquels on met gratuitement instruments aratoires, outils, bêtes de trait, tombereaux, brouettes, semences, etc. Les alignements et les devis des constructions sont tracés par les soins de l’autorité supérieure, qui marque également la place que doit occuper chaque maison. Chaque propriété rurale doit avoir cent mètres de large sur deux cents mètres de profondeur. Les maisons font face à la route qui coupe en deux la concession du groupe. Elles sont disposées de façon à ne jamais se faire vis-à-vis.

La concession faite à un groupe de vingt transportés représente donc un kilomètre de route, mesurant de chaque côté une superficie de deux cents mètres de profondeur en culture, et garni de vingt maisons, dix de chaque bord, qui se trouvent espacées de façon qu’il y en ait une tous les cinquante mètres, soit à droite, soit à gauche.

Le travail commence d’abord en commun. La première opération qu’ont à faire les transportés menés dans la forêt, qu’ils doivent convertir en centre agricole, c’est de se bâtir, à faux frais, un logement provisoire pour s’abriter. Après quoi, ils bâtissent les vingt cases et les relient par une route qui doit joindre également la concession nouvelle à la concession la plus voisine, si ces deux concessions ne sont pas contiguës. Ils exécutent encore une partie de l’abatis et des défrichements,  qui sont les opérations préalables nécessaires à l’ensemencement et à la mise en terre des plantes potagères, dont la culture s’appelle la production des vivres.

Alors le travail en commun cesse et l’individualité se dessine. L’association a vaincu les obstacles que l’homme seul n’aurait pu surmonter; elle a maintenant terminé sa tâche, et laisse chacun de ses membres livrés à sa propre intelligence et à ses aptitudes spéciales.

Quoique les vingt cases soient bâties sur le môme modèle, comme il peut y avoir des concessions dont l’exposition ou le sol entraîne certains avantages, les vingt lots sont tirés au sort, et chaque transporté dirige sa culture à sa guise en se conformant cependant aux conseils de l’administration supérieure qui, tout en conservant la haute main, laisse encore une latitude convenable aux inspirations particulières.

L’autorité suit quelque temps des yeux la conduite et le travail du transporté; et si elle est satisfaite de son examen, elle lui accorde définitivement la concession de son lot. Le voilà désormais propriétaire  d’un immeuble et investi de tous les droits attachés à ce titre. Il peut acheter et vendre, il peut s’associer et mener de front plusieurs concessions. S’il a des capitaux en France, il peut les utiliser; s’il a une famille, maintenant qu’il peut la loger et la nourrir, il obtient de la faire venir, et l’État se charge des frais de voyage des émigrants.

S’il n’a pas de famille et s’il éprouve le besoin de s’adjoindre une compagne, s’il désire peupler sa solitude, si l’idée de la paternité sourit à ses sentiments affectueux, il demande une femme, et l’État se constitue également pour lui en agence matrimoniale.

Les femmes envoyées à la Guyane pour unir leur sort à celui des transportés sont prises dans le même milieu qu’eux. Ce sont des femmes sortant des maisons centrales, entachées de condamnations plus ou moins graves. Mais il n’est pas défendu au transporté de choisir une compagne ailleurs, s’il peut en trouver une de bonne volonté.

Jusqu’au jour solennel où elles sont conduites à la mairie et à l’église, les filles et les femmes, destinées à peupler la Guyane de la transportation, sont confiées à la garde et à la discipline sévère des dames de Saint-Joseph de Chartres. Ces religieuses sont également chargées de l’éducation des enfants des condamnés.

Comme les futures épouses doivent être spécialement occupées aux rudes travaux agricoles, qu’elles sont appelées à aider leurs maris dans leurs défrichements et leurs cultures, on les a choisies, autant que possible, parmi les filles de campagne de constitution robuste. J’en ai trouvé peu de jolies parmi celles que j’ai eu occasion de voir; cependant, en dépit de leur misérable costume, quelques-unes peuvent plaire encore.

Chose étrange ! Le plus grand nombre a subi sa condamnation pour crime d’infanticide. Il y a là une étude intéressante à faire; mais n’est-ce point attaquer avec trop de hardiesse une grande question humanitaire? La honte et le besoin de cacher les suites d’une faute, est-ce là le seul mobile qui les a poussées au crime? Deviendront-elles de bonnes mères de famille plus tard? Ce sentiment de la maternité qu’elles ont étouffé d’une façon si terrible, va-t-il renaître plus ardent, plus vivace pour les nouveaux fruits de leurs entrailles?

Tout transporté qui désire entrer dans les liens du mariage doit faire venir ses papiers de famille ; les femmes sont déjà munies des leurs. Il faut faire les choses régulièrement pour ne pas créer de grandes difficultés à l’avenir, et surtout pour prévenir les cas de bigamie, l’erreur la plus dangereuse en l’espèce. Les fondateurs des sociétés nouvelles sont bien tenus de serrer le code et la légalité au plus près.

Cette formalité entraîne souvent de longs délais. L’état civil de beaucoup de condamnés n’est pas toujours facile à constater. Si quelques-uns ont eu un nom et une position dans le monde, beaucoup se trouvent être des vagabonds sans aveu, sans feu ni lieu ; il en est qui ont porté plusieurs noms dont aucun n’est inscrit au registre de la mairie. D’autres sont des enfants du grand chemin, que leurs parents ont jetés avec un sobriquet ou un prénom dans ces troupes nomades de bohèmes et de saltimbanques, qui ont pour patrie la place publique, et pour domicile une voiture errant de foire en foire.

Quand les obstacles sont levés, quand des relations habilement ménagées ont mis les futurs, époux en présence, s’ils se conviennent réciproquement, les bans sont publiés, le mariage civil et le mariage religieux s’accomplissent suivant les us habituels, et l’épouse suit l’époux au domicile conjugal.

Il y a un couple assez singulier au pénitencier de Saint-Laurent. Le mari a tué sa première femme; la femme a assassiné son premier mari. Est-ce le hasard ou cette conformité d’antécédents qui les a rapprochés? Qui se ressemble s’assemble, dit le proverbe. Ils n’ont du reste rien à se reprocher l’un à l’autre et vivent, à ce qu’il paraît, en fort bonne intelligence. Peut-être se redoutent-ils, ou s’estiment- ils mutuellement, ayant fait tous les deux leurs preuves.

Qu’adviendra-t-il de ces appariades? Feront-elles souche d’honnêtes gens? Ou devra-t-on perpétuellement appliquer aux enfants nés de parents criminels et dégradés le terrible vers de Racine adressé aux héritiers des Atrides?

Tu sais qu’ils sont sortis d’un sang incestueux,

Et tu t’étonnerais s’ils étaient vertueux.

J’ai plus de foi, pour ma part, dans la puissance du bon principe, et je pense qu’il en doit être de la beauté morale comme de la beauté physique. Or, ne voit- on pas tous les jours de ravissantes têtes d’enfants faire contraste avec la laideur des parents? Et les mathématiciens ne nous prouvent-ils pas que moins multiplié par moins donne plus au produit? Et les fumiers les plus immondes ne sont-ils pas en possession de nourrir et d’amener à bien les plus délicates des fleurs et les plus savoureux des fruits?

Parmi les soixante ménages établis actuellement aux environs de Saint-Laurent, il y a eu déjà un premier produit. Quelques-uns en sont même à la seconde édition. Ces enfants ne laissent rien à désirer sous le rapport de la constitution physique; espérons que leur moral n’aura pas trop à souffrir de l’influence du péché originel.

La ration de vivres journaliers est accordée aux concessionnaires et à leur famille pendant deux ans. On sera peut-être obligé de prolonger cette faveur une année en plus; mais à partir de cette époque, ils doivent se suffire à eux-mêmes.

La ration accordée aux enfants varie suivant l’âge de ces petites créatures. Cette demi-mesure n’était pas admise, volontiers, par une mère qui, douée d’un vigoureux appétit, comptait bien se satisfaire sur la part de son nouveau-né. Sa réclamation auprès du commissaire fut acerbe.

« Nous remplissons nos devoirs, dit cette femme en colère, et le gouvernement ne remplit pas les siens. On nous envoie ici pour peupler, nous peuplons, et on ne donne pas la ration à nos petits. Eh bien! Nous ne peuplerons plus. »

La terrible menace de cette mère exaspérée ne s’est pas accomplie. On continue à peupler et dans de belles proportions. L’arrivée de tous ces enfants est saluée avec joie; plusieurs officiers ont accepté de les tenir sur les fonts baptismaux et remplissent avec conscience leur rôle de parrains.

Quelques-uns de ces petits innocents ont eu, comme Cendrillon, le bonheur d’avoir une bonne fée pour marraine. La générosité et la voix d’un excellent cœur sont aussi des baguettes magiques. Celles-là font également des miracles.

Donnez, afin que Dieu, qui dote les familles,

Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles.

Grande pensée de notre grand poète Victor Hugo! J’ai souvent servi d’intermédiaire dans la distribution de ces bienfaits. J’ai vu les larmes de la reconnaissance couler des yeux de la mère quand j’étalais le joli trousseau dont la fée dotait sa filleule. Ces pleurs sont des prières qui montent vers l’Éternel. Puissent-elles, suivant le vœu du poète, appeler sur la jeune marraine de la petite Marguerite les bénédictions d’en haut!

(à suivre)

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