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Source : GOOGLE
Titre du livre : La Guyane Française, notes et souvenirs d’un voyage exécuté en 1862-1863, par Frédéric Bouyer capitaine de frégate.
Ouvrage illustré de types, de scènes et de paysages par Riou et de figure d’histoire naturelle par Rapine et Delahaye, d’après les croquis de l’auteur et les albums de messieurs Touboulic, Masson, Farcy, et Rodolphe, officiers de la marine impériale.
Nombre pages : 318
Libraire de L. Hachette et Cie. Bd Saint Germain, n°77 Paris.
Année publication : 1867.
Avertissement : Je propose, 2 versions de l’Histoire de D’Chimbo Le Rongou.
Une émanant de Frédéric Bouyer et l’autre de Rodolphe Robo qui a été publié dans La Semaine Guyanaise, qui est présenté sous un autre article du site : https://guyanelacolonie.fr

Liens : Version Rodolphe Robo.
Histoire de D’Chimbo Le Rongou. Page 116 à 133
La Guyane française s’était principalement approvisionnée de travailleurs parmi les tribus noires du Gabon, voisines de nos possessions, parmi les Orongous ou Rongous, dont les villages sont répandus entre le cap Lopez et la rivière Mexias.
Malheureusement, les employés des bureaux de placement ne se donnaient pas la peine d’approfondir le chapitre des renseignements; ils passaient légèrement sur les antécédents des engagés, et l’émigration a fait parfois de tristes cadeaux à nos colonies.
Témoin le scélérat dont je vais raconter la criminelle histoire. Les détails sont empruntés au rapport officiel présenté au conseil privé lors de la mise en jugement du farouche émigrant.
Arrivé à la Guyane le 26 septembre 1858, il fut employé à l’exploitation aurifère de l’Approuague, où il ne tarda pas à signaler son caractère malfaisant.
(Complément d’information,de l’arrivée de D’Chimbo, suite à mes recherches personnelles : nom du navire : Joseph ; ports d’embarquement : Côtes occidentales d’Afrique ; date départ : 10 aout 1858 ; arrivée à Cayenne : 26 septembre 1858, nombre de jours de traversées : 47 jours ; nombre des immigrants au départ : 340. Ce convoi était destiné pour moitié à la Martinique et l’autre moitié pour la Compagnie de l’Approuague, cette dernière était la première grande compagnie de recherche et d’exploitation d’or qui a été découvert en 1855.
Source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France ; Titre du livre : La Guyane Française en 1865 ; aperçu géographique, historique, législatif, agricole, industriel et commercial ; auteur : M Léon RIVIÈRE ; année de publication : 1866 ; page 177.)
Les moyens disciplinaires ayant été épuisés sans qu’on parvînt à dompter cette nature rebelle, on dut faire intervenir l’action plus sévère de la justice. Traduit devant la cour impériale, chambre correctionnelle, il fut condamné, par arrêt du 10 décembre 1859, à trois mois d’emprisonnement et à cinq ans de surveillance de la haute police, pour voies de fait, vol et vagabondage.
C’est pendant la durée de cette peine que D’chimbo, étant parvenu à s’évader, se réfugia dans l’ile de Cayenne, et, jetant le gant à la civilisation qui l’avait puni, lâcha la bride à ses instincts sauvages et commença une vie de meurtres, de vols et de brigandages.
Pendant dix-sept mois, D’chimbo a tenu en échec la police de Cayenne. Vivant dans les bois, à quelques centaines de mètres d’une ville de 8000 âmes, invulnérable et insaisissable, échappant à toutes les embûches, invisible pendant quelque temps, puis signalant sa présence par le meurtre et le vol, ce bandit a défié, pendant dix-sept mois, soldats, gendarmes et habitants acharnés à sa poursuite.
Le bonheur avec lequel D’chimbo se dérobait aux agents de la force publique, sa présence presque simultanée sur plusieurs points de la colonie, ajoutaient quelque chose de surnaturel et de mystérieux à l’effroi bien justifié qu’il inspirait déjà. Les habitants ne se hasardaient qu’en tremblant sur les chemins : les femmes surtout, qui étaient le plus en butte à ses attentats, croyaient voir partout le terrible Rongou. On ne sortait plus qu’en nombre, et encore n’était-on pas toujours à l’abri de ses agressions; aussi les relations de la ville et de la campagne souffraient de cet état de choses, et le marché menaçait de ne plus être approvisionné par les cultivateurs effrayés.
Pour bien expliquer l’impunité dont sembla jouir si longtemps le bandit, il suffit de se représenter ce que c’est que l’île de Cayenne. Quoique étant de beaucoup le point le plus peuplé et le mieux cultivé de toute la Guyane, l’ile de Cayenne a encore bien des terrains perdus. Or, qui dit terrain perdu, dit terrain boisé, formant un fouillis d’autant plus épais que ce n’est pas le grand bois. Dans le grand bois, les arbres de haute futaie interceptent le soleil; la végétation inférieure est gênée dans son développement; on peut circuler entre ces troncs séculaires, sinon facilement, du moins en brisant quelques obstacles, en élaguant quelques branches, en abattant quelques lianes parasites. Dans le taillis, au contraire, les plantes s’enchevêtrent au milieu des arbres à croissance rapide des terres basses et forment autour de leurs tiges d’inextricables réseaux.
Quelques sommets offrent encore l’image de la grande végétation tropicale, et ceux qui veulent admirer dans sa fougue créatrice cette splendide nature n’ont qu’à monter jusqu’à la cascade du Rorata, qui fournit l’eau à la ville de Cayenne. Mais, autrement, c’est le taillis qui domine, le taillis épais, touffu, uniforme, impénétrable, ménageant, au tigre comme à l’homme, des embuscades choisies et des repaires assurés.
Les habitations sont éparses çà et là, comme des oasis au milieu d’un désert de feuillage. Les plantations de cannes à sucre existant encore à la Guyane se trouvent sur le canal Torcy, dans le Ouanary, dans l’Approuague; l’île de Cayenne n’a plus que ce qu’on nomme les habitations de Vivres, où l’on cultive les fruits et les que l’on va vendre en ville. A cette production commune à tous, le colon adjoint une culture secondaire, et jette sur le marché quelques kilos de coton, de roucou, de café et de cacao, quelques gousses de vanille, et, satisfait ou impuissant, il végète dans sa médiocrité. La principale culture est le manioc; mais cela exige peu de travailleurs; aussi le personnel des habitations est généralement restreint, de même que l’espace défriché est peu étendu. Généralement, les petites habitations se groupent de façon à établir des services réciproques et des relations de voisinage; d’autres fois, elles sont isolées et fort distantes les unes des autres. Pour relier ces points entre eux et avec le chef-lieu, on a pratiqué dans le bocage des sentiers étroits où l’on marche à la file indienne et qui serpentent entre deux murs de feuillage. Quelques grandes routes principales étendent leurs poudreux rubans, allant du chef-lieu à Bourda, àBaduel, à Montjoly, à Montabo, à la prise d’eau de Rorota; mais le long de ces routes il y a peu de cases et d’habitations; de grands espaces restent isolés, déserts, sans passages de piétons et de cavaliers, et de chaque côté se trouve le bois qui ouvrant à la fuite d’impénétrables retraites, oppose à la poursuite d’infranchissables obstacles.
De plus, l’usage des armes à feu est peu répandu dans les campagnes. Quoique le gibier à poil soit très-abondant, la chasse n’est ni une occupation, ni une industrie. C’est grâce à ce détail que le Rongou a pu échapper si longtemps à la vengeance des victimes de ses déprédations, alors que sa force herculéenne le faisait sortir vainqueur des luttes corps à corps.
Donc, servi par le décor du théâtre où il joue ses tragédies sanglantes, mon brigand est devenu un être légendaire; une sorte de bête du Gévaudan, unissant la férocité de l’animal à l’astuce de l’homme, déployant dans la perpétration de ses crimes une adresse étrange, une audace persistante et une cruauté inexorable.
On le voit, mon brigand n’est pas un bandit à l’eau de rose, un bandit d’opéra-comique. Il ne porte pas le chapeau enrubanné de Fra-Diavolo, sa ceinture ne se hérisse pas du classique arsenal de messieurs les gentilshommes de grande route, et vous ne trouverez en lui ni les délicatesses ni les contrastes qui se rencontrent parfois dans l’histoire des coquins célèbres : c’est un criminel tout d’une pièce.
Il est nu jusqu’à la ceinture. Son torse noir et athlétique exhibe de nombreuses cicatrices et d’étranges tatouages. Les épines de la forêt et les balles ont déchiqueté cet épiderme sombre. Il est de petite taille, son buste et ses bras sont démesuré ment longs, ses jambes courtes. Sa tête, petite, s’appuie sur un cou de taureau. Ses dents de devant, limées d’après la coutume de sa race, donnent à sa physionomie un cachet de férocité inouïe. Il ressemble au djina, à ce gorille colossal, dont il est le compatriote, et dont il a en partage la force redoutable et les appétits sensuels. Sa main droite est armée d’un sabre d’abatis, à lame forte, large, pesante, emmanchée dans un grossier morceau de bois. Quelquefois ce sabre est passé sans fourreau à sa ceinture, et le bandit porte sur l’épaule une énorme barre de fer et manie comme une simple baguette cette pesante massue.
Chose étrange! les bras musculeux de cet hercule africain se terminent par des mains d’enfant. Ses jambes, pareilles à des piliers, reposent sur des pieds qui feraient l’envie et l’orgueil d’une jeune fille. Ces mains s’attachent par des poignets, ces pieds par des chevilles d’une finesse extrême.
En présence de celte espèce de taureau, en face de cet emblème de la force brutale, l’homme le plus brave se sent un secret effroi; l’on comprend l’empire de l’audace et du biceps aux époques barbares, et l’on conçoit la terreur qui doit planer sur un pays, quand, doué de pareils avantages physiques, un semblable monstre déclare la guerre à la société et se livre sans frein à sa nature farouche, cynique et implacable.
Du jour où le bandit eut renoncé à la vie sociale et au travail, le vol devint sa ressource unique et forcée. Les fruits sauvages sont une médiocre nourriture, et le temps que D’chimbo avait passé chez les civilisés l’avait initié à des recherches gastronomiques plus délicates. Aussi, afin d’approvisionner son garde-manger de volaille et autres comestibles, pour exercer plus facilement sa coupable industrie, il s’était construit dans les bois des carbets qu’il habitait successivement, les établissant de préférence dans des endroits de difficile accès, mais à proximité des chemins fréquentés et sous le vent de ces mêmes chemins, afin de mieux épier les passants, afin de les voir et de les entendre sans en être vu ni entendu lui-même. C’était généralement dans un rayon peu distant de cases et d’habitations isolées bien pour
vues de vivres et de provisions; et c’était fort commode pour le malfaiteur d’aller y faire des visites diurnes ou nocturnes et de dévaliser ces demeures écartées, tout à fait à la portée de ses coups de main.
Voilà donc le sauvage Rongou installé dans ses repaires, et nous allons voir se dérouler la noire série de ses forfaits. Il me serait facile de faire du roman, je préfère ne pas broder sur ce canevas sanglant et je me borne à être l’écho fidèle de la cour d’assises.
Déjà de nombreuses déprédations avaient été commises au préjudice des habitants; des femmes avaient été attaquées, mais peu s’étaient plaintes, préférant garder le secret sur l’outrage plutôt que de divulguer leur honte; une vague inquiétude planait sur la campagne, quand un nouveau crime vint grouper sur la même tête tous les méfaits dont on ignorait les auteurs.
Lenommé Mouendja, immigrant rongou comme D’chimbo, mais zélé, rangé, travailleur, occupait une petite case sur l’habitation Beauregard. On lui avait déjà volé divers comestibles, et il était sur ses gardes. Le 21 janvier 1860, à minuit, Mouendja fut éveillé par le cri d’une poule; il entend les pas d’un voleur autour de sa case, il jette un cri d’alerte, appelle au secours, et, quoique muni d’un simple bâton, il se met à la poursuite du malfaiteur et parvient à l’atteindre.
D’chimbo, car c’était lui, fait volte-face, et, armé de son sabre d’abatis qu’il ne quittait jamais, en frappe Mouendja, le renverse baigné dans son sang, le refrappe encore avec acharnement, et ne l’abandonne que lorsqu’il le voit sans connaissance, sans mouvement et sans vie.
Malgré l’état désespéré du blessé, dont la tête était ouverte en trois endroits et dont le corps présentait de graves lésions, on parvint toutefois à le rappeler à la vie, et il put désigner son assassin qu’il connaissait de longue date.
Neuf jours après, c’était le tour d’un autre cultivateur, Napoléon Napo, bon travailleur, résidant sur l’habitation Bayer. Cette fois D’chimbo n’est pas seul, il s’est associé un complice qui a échappé aux recherches de la justice.
Dans la nuit du 30 juin, Napo est réveillé en sursaut par le bruit d’une effraction. Deux hommes enfoncent le gaulétage[1]de sa case et apparaissent armés chacun d’un sabre. Napo saisit le sien et fait face à ses deux adversaires qui en veulent à ses sous marqués[2]et à sa vie.
Une lutte s’engage dans l’obscurité, lutte inégale et désespérée, dans laquelle Napo, blessé et meurtri, parvient à échapper un moment à ses assassins. Il ouvre sa porte et veut fuir; mais, atteint par les deux bandits, il est renversé et sabré sans miséricorde.
Cet attentat consommé, les deux complices retournent à la case, allument une chandelle et exécutent sans obstacle le vol dont l’idée les avait conduits là. Ils font main basse sur tout ce qui se trouve à leur convenance, hardes, linge, volailles, argent.
Moins heureux que Mouendja, Napo, qui respirait encore quand on le retrouva le lendemain baigné dans une mare de sang, succomba huit jours après. Il avait reçu seize blessures dont plusieurs étaient mortelles.
Le 21 août, une vieille négresse, nommée Eugénie Atiba, revenait de l’établissement pénitentiaire de Montjoly et suivait un sentier tracé dans le bois, quand tout à coup elle en voit sortir le Rongou qui s’avance vers elle, le sabre levé, la saisit au corps, lui défend d’élever la voix sous peine de mort et l’entraîne de force au plus épais du bois. Les cinquante ans de la pauvre femme ne la défendirent pas de l’outrage, et le bandit, repoussant avec dédain sa victime, lui prit le peu d’argent qu’elle portait dans un mouchoir, ainsi que ses petites provisions.
Cette rencontre ne lit qu’irriter les désirs charnels du sauvage. Un moyen s’offrait à lui d’avoir de plus jeunes et plus jolies femmes, c’était de mieux choisir son jour. En effet, pendant les six jours ouvrables de la semaine, les jeunes cultivatrices de l’île de Cayenne circulent peu dans le quartier; elles restent au travail sur les habitations. Mais le dimanche, de grand matin, elles se parent de leurs bijoux et de leurs habits de fête et vont entendre la messe à l’église paroissiale de Remire. Puis elles profitent de la journée pour faire des excursions dans les environs et visiter leurs connaissances. De plus, pour abréger le trajet, au lieu de suivre invariablement la grande route, il leur arrive souvent de s’engager au milieu des bois dans des sentiers de traverse pratiqués et connus.
Avec un peu de réflexion, D’chimbo comprit que le dimanche devait être sinon son jour unique, du moins son jour préféré pour guetter les passants, les femmes surtout. Le résultat de cette combinaison ne se fit pas attendre.
Julienne Cabassou, jeune et jolie capresse de vingt-deux ans, avait quitté sa demeure de grand matin, le dimanche 26 août, pour aller entendre la messe à Remire. Elle pensa qu’avant l’office elle avait le temps d’aller visiter une amie à un demi-kilomètre du bourg. Elle cheminait donc tranquillement le long d’un champ de balisiers, lorsque tout à coup elle sent deux mains s’appliquer par derrière sur ses épaules.
Julienne croit d’abord que c’est le badinage d’un ami, mais elle est bien vite détrompée. Une odeur de bête fauve se répand autour d’elle, l’étreinte des deux mains devient plus forte et la pointe d’un sabre dépasse son épaule gauche. Julienne se retourne et pousse un cri d’épouvante. C’était le redoutable Rongou, entouré déjà d’une sinistre renommée et qu’elle devine sans le connaître.
« Marche, marche, lui dit D’chimbo, marche où je te mènerai, et surtout tais-toi, ou tu es morte. »
Et la tenant toujours saisie, il la pousse devant lui, l’entraîne dans le bois et la conduit à son carbet par divers détours. Il était alors huit heures du matin.
C’est dans ce carbet que, de huit heures du matin à cinq heures du soir, s’est passée une longue et odieuse scène, pleine d’émouvants détails dont quelques- uns sont d’une telle nature que la plume se refuse à les retracer.
Sans force contre les entreprises du monstre au pouvoir duquel elle est tombée, la malheureuse Julienne ne peut être sauvée que par un miracle, et le miracle ne se fit pas. La solitude l’environne, la forêt muette ne répond pas à sa voix, et la jeune captive ne peut que protester du fond du cœur contre l’outrage fait à son corps.
Satisfait de la possession d’une jeune et jolie personne, le Rongou est tout joyeux. Sa gaieté est celle du tigre ; il ne peut rentrer toutes ses griffes, mais sa joie s’épanche en un flot de paroles qui reflètent les diverses impressions de son esprit. Peut-être le misérable, vivant depuis longtemps dans l’isolement, cède-t-il à ce besoin qu’éprouve tout homme d’entendre sa propre voix et de communiquer ses pensées. Ce sauvage a puisé dans ses crimes une sorte de farouche orgueil, il est fier de son nom et de sa sinistre réputation.
D’chimbo s’exprime eu langue créole, que je traduis en français pour l’intelligence du lecteur.
« Tu as dû entendre parler du Rongou, dit-il à Julienne, tu as dû entendre parler de celui qui vole, de celui qui tue, de celui qui ne craint rien, ni nègre ni blanc? Eh bien, c’est lui qui est devant toi. Tu t’appelles Rosillette, dis-tu; moi, je me nomme le Rongou ! Et quand je te dis Rosillette, je veux que tu me répondes monsieur. Je le veux, entends-tu !»
Julienne avait emprunté ce nom de Rosillette par une sorte de délicatesse instinctive.
« Ma journée a été bonne, ajoute D’chimbo; me voilà en possession d’une jolie fille. Je ne te lâcherai pas de sitôt. Tu seras ma femme; mais comme mon boucan[3]est trop étroit pour deux, tu vas aller couper du bois pour l’élargir. »
« Je n’aime pas les Français. Ils m’ont fait trop de misères. Je ne veux plus travailler ni pour eux ni pour personne; j’aime mieux ma vie libre et indépendante. Rien ne me manque d’ailleurs; vivres, cassave[4], poisson, volailles, j’en ai quand je veux; les cases voisines sont à moi, j’y vais la nuit et j’en rapporte de quoi me nourrir. Quant aux femmes, je n’en manquerai pas non plus ; tu en es la preuve. J’arrêterai toutes celles qui me plairont. Mais toutes celles qui me résisteront, je les tuerai; car, vois-tu, il n’a pas peur de tuer, le Rongou! Tiens, tu vois celte casaque, ce chapeau, ce sabre? Eh bien ! Ce sont ceux d’un vieux nègre nommé Napo, que j’ai tué une nuit que j’étais allé pour le voler. »
Là-dessus, s’emparant d’un couteau à longue lame et le tenant levé sur Julienne, il ajouta :
« Veux-tu juger par toi-même si j’ai peur de tuer? Tu peux en faire l’épreuve de suite. Allons, voyons si tu es une femme de courage, voilà du monde qui passe sur la route, essaye de crier et c’est fait de ta vie. »
On se représente les folles terreurs de Julienne pendant ces démonstrations menaçantes auxquelles le regard cruel, implacable du monstre donnait un cachet de terrible vérité.
« Il y en a d’autres que je tuerai, ce sont ceux qui m’ont fait mettre à la geôle. Je leur ferai leur affaire tôt ou tard, car ils ont beau me poursuivre, me cerner avec leur police, leurs gendarmes, leurs noirs, ils ne me prendront jamais. Ils peu vent me porter des coups de sabre, me tirer des coups de fusil, tout cela ne me fait rien. Le fer et les balles m’atteignent sans me faire de mal. D’ailleurs j’ai d’autres ressources pour leur échapper. Je sais me rendre invisible; je sais prendre diverses formes; je puis, quand je veux, me changer en serpent, en arbre, en ruisseau. »
Cependant le Rongou vaquait aux divers soins de son ménage et forçait sa prisonnière à l’aider dans ses préparatifs de cuisine, lui montrant avec une vanité farouche les fruits de ses vols nombreux et semblant vouloir subjuguer Julienne par l’exhibition de son butin.
« Tu le vois, lui dit-il, la femme du .Rongou sera heureuse; le Rongou est riche, il a d’autres carbets encore mieux garnis que celui-ci. »
Ayant besoin d’eau pour le dîner, il sort un instant pour aller en puiser à une source voisine et laisse sa captive seule.
A peine a-t-il disparu à travers les arbres que celle-ci s’élance vivement hors de l’antre de la bête fauve et s’enfuit à toutes jambes. Mais elle entend bientôt derrière elle les pas de son persécuteur; en quelques bonds le tigre ressaisit sa proie, pousse un cri de fureur indicible, renverse Julienne sur le sol, et cherchant à son côté une arme absente : «Tu es bien heureuse que j’aie oublié mon sabre, lui dit-il, sans cela je t’en aurais transpercée. »
Puis il ramena sa victime au carbet; mais maintenant il la surveille davantage, il craint une nouvelle tentative de fuite.
Dans les intervalles de ses lubriques désirs et de ses jactances cruelles, entre ses cyniques élans et ses menaces de mort, sa nature sauvage se répand en impressions naïves et en puérilités. S’il a les passions de la bête il a les étonnements et les admirations de l’enfant.
« Voyons, dit-il à Julienne, ce que tu m’as apporté. Ton parasol est en très- – bon état, aussi je le garde ; quant au mien, qui ne vaut rien, j’en ferai des pipis[5], soit pour protéger mes carbets, soit pour planter autour des cases que je vais dévaliser. De cette façon le propriétaire sort de sa case pour courir après moi, il s’enfonce mes pipis dans les pieds et ne peut me poursuivre. »
Et le sauvage de rire de sa ruse diabolique, tout fier de sa science en fortification passagère.
« Qu’est-ce qu’il y a dans ce mouchoir? Ah! C’est une pièce d’argent! Elle est toute neuve, ma foi. Comme elle brille! Comme elle est belle, comme c’est plus joli que les vilains sous marqués de ces vilains nègres de Cayenne ! »
Et le Rongou va serrer cette pièce d’un franc, après l’avoir plusieurs fois embrassée avec une joie puérile.
« Tu as là de jolies boucles d’oreilles, je crois qu’elles m’iraient bien. Je te déclare donc qu’elles sont à moi et je veux que tu me les ajustes. »
Il n’y avait pas à balancer. Julienne détacha ses deux boucles, dites impératrice, et les passa aux oreilles du Rongou, qui parut ravi de ce nouvel ornement. La journée s’écoula ainsi, journée terrible pour la captive, journée dont les heures lui parurent des siècles et qu’elle crut souvent la dernière de sa vie. Le Rongou faisait seul les frais de la conversation, Julienne n’y répondait que par monosyllabes; mais craignant d’irriter son farouche geôlier, la prisonnière semblait résignée à son sort.
Le Rongou sort un moment du carbet et regarde le soleil :
« Il est quatre heures et demie, dit-il, viens avec moi, nous allons couper du bois pour élargir notre boucan.
– Je suis épuisée, dit Julienne, et mes forces sont à bout.
– Eh bien ! répliqua D’chimbo, j’irai seul ; mais auparavant je veux prendre mes précautions contre toi et faire en sorte que tu ne puisses ni bouger, ni crier. »
Là-dessus, s’emparant d’un paquet de cordes, il se met à lier et à garrotter Julienne par les pieds, les mains et les bras. Il lui met un bâillon dans la bouche, et rassuré par ce luxe de précautions, il quitte le carbet pour s’engager dans le bois, marchant toutefois à pas lents et regardant de temps à autre derrière lui pour s’assurer que Julienne est toujours là.
Il a disparu ; la malheureuse femme n’aperçoit plus son bourreau. Elle réfléchit qu’il lui faut un certain temps pour choisir et couper ses rameaux, qu’elle a par conséquent un quart d’heure devant elle. Sa résolution est prise. Elle va tenter un suprême effort pour sortir de ce repaire, pour conquérir la liberté et la vie. Elle sait que si elle est reprise elle sera impitoyablement immolée ; mais aussi est-ce vivre que de rester au fond d’un bois en la puissance d’un sauvage féroce ayant toujours la luxure au cœur, la menace à la bouche et le poignard à la main?
Après des efforts inouïs, elle parvient à élargir l’entrave qui lui unit les pieds. Elle se lève, sort du carbet, marchant à peine, trébuchant à chaque pas et recommandant son âme à Dieu; elle s’engage au hasard dans un des sentiers de la forêt…
Aucune plume ne peut rendre les transes mortelles de Julienne pendant cette fuite que ses liens rendent si lente et si pénible. Le moindre bruit la fait tressaillir ; la branche qui craque au moindre souffle du vent, l’oiseau qui s’envole effrayé, l’agouti timide qui disparaît sous la feuillée, tout est pour elle l’écho des pas de son ennemi.
Cependant la Providence semble la guider par la main dans ce dédale de la forêt. Le chemin qu’elle a suivi au hasard la conduit hors du bois; son persécuteur a sans doute perdu ses traces, elle parvient sans encombre aux limites de l’habitation Pacaud; elle aperçoit du monde, elle est sauvée!
Deux vieux cultivateurs, étonnés à la vue de cette femme couverte de liens, courent à elle, la débarrassent de son bâillon et la conduisent au régisseur du domaine, où on la délie et où l’on apprend de sa bouche son émouvante histoire.
Immédiatement on s’arme, et, sous la conduite de Julienne, on se rend au carbet du Rongou. Mais la tanière était vide, la bête féroce l’avait quittée. Après avoir vainement poursuivi la fugitive, pensant qu’il allait être traqué à son tour, D’chimbo avait pris la fuite, emportant avec lui ses objets et ustensiles portatifs et ne laissant sur les lieux que son bagage encombrant.
Les terribles émotions physiques et morales qu’avait subies la pauvre Julienne pendant sa séquestration avaient frappé d’une manière sensible l’esprit de cette infortunée. Dès le lendemain, sa raison l’avait abandonnée ; elle était folle. L’image du brigand était constamment devant ses yeux; elle poussait des cris de terreur et cherchait vainement à chasser cette terrible vision qui l’obsédait toujours. Malgré les bons soins dont elle était entourée, on avait tout lieu de craindre que cette perturbation morale ne fût sans remède, lorsqu’une grande commotion physique la sauva.
Quelques mois après cette fatale journée, Julienne mit au monde un enfant si contrefait, si difforme, que la mort de ce petit monstre fut un véritable bonheur.
L’évasion de Julienne avait exaspéré les passions sauvages du Rongou. Désormais il se promet d’être sans pitié, et trois jours à peine s’étaient écoulés depuis l’attentat que nous venons de raconter, quand un nouveau crime vint répandre dans le pays l’épouvante et l’indignation. Cette fois D’chimbo n’a pas attendu le dimanche. Il est pressé de prendre sa revanche.
Le mercredi 29 août, sur les limites de l’habitation le grand Beauregard et celle des Trois-Amis, on trouve trois cadavres gisant sur le sol dans une mare de sang. C’est une mère avec ses deux enfants, Marceline Victor, négresse de l’habitation Loyola, la petite Eugénie, âgée de quatre ans, et le petit Joseph, âgé de dix mois.
Marceline, sabrée au visage, porte à la face trois énormes plaies qui ont dû déterminer une mort immédiate. Le sabre n’a point frappé la petite Eugénie. Le meurtrier lui a fracassé la tête sur un rocher. La mutilation est si complète, si affreuse, que la figure de la petite fille a perdu toute forme humaine. Quant à l’enfant à la mamelle, bien que gravement blessé lui-même, il respirait encore à l’arrivée de la gendarmerie et continuait à téter le sein de sa mère. Une femme le prit et l’emporta dans sa case afin de le secourir : mais il n’était plus temps. Indépendamment du coup de sabre qui l’avait atteint à la tête, son dos était à moitié dévoré par les fourmis manioc. Il mourut le jour même.
Marceline avait quitté sa case avec ses enfants vers sept heures du matin. Elle était munie d’un parasol tout neuf, reconnaissable à un signe particulier. Ce parasol ne se retrouva pas ; mais non loin du lieu de ce triple homicide, dans un carbet abondamment pourvu de cannes à sucre, la justice saisit le parasol de Julienne que le meurtrier avait vraisemblablement échangé contre celui de Marceline.
Le soir de ce jour, par un beau clair de lune, D’chimbo fut reconnu au moment où il allait commettre quelque déprédation nocturne sur l’habitation Allées. Poursuivi et serré de près, afin d’alléger sa course, il se décida à abandonner une pagaye et un parasol dont il était porteur. Le parasol était celui de Marceline, reconnu par la sœur de la victime. La pagaye était attachée avec un morceau du camiza de la malheureuse femme. Dieu semblait accumuler les preuves pour faire connaître d’une manière flagrante et irrécusable l’auteur de cette série de forfaits.
La présence du Rongou sur cette partie de la colonie, la pagaye dont il était porteur, annonçaient clairement ses intentions. Il comprenait qu’il allait être traqué comme une bêle fauve et que l’ile de Cayenne était pleine de dangers pour lui. Il voulait donc franchir le Mahury et aller poursuivre ses brigandages dans un nouveau terrain plus éloigné du chef-lieu et des agents de la force publique.
Il dut renoncer à ce projet et rentra dans les bois de l’île de Cayenne, où, pendant trois mois environ, on n’entendit plus parler de lui.
Vivement stimulée par l’autorité supérieure, la police déployait la plus grande activité pour la capture du malfaiteur; mais il déjouait toutes les recherches. Sa tête avait été mise à prix, on le voulait mort ou vif; il importait à la sûreté publique de détruire d’une façon ou d’une autre cet animal féroce; mais cette mesure amena de fatales méprises et l’on fut obligé de la rapporter, car tandis que le bandit semblait invulnérable, plusieurs innocents payèrent de leur vie le tort de rôder la nuit et d’avoir la peau noire comme le Rongou.
Toutefois, instruit de toutes les poursuites dont il était l’objet, le rusé sauvage comprit qu’il devait se reposer dans la route du crime, et, comme je l’ai dit, il demeura tranquille pendant quelques mois, se rendit invisible, couchant rarement deux fois au même lieu et dissimulant ses traces avec une infernale adresse.
Au bout de trois mois il se lasse pourtant de ce repos forcé et reprend son rôle de brigand. C’est aux femmes qu’il en veut toujours et le dimanche est son jour préféré.
Le dimanche 25 novembre 1860, trois cultivatrices de l’habitation Beauséjour cheminaient dans un sentier, lorsqu’elles voient apparaître le Rongou, armé d’un long bâton, d’un sabre et d’un coutelas. Le nommé Auguste Lorrain, qui accompagnait les trois femmes, barre résolument le passage à D’chimbo qui le frappe à la tête d’un violent coup de bâton dont son chapeau amortit un peu le choc. Mais, encouragées par l’exemple de leur défenseur, les trois femmes déposent leurs paniers, ramassent des pierres, appellent au secours et intimident le Rongou par leur attitude résolue.
D’chimbo recule à petits pas et rentre dans le bois; puis tout à coup il s’élance, saisit le pagara[6]d’une des femmes, et s’enfuit avec son butin en répétant avec dérision les cris : «Au secours! »proférés par les trois femmes. Ce pagara renfermait quelque menue monnaie et du linge.
Le dimanche 30 décembre, trois négresses rencontrent également le féroce Rongou. C’est la femme Rose, âgée de cinquante ans, Ursule, sa sœur, âgée de quarante-cinq ans, et la jeune Flore, fille de cette dernière, âgée de dix-sept ans.
Ces trois femmes avaient chacune leur petit panier garni de provisions, des cassaves, des bouteilles de sirop, du mais, du linge. Il était une heure de l’après-midi, elles retournaient à leur demeure, et pour abréger, elles avaient pris à travers bois. Elles marchaient à la file indienne, quand la jeune Flore, qui se trouvait en avant, retourne la tète et aperçoit un homme qui, armé d’une barre de fer, s’avance à la course vers elles.
« Nous sommes perdues, s’écrie-t-elle, voilà le Rongou! »
A peine a-t-elle jeté ce cri d’alarme, que la tante Rose, qui marchait la dernière, n’a que le temps de voir le Rongou et reçoit aussitôt à la tête un énorme coup de la barre de fer qui fait jaillir des flots de sang et la renverse sans connaissance sur le sol.
Ursule veut défendre sa sœur, elle en est empêchée par Flore, et toutes deux, jetant leurs paniers à terre, s’enfuient à toutes jambes, persuadées d’ailleurs que la pauvre Rose a reçu le coup de la mort.
La terreur leur donna des ailes et leur sauva sans doute la vie, car probablement Ursule eût été assassinée, et Flore, jeune et jolie comme Julienne Cabassou, eût partagé le sort de cette infortunée.
D’chimbo ne les poursuivit qu’un instant et disparut après avoir fait main basse sur les paniers abandonnés.
Quant à Rose, recueillie quelques moments après, elle reçut les soins les plus empressés. La blessure était effroyable et ce fut un vrai miracle si elle ne succomba pas à une telle lésion du crâne, accompagnée d’une perte notable de substance cérébrale; au bout de deux mois, elle était hors de danger.
A partir de cette époque, le Rongou, serré de près, passe sa vie à fuir et parvient longtemps encore à braver la société, la justice et les lois. Certes, une impunité aussi prolongée ne fait pas honneur à l’habileté et à la vigueur de la police coloniale, pas plus qu’au talent des Indiens chercheurs de piste, mis à sa poursuite. Un Rastreador des rives de la Plata eût promptement mené les agents de la justice jusqu’au gîte du criminel, et ce fut un hasard qui amena seul la capture du redoutable bandit et débarrassa la colonie du fléau qui la désolait.
Le 6 juin 1861, à deux heures et demie du matin, deux noirs, Tranquille et Anguilay, tous deux employés sur l’habitation la Folie, virent un homme s’introduire dans la cuisine, où il cherchait à s’emparer d’un tison ardent.
Se voyant découvert, cet homme chercha à s’enfuir; mais le nègre Tranquille, pensant qu’il avait affaire à un malfaiteur, peut-être au Rongou lui-même, lui tira un coup de fusil à plomb, qui, sans le renverser, l’arrêta cependant dans sa course.
D’chimbo fait volte-face, et, le sabre à la main, s’avance vers Tranquille, dans la résolution de le tuer. Anguilay vient au secours de son camarade, et D’chimbo, frappé d’un coup de crosse à la tête, d’un coup de sabre au bras, saisi au corps par deux hommes robustes et résolus, malgré sa force peu commune, malgré sa résistance désespérée, se vit enfin renversé et chargé de liens.
Alors il chercha à séduire ses vainqueurs en leur promettant de leur faire partager un trésor enfoui dans le bois et composé de pépites d’or qu’il avait dérobées aux mines de l’Approuague. Les deux noirs demeurèrent insensibles à cette rançon plus ou moins réelle qu’offrait le prisonnier et le conduisirent devant le commissaire du quartier. En présence de ce magistrat, le bandit se nomma avec un farouche orgueil, et déclara qu’il était le Rongou.
La nouvelle de cette importante capture circula avec la rapidité de l’éclair et répandit partout l’allégresse. C’était à qui féliciterait les deux braves dont l’énergie rendait au pays la confiance et le repos. Tranquille et Anguilay avaient bien mérité de la colonie, et les remercîments publics qui leur furent décernés, ainsi que la gratification de mille francs donnée à chacun d’eux, furent une juste récompense du service immense qu’ils avaient rendu à la société.
Une foule immense assistait à l’entrée du Rongou en ville; on voulait voir le célèbre malfaiteur, on voulait s’assurer que c’était bien le Rongou, cet égorgeur de femmes et d’enfants, cet ogre altéré de sang, ce démon caché sous une forme humaine. On craignait que le peuple ne se fit justice lui-même, n’arrachât le prisonnier des mains des gendarmes et ne le mît en pièces.
Il n’en fut rien. Sauf quelques cris, quelques imprécations, quelques injures, la foule, respectueuse envers la loi, confiante dans la justice, contint l’explosion de la colère que l’on sentait bouillonner en elle.
Le procès du Rongou fut mené avec toute l’activité possible. Mais le nombre des témoins était considérable, les chefs d’accusation nombreux, et l’instruction criminelle fut longue. Enfin la cause parut devant les assises de Cayenne.
D’chimbo, impassible et dédaigneux, ne nia aucun des crimes qui lui étaient imputés et ne démentit les témoins que dans des détails insignifiants. Sa confrontation avec quelques-unes de ses victimes, entre autres avec Julienne Cabassou[7], fut émouvante. A la vue du misérable, un frisson sembla passer dans le corps de la jeune femme, et cette sensation gagna l’auditoire tout entier. Mais la déposition de Julienne fut faite avec dignité, sans récrimination et sans haine.
Interrogé sur le triple assassinat commis sur Marceline et sur ses enfants, D’chimbo dit qu’il a voulu l’entraîner dans le bois pour lui prendre quelques comestibles qu’elle portait dans son mouchoir : excuse inadmissible, car il pouvait les lui prendre sur la route. Que la mère et la petite fille s’obstinant à crier, il les a frappées pour les faire taire, et qu’il a fini par les tuer, la mère à coups de sabre, la petite fille en lui cognant la tête sur une roche. Quant à l’enfant à la mamelle, il n’a été frappé que des coups portés à la mère.
La défense d’un pareil scélérat était difficile. L’avocat dut se retrancher habilement derrière la nature sauvage du Rongou, ses instincts de brute que la civilisation n’avait pas épurés, la loi naturelle à laquelle il obéissait sans se rendre un compte exact du crime et de la vertu, de la propriété et du vol. Une simple question du président fit tomber cette adroite argumentation.
« Dans votre tribu, dit-il a l’accusé, l’homme qui tue, que lui fait-on?
– On le tue, »répondit franchement D’chimbo.
Il prononçait là sa propre condamnation.
Effectivement, le Rongou fut condamné à mort, son pourvoi fut rejeté; le conseil privé déclara qu’il n’y avait pas lieu de recourir à la clémence de l’Empereur, et le coupable dut se préparer à mourir.
Le digne prêtre qui le visitait dans sa prison prétend qu’un rayon de repentir illumina ce cœur farouche. J’en doute. Quoi qu’il en soit, venu à pied au lieu du supplice, le Rongou a monté d’un pas ferme les degrés de l’échafaud et a déployé la plus suprême indifférence devant les apprêts de l’exécution. Peut-être s’attendait-il à mourir par la hache ou le glaive, et la vue de cette machine étrange ne disait rien à son esprit. Il regardait avec étonnement
…. ce créneau sanglant, étrange, redouté,
Par où l’âme se penche et voit l’éternité.
Victor Hugo.
Enfin un signal se fit entendre et la justice des hommes fut satisfaite.
En face de l’échafaud, on avait fait mettre en rang toute la tribu des immigrants rongous. C’était une faute, car les crimes de D’chimbo lui étaient propres, ce n’étaient pas les crimes d’une race, et le nommé Anguilay qui arrêta le bandit au risque de sa vie était lui-même un Rongou.
Quant à la foule, elle fut muette et calme et ne troubla la solennité terrible de cet acte de justice par aucun cri, par aucune manifestation scandaleuse.
Le nom du Rongou restera toujours à la Guyane comme un sinistre épouvantail. Amplifiée par l’imagination populaire, son histoire sera le sujet de terribles récits, et plus d’une femme attardée dans les bois qui furent le théâtre de ses crimes hâtera instinctivement sa marche de peur de voir apparaître à ses yeux le sinistre fantôme.
Fin de l’article.
[1]Les murs et cloisons des cases à nègre sont des espèces de palissades formées d’un bois nommé gaulette.
[2]Le sou marqué est une monnaie coloniale qui vaut deux sous de France et ressemble à nos anciens décimes. On dit à Cayenne que telle personne a beaucoup de sous marqués, pour dire qu’elle est riche.
[3]Boucan, lit fait avec des branches.
[4]Cassave, sorte de galette faite avec la farine provenant du manioc.
[5]Pipis, morceaux de bois pointus, sortes de chevaux de frise avec lesquels les nègres défendent leurs villages.
[6]Pagara, c’est une espèce de panier très-employé à la Guyane dans toutes les classes de la société. Il sert de malle, de valise, d’armoire. Le tissu est double, et entre les deux enveloppes on met des feuilles de latanier qui le rendent imperméable.
[7]Le rapt dont Julienne fut victime et les autres crimes du Rongou forment le sujet d’une nouvelle publiée en août 1866, dans le journal l’Événement, et qui a pour titre : l’Amour d’un monstre.
