Article 4-De l’Inde à la Caraïbe et l’Amérique du Sud-Les engagés indiens de la Guyane française (1856-1946)

Exemple de Livret
Illustration IA — © Patrick Bhagooa (Boodney)

Le livret des engagés en Guyane en 1852 — Archives d’un contrôle colonial après l’abolition

Par Patrick Bhagooa (Boodney)

À travers les arrêtés de 1852, découvrez comment le livret ouvrier organise en Guyane une surveillance étroite du travail après l’abolition de l’esclavage.

En Guyane, l’année 1852 marque un moment essentiel de l’histoire post-abolition. Quatre ans après la fin officielle de l’esclavage, l’administration coloniale redéfinit les conditions du travail à travers un ensemble de règlements qui encadrent les engagements, les déplacements et la discipline des travailleurs. Au centre de ce dispositif se trouve le livret ouvrier, document administratif dont la portée dépasse largement la simple preuve d’emploi. Il révèle, à lui seul, la volonté de refonder l’ordre colonial par l’écriture, l’enregistrement et la surveillance.

Le temps des règlements

Les arrêtés des 28 juillet et 4 août 1852 constituent des sources particulièrement précieuses pour comprendre la manière dont la Guyane coloniale a tenté de réorganiser le travail au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Leur lecture montre que l’administration ne cherche pas seulement à encadrer les rapports entre employeurs et travailleurs : elle entend fixer la main-d’œuvre, limiter sa mobilité et prévenir toute autonomie jugée contraire à l’ordre économique de la colonie.

L’arrêté du 4 août 1852, consacré aux engagements de travail, repose sur une idée simple mais lourde de conséquences : toute personne sans ressources suffisantes et n’exerçant pas de métier régulier doit pouvoir justifier d’un travail habituel. Le travail devient alors moins un choix qu’une obligation sociale et administrative. Loin d’ouvrir un espace de liberté réelle, le contrat sert ici à rattacher juridiquement le travailleur à un propriétaire ou à un chef d’industrie.

Définir, mesurer, contrôler

Le texte ne se contente pas d’imposer le principe du travail : il en précise la mesure. Le nombre de jours travaillés par semaine, la tâche quotidienne, les heures de présence, les travaux urgents ou extraordinaires, tout est défini dans un langage qui traduit une volonté de quantifier l’activité humaine. Le travailleur doit être visible, comptable, disponible.

Cette précision n’est pas anodine. Elle permet de distinguer, aux yeux de l’administration, le travailleur « régulier » de celui qui pourrait être assimilé au vagabond. Le vocabulaire du règlement révèle ainsi une société où la liberté individuelle n’est tolérée qu’à condition d’être encadrée, prouvée et constamment rattachée à une utilité productive.

Le livret, cœur du dispositif

C’est cependant le livret qui donne à ce système toute sa cohérence. Obligatoire pour plusieurs catégories de travailleurs, il n’est pas un simple papier administratif. Il constitue à la fois une pièce d’identité, un support contractuel, un registre de circulation et un outil de surveillance.

L’arrêté du 28 juillet 1852, qui en détermine la forme, permet d’en saisir la matérialité : le livret doit comporter au moins six feuilles, être coté et paraphé par l’autorité compétente, et porter sur son premier feuillet le sceau de la municipalité. On y inscrit les nom et prénoms du travailleur, son âge, son lieu de naissance, son signalement, sa profession, le nom du propriétaire chez lequel il travaille et les conditions de l’engagement.

À travers cette description, le livret apparaît comme un objet d’archives particulièrement révélateur. Il concentre dans quelques pages l’identité d’une personne, sa situation de travail, sa dépendance contractuelle et son inscription dans le regard de l’administration coloniale.

Un document pour fixer les hommes

Le livret n’a pas seulement pour fonction d’identifier. Il permet aussi de suivre les déplacements, de contrôler les changements de résidence, de signaler les mutations d’un employeur à l’autre, d’inscrire les dettes, les avances, les retenues et les visas réguliers.

Dans la colonie, il peut même faire office de passeport intérieur. Cette fonction est essentielle. Elle montre que le contrôle du travail ne peut être séparé du contrôle de la mobilité. Le travailleur doit être localisable, enregistré et justifier non seulement de son emploi, mais aussi de sa présence dans un lieu donné.

Ainsi, le livret n’est pas un simple instrument de gestion. Il sert à fixer les travailleurs dans l’espace colonial, à limiter les déplacements autonomes et à rendre immédiatement suspecte toute circulation non autorisée.

Une surveillance partagée

L’un des aspects les plus frappants du règlement est le nombre d’autorités impliquées dans ce contrôle. Mairies, commandants de quartier, juges de paix, policiers, gendarmes, surveillants ruraux : tous peuvent intervenir dans le suivi des livrets, les visas, les vérifications et les procès-verbaux.

Les propriétaires eux-mêmes sont intégrés à ce système. Ils doivent tenir des registres, déclarer les engagements, signaler les mutations de personnel et vérifier la régularité des travailleurs qu’ils emploient. L’administration coloniale ne surveille donc pas seule : elle délègue, elle répartit, elle maîlle le territoire par une série d’intermédiaires.

Cette organisation donne au livret une portée bien plus large qu’un simple document individuel. Il devient le point de jonction entre l’État colonial, l’employeur et le travailleur.

Du contrat à la contrainte

L’intérêt historique majeur de ces textes réside dans ce qu’ils révèlent de l’après-abolition. En apparence, le système repose sur l’engagement, le contrat, la déclaration, la formalité écrite. Mais derrière cette façade administrative se dessine une contrainte profonde.

Le travailleur libre n’est reconnu comme légitime qu’à condition de prouver sa régularité, de rester attaché à une exploitation, de déclarer ses déplacements, de porter sur lui le document qui l’identifie et de se soumettre aux contrôles périodiques. Toute entorse au système peut entraîner une amende, une peine de prison, voire une assimilation au vagabondage.

Le passage de l’esclavage à la liberté ne signifie donc pas la disparition du contrôle. Il marque plutôt sa transformation. La domination ne repose plus sur la propriété directe de la personne, mais sur l’enregistrement administratif, la circulation réglementée et la sanction des écarts.

Le livret comme archive d’un ordre colonial

Pour l’historien comme pour le lecteur intéressé par le patrimoine, le livret ouvrier est une archive particulièrement éloquente. Sa forme, ses mentions, ses usages et les sanctions qui l’entourent en font un document au croisement de plusieurs histoires : celle du travail, de l’abolition, de la police administrative, des mobilités et des sociétés coloniales.

Il rappelle que les archives ne sont jamais de simples traces neutres. Elles sont aussi des instruments de pouvoir. Le livret conserve, encadre, autorise, interdit. Il matérialise une administration qui entend tout voir, tout consigner et tout relier : l’identité, le travail, l’espace, la dette et l’ordre social.

Conclusion

Les arrêtés guyanais de 1852 sur les engagements de travail et sur les livrets montrent avec une grande netteté comment l’administration coloniale a tenté de refonder l’ordre du travail après l’abolition de l’esclavage. À travers le livret, elle invente un outil à la fois modeste dans sa forme et immense dans sa portée : quelques feuilles visées et tamponnées suffisent à inscrire un individu dans un réseau serré de surveillance, de dépendance et d’obligations.

Le livret ouvrier apparaît ainsi comme l’un des symboles les plus parlants de cette époque charnière : celle où la liberté proclamée demeure profondément conditionnée par les exigences du pouvoir colonial.

Sources : Décret du 13 février 1852, inséré à la Feuille de la Guyane Française de 1852, N°14 bis. Arrêté n°419 sur les livrets, Cayenne, 28 juillet 1852, signé Sarda Garriga, Bulletin Officiel de la Guyane 1852. Arrêté n°464 sur les engagements de travail, Cayenne, 4 août 1852, signé Sarda Garriga, Bulletin Officiel de la Guyane 1852, p.504-510. Patrick Bhagooa (Boodney), Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021.

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Article 3-De l’Inde à la Caraïbe et l’Amérique du Sud-Les engagés indiens de la Guyane française (1856-1946)

La Misère en Inde
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Article 3

Pourquoi quitter l’Inde ? — Famines, castes et promesses mensongères

Pourquoi des milliers d’hommes et de femmes acceptèrent-ils de quitter l’Inde pour s’engager dans une colonie lointaine dont ils ne savaient presque rien ? Pour comprendre ce départ, il faut d’abord comprendre dans quelles conditions ces hommes et ces femmes vivaient avant de signer leur contrat d’engagement. Car pour la grande majorité d’entre eux, partir  même vers l’inconnu, même au risque de leur vie semblait préférable à rester.

Une terre soumise aux caprices du ciel

L’Inde du XIXe siècle est un pays immense d’une extraordinaire diversité. Mais dans toutes les régions qui fournirent le plus grand nombre d’engagés pour la Guyane  les environs de Pondichéry, de Karikal et de Calcutta  la vie des populations paysannes dépend d’un facteur unique et imprévisible : la pluie.

Le lieutenant-général Richard Strachey, membre de la Société royale de Londres, décrivait ainsi cette réalité dans une conférence publiée en janvier 1878 dans La Revue scientifique de la France et de l’étranger :

La vie en Inde, sous toutes ses formes, se passe dans une lutte incessante entre les forces qui tendent à la conserver et celles qui tendent à la détruire. — Strachey, 1878

La mousson, qui apporte les pluies indispensables aux cultures entre mai et octobre, est d’une irrégularité redoutable. Quand la pluie manque, c’est la famine. Et dans l’Inde du XIXe siècle, les famines sont fréquentes, brutales et meurtrières.

La sécheresse de 1837-1838 avait été très grande dans les provinces du nord-ouest. Dans le Rajpoutana, une cruelle disette suivie de la mort par inanition de beaucoup d’hommes et d’animaux était survenue en 1870. La grande famine du Bengale de 1873 avait étendu ses ravages sur toute la partie de la grande plaine nord contiguë au delta du Gange.

C’est dans ce contexte de vulnérabilité climatique permanente et de famines récurrentes que vivaient les hommes et les femmes recrutés pour la Guyane française. Pour beaucoup d’entre eux, partir n’était pas une aventure. C’était une question de survie.

La société des castes  comprendre d’où venaient les engagés

Pour comprendre qui étaient ces hommes et ces femmes, il faut comprendre la société dans laquelle ils vivaient. A. Esquer, conseiller à la Cour d’Appel de Pondichéry, publia en 1871 un Essai sur les castes dans l’Inde qui constitue l’un des témoignages les plus précis sur la société indoue de Pondichéry et de Karikal au moment même où l’immigration indienne vers la Guyane française battait son plein.

Les castes indienne
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Une société strictement hiérarchisée

La société indoue de Pondichéry et de Karikal était organisée selon une hiérarchie des castes rigoureuse. Au sommet se trouvaient les Brahmes, prêtres, lettrés, desservants des pagodes. Esquer notait qu’à Pondichéry ils étaient devenus pour la plupart ignorants, paresseux et dégénérés, méprisés au fond par les Indous intelligents, mais ostensiblement vénérés, et vivant de l’aveugle crédulité des masses (Esquer, p. 100).

Immédiatement au-dessous des Brahmes se trouvaient les Vellajas, l’aristocratie des Soudras, grands propriétaires, tenanciers importants, exploitant leurs terres à l’aide de coulis et de serviteurs à gages. Ils formaient la classe des notables ruraux du Tamil Nadu (Esquer, p. 103-104).

Les Pallys — le vivier principal du recrutement

Parmi toutes les castes, une retient particulièrement l’attention : les Pallys. Esquer les décrivait comme une des castes les plus nombreuses et les plus répandues du sud de l’Inde, formant la classe des cultivateurs et manœuvriers attachés à la glèbe. En 1856, sur une population de 77 000 natifs habitant les trois districts ruraux de Pondichéry, on comptait 24 697 Pallys, soit près d’un tiers de la population totale (Esquer, p. 117).

Cette caste occupait une position particulièrement inconfortable dans la hiérarchie sociale. Leurs adversaires leur répétaient que dans l’ordre hiérarchique les Pallys précédaient immédiatement les Pariahs — les hors-castes, les intouchables.

Les distances rituelles

Dans certaines régions de l’Inde, les membres des castes dégradées devaient observer des distances rituelles précises face aux membres des castes supérieures. Les individus les plus dévalorisés devaient rester à 96 pas d’un Brahme, à 64 pas d’un Nair (Esquer, p. 176-177). S’ils voulaient leur parler, ils devaient s’arrêter aux distances ainsi prescrites et les appeler à haute voix.

Les émeutes de la main droite et de la main gauche

Un aspect particulier de la société indoue mérite une mention : la division entre la main droite et la main gauche. Cette rivalité, spécifique aux pays tamouls, avait provoqué des émeutes répétées à Pondichéry — en 1742, 1747, 1767 et 1768 (Esquer, p. 96-97) — et une violente émeute à Karikal en janvier 1822 (Esquer, p. 97). Ces tensions profondes n’allaient pas disparaître avec la traversée des océans.

Le kala pani — la traversée des océans et la perte de caste

L’un des obstacles psychologiques et religieux majeurs à l’émigration était ce que les Indous appelaient le kala pani — l’eau noire — c’est-à-dire la traversée des océans. Dans la conception brahmanique, cette traversée entraînait une souillure rituelle irrémédiable et, pour certaines castes, une perte automatique du statut de caste. Monter à bord d’un navire signifiait rompre les règles de pureté alimentaire et s’éloigner du sol sacré de l’Inde.

Pour les membres des hautes castes, cette perspective était inacceptable. C’est précisément pourquoi la grande majorité des engagés provenaient des castes les plus basses — ceux qui n’avaient plus grand-chose à perdre sur le plan social.

Recrutement en Inde
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Les promesses mensongères des recruteurs

Le recrutement s’appuyait sur un réseau d’agents appelés Mestrys, qui parcouraient les campagnes à la recherche de candidats au départ. Ils faisaient miroiter aux candidats la perspective d’un salaire considérable, d’une nourriture excellente, d’un travail facile et modéré — et d’un retour au pays enrichi après cinq années de labeur.

Les Mestrys opéraient principalement dans les marchés, les foires et les villages frappés par la famine ou la sécheresse. Ils ciblaient en priorité les hommes jeunes sans terre, les veuves sans ressources, les individus exclus de leur caste ou en fuite devant une instruction judiciaire. Leur discours était rodé : ils décrivaient les colonies lointaines comme des terres d’abondance où le travail était facile, le salaire généreux et le retour garanti après cinq ans. Ils minimisaient délibérément la durée de la traversée, la présentant comme un simple voyage de quelques jours — alors que la réalité était tout autre : plusieurs mois en mer, dans des conditions d’entassement et de promiscuité extrêmes.

Certains Mestrys n’hésitaient pas à user de subterfuges. Ils avançaient de petites sommes d’argent aux candidats les plus hésitants — créant ainsi une dette qui rendait le départ pratiquement obligatoire. D’autres profitaient de l’analphabétisme des recrues pour leur faire signer des documents dont elles ignoraient totalement le contenu.

De misérables Indous se laissent éblouir par les promesses étourdissantes de quelques racoleurs qui font miroiter à leurs yeux la perspective d’un paradis terrestre. Ils se laissent embarquer, on les parque ; et quand ils s’aperçoivent des misères qui les attendent, il est trop tard pour revenir. — La Revue scientifique, janvier 1878

Les Mestrys recevaient une rémunération par tête de recrue livrée au dépôt. Parmi les lots amenés, les plus intelligents étaient souvent sous le coup d’une instruction judiciaire ou exclus de leur caste. D’autres, doués de peu d’intelligence, ne voyaient que les promesses mensongères dont on les leurrait. Certains, littéralement sans ressources, voyaient dans ce départ leur seule chance d’échapper à la misère.

La condition des femmes recrutées

Les femmes représentaient une part significative des engagés recrutés pour la Guyane française. La réglementation imposait un quota minimum de quarante femmes pour cent hommes — ratio difficile à atteindre dans la pratique, car les femmes étaient généralement plus réticentes à partir que les hommes.

Les chiffres du convoi du Réaumur à destination de la Guyane française (1860) l’illustrent parfaitement. Sur 550 immigrants embarqués, on comptait 364 hommes (66,18%), 117 femmes (21,27%), 35 enfants garçons (6,36%), 4 enfants filles (0,73%) et 30 enfants des deux sexes au-dessous de 10 ans (5,45%). Sur les seuls adultes, le ratio n’atteignait que 32 femmes pour 100 hommes — loin du quota réglementaire de 40. Les agents recruteurs de Pondichéry et Karikal n’avaient pas réussi à constituer un contingent féminin suffisant, malgré les pressions exercées sur les femmes les plus vulnérables.

Les femmes recrutées provenaient presque toutes de situations de grande vulnérabilité sociale. On trouvait parmi elles des veuves sans ressources — condition particulièrement précaire dans la société indoue où une femme sans mari et sans fils adulte se retrouvait à la merci de sa belle-famille. Des femmes répudiées ou abandonnées par leur époux, exclues de leur foyer et de leur communauté. Des femmes de basse caste sans terre ni revenu, survivant de travaux journaliers insuffisants. Et parfois des femmes ayant fui une situation de violence domestique ou une accusation sociale infamante. Dans le contingent il y avait également des prostituées.

Pour toutes ces femmes, l’engagisme représentait paradoxalement une forme d’échappatoire — une possibilité de rompre avec une situation sans issue. Le salaire promis, aussi modeste fût-il, représentait une indépendance financière inconnue dans leur vie quotidienne en Inde.

Mais leur condition dans les dépôts de recrutement était particulièrement exposée. Isolées, sans famille pour les protéger, elles étaient souvent la cible d’abus de la part des Mestrys et des autres recruteurs. Le rapport du docteur Daguillon, médecin délégué à bord du Réaumur en 1860, notait que parmi les femmes embarquées à Pondichéry et Karikal, beaucoup avaient vécu des situations de grande détresse avant leur départ.

Une fois en Guyane française, leur situation ne s’améliorait pas toujours. La femme seule était particulièrement vulnérable dans ce monde colonial dominé par les hommes. Pour se protéger des abus, beaucoup cherchaient à se placer sous la protection d’un homme — parfois même de deux — qu’elles avaient rencontré dans le dépôt de recrutement ou à bord du navire pendant la traversée. Cette forme d’alliance, à mi-chemin entre l’union officielle et l’arrangement de survie, leur offrait une protection relative dans un environnement hostile. Mais elle créait aussi de nouvelles formes de dépendance. Leur travail sur les habitations et les placers était par ailleurs aussi épuisant que celui des hommes, pour un salaire souvent inférieur.

L’engagement des familles

L’immigration indienne en Guyane française ne concernait pas uniquement des individus isolés. Des familles entières s’engageaient parfois ensemble — père, mère et enfants — attirées par les mêmes promesses mensongères des Mestrys. Pour ces familles, le départ représentait une décision collective, prise dans l’espoir de construire une vie meilleure pour leurs enfants.

Mais l’engagement des familles posait des problèmes spécifiques à l’administration coloniale, notamment en matière de comptage. La réglementation établissait une règle précise : les enfants de moins de dix ans comptaient pour une demi-unité adulte, tandis que les enfants de dix ans et plus étaient comptabilisés comme des adultes à part entière. Appliquée au convoi du Réaumur (1860), cette règle donnait le résultat suivant : sur 550 personnes embarquées, les 481 adultes, les 39 enfants de dix ans et plus et les 30 enfants de moins de dix ans — comptant pour 15 unités — représentaient un total de 535 unités adultes.

Le contrat d’engagement ne liait juridiquement que les adultes — les enfants suivaient leurs parents sans être eux-mêmes engagés. À l’expiration du contrat des parents, la question du statut des enfants nés pendant l’engagement ou arrivés en bas âge se posait avec acuité. L’article 9 de la convention franco-britannique du 1er juillet 1861 prévoyait à cet égard que le droit au rapatriement s’étendait à la femme et aux enfants ayant quitté l’Inde âgés de moins de dix ans, ainsi qu’à ceux nés dans la colonie.

La réalité était souvent plus complexe. Des familles se constituaient également pendant la traversée ou à l’arrivée en Guyane — des hommes et des femmes qui ne se connaissaient pas en Inde formaient des unions de circonstance, fondaient des foyers et avaient des enfants. Ces enfants nés en Guyane française — ni tout à fait Indiens car n’ayant jamais connu l’Inde, ni tout à fait Guyanais dans une société qui les considérait comme étrangers — allaient constituer la première génération de la diaspora indo-guyanaise.

Une décision rarement libre

En définitive, la question pourquoi quitter l’Inde ? appelle une réponse nuancée. Pour certains, ce fut un choix délibéré, motivé par l’espoir d’une vie meilleure. Pour d’autres — et ils étaient probablement plus nombreux — ce fut une décision prise sous la contrainte de la misère, de la faim, de l’exclusion sociale ou de la tromperie des recruteurs.

Ce que ces hommes et ces femmes ne savaient pas, au moment de signer un contrat qu’ils ne savaient pas lire, c’est qu’ils s’engageaient pour un voyage sans retour assuré, vers une terre où la mortalité était effrayante.

 

Sources : Lieutenant-général Richard Strachey, Des causes physiques de la famine dans l’Inde, La Revue scientifique de la France et de l’étranger, 5 janvier 1878. A. Esquer, Conseiller à la Cour d’Appel, Essai sur les castes dans l’Inde, Pondichéry, A. Saligny Imprimeur du Gouvernement, 1871, 506 pages. Patrick Bhagooa (Boodney), Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021.

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Article 2-De l’Inde à la Caraïbe et l’Amérique du Sud Les engagés indiens de la Guyane française (1856-1946)

Abolition de l'esclavage 1848
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La Guyane française avant les engagés indiens — L’abolition de 1848 et la crise économique

Par Patrick Bhagooa (Boodney)

Pour comprendre pourquoi plus de huit mille engagés indiens débarquèrent en Guyane française entre 1856 et 1877, il faut d’abord comprendre la crise profonde que traversait cette colonie depuis l’abolition de l’esclavage en 1848. Ce fut au prime abord une crise économique.

Une colonie fondée sur le travail servile

La Guyane française, au milieu du XIXe siècle, est une colonie fragile dont l’économie repose quasi exclusivement sur le travail des esclaves dans les habitations agricoles (Aux abords de Cayenne, le long de la rivière de l’Approuague, Roura, le canal Torcy, Matoury, Macouria, etc…)

En 1843, on dénombre 464 habitations employant 13 453 esclaves pour seulement 90 travailleurs libres. Sucreries, cotonneries, cacaoteries, roucouries — toute la richesse productive de la colonie dépend du travail forcé.

La colonie est organisée en quartiers — Mana, Iracoubo, Sinnamary, Kourou, Macouria, Montsinéry, Île-de-Cayenne, Tour de l’Île, Tonnégrande, Roura, Kaw, Approuague, Oyapock — dont Cayenne est le chef-lieu. Ces quartiers constituent l’ossature économique de la colonie. Chacun possède ses habitations, ses cultures, ses ateliers d’esclaves. Sans eux, la Guyane française ne produit presque rien.

La situation économique, déjà fragile avant 1848, allait s’effondrer brutalement avec l’abolition.

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Article 1-De l’Inde à la Caraïbe et l’Amérique du Sud — Les engagés indiens de la Guyane française (1856-1946)

Une mémoire au plus près des études d’archives

Une page d’histoire de la Guyane longtemps restée dans l’ombre.

Par Patrick Bhagooa (Boodney), auteur de Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021.

Engagés indiens débarquant en Guyane
Illustration IA — © Patrick Bhagooa (Boodney)

Présentation du projet

L’histoire des engagés indiens de la Guyane française est une page longtemps restée dans l’ombre. Elle se devine pourtant encore aujourd’hui dans certains patronymes qui résonnent dans les familles sans que leur origine soit toujours connue — Allamelou, Govindin, Ramassamy, Moutoussamy, Abdool, Gopaul, Béhary, Bhagooa… Ces noms sont les traces vivantes d’une immigration oubliée : celle des engagés indiens venus travailler en Guyane française entre 1856 et 1877.

Entre ces deux dates, vingt navires transportèrent depuis les côtes de l’Inde plus de huit mille hommes, femmes et enfants vers cette colonie française d’Amérique du Sud. Ils venaient principalement des établissements français de Pondichéry et de Karikal, dans le sud de l’Inde, et pour une partie d’entre eux du port de Calcutta. Ils traversèrent deux océans sous contrat d’engagement de travail, pour une durée de cinq ans, avec la promesse d’un salaire correct, d’un logement décent et d’un retour dans leur pays natal à l’expiration de leur engagement.

La réalité fut tout autre.

Une immigration mal connue

L’histoire de ces engagés indiens en Guyane française reste, à ce jour, l’une des pages les moins connues de l’histoire de cette colonie. Si l’esclavage et son abolition en 1848 ont fait l’objet de nombreux travaux historiques, le système qui lui succéda — l’engagisme — demeure mal documenté, souvent réduit à quelques lignes dans les ouvrages généraux.

Et pourtant, cette immigration s’inscrit dans un espace géographique bien plus vaste que la seule Guyane française. Les colonies et pays voisins — le Surinam, le Guyana, Trinidad, la Martinique, la Guadeloupe… — ont connu la même immigration, souvent à une échelle bien plus importante. La Guyane française est une pièce d’un puzzle plus grand, celui de la diaspora indienne de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud.

Le système de l’engagisme

L’engagisme fut le système mis en place par les autorités coloniales françaises pour pallier le manque de main-d’œuvre consécutif à l’abolition de l’esclavage en 1848. En Guyane française, l’abolition avait libéré d’un seul coup 12 328 individus, provoquant l’effondrement de l’économie de plantation. Avant de se tourner vers l’Inde, la colonie tenta sans succès de recruter des travailleurs parmi les Madériens, les Africains et les Chinois.

C’est finalement l’immigration indienne qui s’imposa comme solution principale, encadrée par un accord diplomatique avec la Grande-Bretagne — la convention franco-britannique du 1er juillet 1861 — qui fixait les conditions de recrutement des sujets indiens pour les colonies françaises.

Les engagés signaient un contrat de cinq ans. Ils s’engageaient à travailler dans les habitations agricoles du littoral ou sur les placers aurifères de l’intérieur — l’Approuague, le Sinnamary, la Mana, le Haut-Maroni, la Caswène. En échange, ils recevaient un salaire, un logement et des soins médicaux.

Ce droit au retour, inscrit dans chaque contrat à l’Article 8, fut l’une des promesses les moins tenues de toute l’histoire de l’engagisme en Guyane française.

Un bilan humain accablant

Les archives conservées aux Archives Territoriales de la Guyane et aux Archives Nationales de l’Outre-Mer permettent d’établir un bilan démographique précis de cette immigration. En 1883 — soit vingt-sept ans après l’arrivée du premier convoi — le commissaire de l’Immigration Dauriac dressait ce constat accablant : plus d’un immigrant sur deux est mort en Guyane française. Sur 9 641 individus introduits et nés dans la colonie depuis 1856, 5 094 n’en sont jamais repartis vivants. Soit 52%.

Sur les 8 418 immigrants introduits entre 1856 et 1877, seulement 1 950 furent rapatriés vers l’Inde en huit convois étalés sur vingt-six ans. Les autres restèrent — certains par choix, beaucoup par impossibilité de partir, tous par la force des circonstances.

Ce sont ces hommes et ces femmes, et leurs descendants, qui forment aujourd’hui une part de l’identité plurielle de la Guyane française.

Ce que ce travail propose

La publication que vous allez découvrir sur ce site est le fruit de plusieurs années de recherches dans les archives de première main. Elle s’appuie sur les registres nominatifs des navires, les contrats d’engagement originaux, les rapports des commissaires de l’Immigration, les délibérations du Conseil général, les correspondances diplomatiques entre la France et la Grande-Bretagne, et les budgets de l’immigration conservés dans la Feuille de Guyane ou Moniteur.

Elle vient compléter un premier ouvrage publié en 2021 aux éditions Ibis Rouge — Les engagés de la Guyane Française 1849-1900 (ISBN : 978-2-37520-572-3) — en approfondissant l’analyse sur la période 1856-1946 et en élargissant la perspective géographique à l’ensemble de l’espace caribéen et sud-américain.

Cette publication s’adresse à tous — aux descendants d’engagés indiens qui cherchent à comprendre l’histoire de leurs familles, aux Guyanais de toutes origines désireux de mieux connaître l’histoire plurielle de leur pays, aux historiens et chercheurs, et au grand public curieux de cette page méconnue de l’histoire coloniale française.

Prochains articles de cette publication

Je tracerai au mieux la publication des articles en fonction d’une chronologie quand cela sera possible. Dans l’immédiat je propose ce suivi :

  • La Guyane française avant les Indiens — L’abolition de 1848 et la crise économique
  • Pourquoi quitter l’Inde ? — Famines, castes et promesses mensongères
  • Le recrutement dans les dépôts de Pondichéry, Karikal et Calcutta
  • Les vingt navires — Analyse complète des traversées (1856-1877)
  • Le contrat d’engagement de travail — Le triple système de numérotation
  • Le rapatriement — Une promesse trop souvent brisée
  • Le budget de l’immigration — Les finances d’une colonie fragilisée
  • La suspension de 1876 — La fin de l’immigration indienne en Guyane française

Cette liste évoluera au fil des recherches et des découvertes d’archives.

 

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La Guyane Française en 1865 (chapitre 8)

Source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de FranceTitre : La Guyane Française en 1865, aperçu géographique, historique, législatif, agricole, industriel et commercial.
Auteur : M Léon RIVIÈRE.
Fonction de l’auteur : Directeur de la Banque de la Guyane Française.
Année de publication : 1866.
Numéro de la dernière page : 359
Impression : Imprimerie du Gouvernement.
(L’auteur,  M Léon RIVIÈRE, précise qu’une publication a été faite dans La   Feuille Officielle de la Guyane. Je ne l’ai pas vérifié.)

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Dixième partie

                               Chapitre VIII

– Population
– Mœurs, caractère, usage des différentes classes.

Je regarde comme une impiété l’opinion qui refuse à la race née en Afrique la qualité d’hommes perfectibles.

Les hommes, quelle que soit leur couleur, naissent, croissent et meurent dans un temps donné. La nature a doué les différentes races des mêmes organes, elle les a assujetties aux mêmes besoins; leur mode de reproduction est le même. Leur santé prospère ou dépérit par les mêmes causes: la faim, la soif,  la privation de l’air respirable produisent sur toutes les mêmes effets. Le brasier qui a consumé la main de Mucius Scœvola eût brûlé celle de Toussaint Louverture. Tous les hommes sont également sortis des mains de la nature ; tous sont donc les enfants de Dieu, comme les flots des rivages les plus opposés sont tous les fils de l’océan.

D’où vient l’homme ?

La science n’a pas encore trouvé et ne trouvera jamais d’autres titres de famille pour le genre humain que ceux qui sont écrits dans les livres sacrés.

Quelle est la race primitive?

Buffondit que le genre humain ne comprend qu’une seule espèce : il pense que la race caucasique est la souche dont toutes les autres sont dérivées, et que les hommesolivâtres, cuivrés, noirs ou basanés ne sont que des blancs dégénérés.

Suivant Cuvier, l’homme ne forme qu’un genre, et ce genre est unique dans son ordre. Suivant lui encore, quoique l’espèce humaine paraisse unique, puisque tous les individus peuvent se mêler indistinctement et produire des individus féconds, on y remarque certaines conformations héréditaires qui constituent des races. Trois d’entre elles surtout lui paraissent éminemment distinctes : la blanche ou caucasique, la jaune ou mongolique, la noire ou éthiopique. Il distingue ces races en différentes branches, et n’exprime que des doutes sur tout le reste. (Règne animal, de l’homme.)

Le paragraphe suivant est à analyser

Boryde Saint-Vincent (Dictionnaire d’histoire naturelle)divise le genre humain en quinze espèces (15 espèces) : il n’admet point qu’il n’existe qu’une espèce primitive qui se serait divisée en plusieurs variétés. Il pense, au contraire que  les divisions qu’on a considérées comme de simples variétés forment autant d’espèces primitives.

A ne considérer la question qu’au point de vue philosophique, chaque race peut, avec autant de raison, regarder les autres comme des variétés de la sienne. « Les peuples qui ont la peau blanche, dit Alexandre de Humboldt, commencent leur cosmogoniepar des hommes blancs. Selon eux, tous les peuples basanés ont été noircis ou brunis par l’ardeur excessive du soleil. Mais, si l’histoire avait été écrite par des hommes noirs, ils auraient soutenu ce que, récemment, des Européens même ont avancé, que l’homme est originairement noir, qu’il a  blanchi dans quelques races par l’effet de la civilisation et d’un affaiblissement progressif, de même que les animaux, dans l’état de domesticité passent d’une teinte obscure a une teinte plus clair . » (Voyage aux régions équinoxiales, livre III, chapitre IX, page 367 et 369)

Je n’étonnerai personne en rappelant ici que celle dernière opinion a été professé par Richard et Lacépède.

Toutes les divergences d’idées sur cette matière  ne font que prouver, à mon sens, les bornes de notre intelligence et le peu de certitude de nos connaissances. Aucun raisonnement ne saurait nous expliquer des faits que la nature nous a cachés.

Le seul fait qui paraît avoir un  certain  degré de certitude,  c’est que les individus qui ne mêlent pas leur race en transmettent à leurs descendants les caractères distinctifs, et qu’aucune espèce ne dévie des traits qui la distinguent.

Une autre question très controversée partage encore le monde savant.

Nous avons exposé chapitre III, et nous pensons avoir réfuté l’opinion émise par Chardin et Montesquieu, au sujet de l’influence qu’exerce le climat sur la constitution physique et sur l’intelligence des diverses espèces d’hommes ; mais  ils ont , en outre, attribué au climat une influence immense sur les lois, les mœurs et les religions des peuples. Une réfutation complète de cette opinion excéderait de beaucoup les limites que je me suis prescrites dans ce travail. Il est impossible, cependant, de  n’en pas dire quelques mots dans un chapitre qui traite des mœurs de  la population de la Guyane française.

Malte-Brun, le premier, s’est aperçu de l’erreur dans laquelle est tombé le grand écrivain, et l’a relevée dans son Précis de géographie universelle (tome III, liv.46, p 19 et 22).

Voici, sur les effets du climat, les idées de Montesquieu réduite au plus petit nombre de termes possible.

«  Les peuples des pays chauds sont timides, très sensibles aux plaisirs de l’amour et enclins aux passions qui engendrent les crimes ; les peuples du nord sont courageux, sincères, francs, peu sensibles aux plaisirs et à la douleur. Il faut écorcher un moscovite pour lui donner du sentiments. (Liv XIV, chap. II p 79.) »

« L’ivrognerie se trouve établie par toute la terre, dans la proportion de la froideur et de l’l’humidité du climat. Qu’on passe de l’équateur au pôle, on y verre l’ivrognerie augmenter avec les degrés de latitude ; qu’on passe du même équateur au pôle opposé, on y verre l’ivrognerie aller vers  le Midi, comme de celui-ci elle était allée vers le Nord. (Liv. XIV, chap. X) »

« Le climat produit les vices moraux, porte les Anglais au suicide et inspire les mœurs atroces des Japonais. (Chap. XI, XII et XV.) »

Un grand nombre d’écrivains ont complètement adopté l’opinion de Montesquieu.

Raynal, entre autres, a dit (Histoire philosophique des deux Indes, tome I, livre I, page 88): « A mesure que les sociétés s’accroissent et durent, la corruption s’étend ; les délits, surtout ceux qui naissent de la nature du climat dont l’influence ne cesse point, se multiple, et les châtiments tombes en désuétude, à moins que le Code ne soit mis sous la sanction des dieux. »

D’autres écrivains ne se  sont pas arrêtés là : ils ont attribué l’esprit révolutionnaire  des peuples à la charge électrique de l’atmosphère, et la réformation morale à l’usage du café.

Voici comment un abbé physicien, Giraud Soulavie, explique les révolutions qui, à des époques diverses, se sont opérées parmi les hommes : « Les basaltes et les amygdâloïdes augmentent la charge électrique de  l’atmosphère, et influent sur le moral des habitants, en les rendant léger, révolutionnaires et enclins à abandonner la religion de leurs pères, »

(Citation d’Alexandre de Humboldt, Essai politique sur la nouvelle-Espagne, tome II, livre s V, chapitre XII, page 496).

On trouve dans Robin ( Voyage dans la Louisiane,tome I, chapitre VIII, page 137) : «  Je pourrais coter les atrocités qui ont souillé la révolution française et fait croire que Paris n’était pas cebon peuple tant vanté ; ces atrocités n’ont été exercées que par des malheureux étrangers à l’usage du café. »

Ces assertions irréfléchies que n’appuie aucune observation bien faite et que démentent des faits sans nombre, répugnent à la raison.

Montesquieu, qui s’est placé au rang de nos premiers écrivains, et qui rivalise avec Tacite pour la précision et l’élévation de la pensée, ne peut être accusé, d’avoir légèrement admis l’opinion de Chardin ; mais, y en affirmant que les peuples des climats froids ont plus de vertus et moins de vices que les peuples des climats chauds, et qu’en s’approchant des pays du Midi on croit s’éloigner de la morale même ( Livre XIV, Chapitre III, page 80), il a eu le tort, de déduire ces faits, non de l’examen des mœurs de chaque peuple, mais de la faiblesse intellectuelle et physique produit, suivant lui, par la chaleur sur la constitution de l’homme,  or, nous croyons avoir suffisamment démontré  dans nôtre chapitre III que les peuples placés sous des climats chaud sont pas inférieurs aux peuples, de même espèce placés sous les climats les plus froids ; on pourrait donc prendre le contre-pied du système de Montesquieu, et dire que des vices sont réservés aux climats froids et les vertus aux climats chauds.

Cette opinion me semblerait se rapprocher beaucoup plus de la vérité que l’opinion contraire. S’il est en Europe des nations qui aient surpassé les autres en vices et en crimes, ce sont celles qui en occupent la partie la plus septentrionale.

En recherchant comment la civilisation s’est répandue sur la surface du globe (Chapitre III), nous avons constaté qu’elle est d’abord développée entre les tropiques ou dans les pays qui en sont le plus rapprochés et que de là elle s’est étendue vers des zones tempérées. On peut ajouter que l’homme n e vit que par la chaleur: les aliments dont il se nourrit ne croissent et ne  multiplient que par la chaleur ;  à mesure qu’on s’élève vers les climats froids, les espèces de végétaux qui sont propres à sa subsistance diminuent. Or, il n’est pas besoin de longs raisonnements pour prouver que moins la terre produit de subsistances propres à l’homme, et moins un peuple peut se développer. Mais bien qu’il soit prouvé par des faits nombreux et incontestables qu’à mesure qu’on avance des pôles vers l’équateur on trouve les peuples généralement plus éclairés, plus actifs, plus industrieux et plus moraux, il ne faut pas se hâter de conclure que l’effet immédiat d’une grande chaleur est de rendre les hommes intelligents et vertueux ; un tel raisonnement ne serait pas plus juste quecelui que nous avons combattu , puisqu’il, tendrait à ériger en loi que l’intelligence, et les vertus d’un peuple sont en raison directe du degré de température sous lequel il se trouve placé : ce qui serait tout simplement absurde.

Je ne pense pas, en résumé, que le climat exerce de l’influence sur les facultés intellectuelles et morales  des populations, qu’elles soient placées près des pôles ou voisines de l’équateur; On trouvera chez les unes chez les autres les mêmes calamités, les mêmes vices. « Le ciel de la Grèce, n’a pas changé, dit M Villemain, Eloge de Montesquieu, et esclavage rampe sur cette terre de la liberté. Il n’y a plus de Romains dans l’Italie[1] : ce n’est pas le ciel qui manque, ce sont les lois et les mœurs. »

Dans l’observation des faits, toutes différences d’espèces ou de race disparaissent : les  Mongoles au teint jaune, les Malais basanés, les Américains couleur de cuivre, les Noirs à la peau d’ébène et les Caucasiens a la peau blanche, portent tous la même physionomie morale, toutes les fois qu’il se trouvent dans des circonstances analogues, et, tandis que leurs caractères physique restent invariables dans toutes les positions et sous toutes  les latitudes, leurs mœurs portent l’empreinte des milieux dans lesquels ils se meuvent et des lois qui les régissent.

Çe  n’est pas la couleur de la peau, qui forme la différence entre les races ; les vertus et les vices, la position sociale et le degré d’intelligence peuvent seuls désormais établir des distinctions entre elles. Trois grandes révolutions, dont la dernière a porté providentiellement sur le plus beau trône de l’univers le représentant des grandes idées modernes, n’auront pas passé leur niveau sur la nation française pour qu’on vienne, en plein dix-neuvième siècle, se fonder sur de simples différences physiques, comme sur des signes certains, pour distribuer l’estime ou le mépris.

Honorer ou flétrir les individus selon la caste, dans laquelle Dieu les à fait naître c’est placer l’une à un point d’élévation indépendant de toute qualité personnelle, c’est condamner l’autre à un avilissement perpétuel. Dans ce système, il n’y a pas de vicesqui puissent faire descendre les premiers, pas de vertus  qui puissent élever les seconds : ceux-ci ne pourraient déchoir de leur rang par aucun genre d’incapacité ceux-là ne pourraient sortir de 1eur abaissement par l’acquisition d’aucune qualité morale. La distinction entre les races n’a plus sa raison d’être l’aristocratie de la couleur est aujourd’hui une inanité : « que le préjugé, dit M Jules Duval, page 194 de son excellente étude sur les colonies, ne s’oppose pas aux alliances entre races diverses et une race mixte se formera plus vigoureuse et mieux trempée pour le travail.

Ce vœu de M. Jules Duval est en voie d’accomplissement et de même que l’aristocratie métropolitaine se renouvelle en admettant dans son sein des individus sortis du peuple de même les classes blanches et de couleur tendent à se confondre à la Guyane dans la vie privée. Depuis de longues années, les relations de famille ont confondu souvent les deux races et, chez les descendants de ces alliances, les signes apparents de la mixtion ont presque complètement disparu en ne laissant subsister qu’une nouvelle variété de race forte et intelligente, accueillie sans arrière pensée par la classe blanche.

La Guyane française est une coloniedans la pure acceptation du mot, c’est-à-dire qu’elle comprend une population métropolitaine devenue propriétaire du sol, l’exploitant pour en envoyer les produits dans la mère-patrie et demandant à celle-ci ses moyens de consommation en articles industriel ou manufacturés. Cet élément de population métropolitaine est rare : celui d’origine africaine est lui-même en faible quantité, et c’est leur fusion qui a produit le reste de la population permanente guyanaise. Nous considérons la race indigène, celle des anciens indiens, comme une portion tout à fait            distincte et séparée de la population sédentaire de la colonie : elle n’apparaîtra dans le tableau de la population, que nous donnerons à la fin de ce chapitre, que dans une proportion à peu près insignifiante, et nous lui consacrerons un article spécial, moins en raison de son importance qu’eu égard au parti que, selon nous, on en pourrait tirer.

Nous laisserons aussi de côté, quant à présent, deux autres sources de la population coloniale, l’immigration et la transportation, dont nous traiterons séparément en temps et lieu.

Avant de parler de la  population permanente et sédentaire disons un mot de la population européenne flottante, qui se composeen majeur partie d’officiers des différents corps de la marine en passage à la Guyane.

Ces fonctionnaires se comportent, en général, dans le pays, comme des étrangers sur une terre étrangère. La Guyane à leurs yeux n’est qu’une étape à traverser pour passer, dans une autre colonie. A peine arrivés ils songent an retour et n’entretiennent leurs hôtes que de leur désir de les quitter le plus tôt possible. On les entend, tous les jours, en tous lieux, répéter qu’ils partent l’année prochaine, et cette idée leur devient tellement familière qu’elle dégénère, chez quelques-uns, en manie et qu’ils en arrivent à se refuser le confortable et tous ces riens commodes qui donnent du charme à l’existence.

Quant à la population créole, ceux qui pensent que le climat exerce, de l’influence sur la constitution physique de l’homme pourraient bâtir un système et dire que cette influence est analogue à  celle qui paraît être exercée sur le règne végétal à la Guyane, et que, de même que la végétation y est vigoureuse et va s’affaiblissant à mesure qu’on avance vers les pôles, de même la race créole doit y être plus grande et plus forte que dans les régions du Nord. Mais ce serait encore un système et un système que viendraient démentir les faits. Car on trouvé, entre les grands et vigoureux caraïbe du nord de l’équateur et la forte race des patagons du sud, des peuples intermédiaires dont la taille est,  en général, au-dessous de la moyenne.

Quant aux créoles de la Guyane, ceux de race blanche sont généralement petits , ceux de la classe dite de couleur sont d’une taille élevée. Les trait des deux classes sont réguliers mais leur teint est privé dé ce coloris dont la nature l’embellit dans les régions froides ou tempérées.

Leur regard est expressif et annonce même une sorte de fierté qui pourrait élever contre eux des préventions défavorables, si cette fierté n’était mitigée par une affabilité naturelle.

Le climat n’influe pas sur leurs facultés intellectuelles et morales que sur leur organisation physique. les créoles qui sont doués d’une énergie native, n’ont jamais perdu leur puissance de travail, et ils ne sont pas plus vicieux que les hommes de nos grandes ville d’Europe.

Leurs qualités, ils ne les doivent qu’à eux-mêmes. Leurs défauts proviennent surtout des vices de leur éducation première. Nés à une époque où ils étaient  encore entourés des soins les plus serviles, enfants, on a flatté leurs caprices, excusé leurs bizarreries, satisfait et même inspiré leurs fantaisies ; devenus hommes, ils se sont livrés à leurs passions dans un milieu où les mœurs ne sont rien moins que propres à les maîtriser.

On peut dire que la population créole ne possède que les qualités et les défauts, de la population métropolitaine. Parmi les créoles, les uns sont sérieux actifs, continents ; d’autres sont légers, paresseux, dissolus. Il  y en a un grand nombre qui se distinguent par la vie la plus régulière, la plus honorable, et par les qualités les plus solides.

Les créoles de la Guyane sont gais, pleins de vivacité, doués enfin du caractère et de l’esprit le plus éminemment français. Comme leurs frères de la Métropole, ils sont affables, généreux, peut-être avec ostentation, braves jusqu’à la témérité ; mais plus qu’eux ils sont dévoués dans leurs amitiés et tenaces dans leurs haines.

L’hospitalité n’est plus l’apanage des créoles, ruinés depuis l’émancipation. Elle a encore, toutefois, sur leurs habitations, dans les quartiers, un caractère de générosité qui honore d’autant plus ceux qui l’exercent qu’ils ont moins à donner.

Les dames créoles réunissent, en général, à la délicatesse des traits une taille élégante et une démarche pleine de distinction. Leur figure n’a pas l’exactitude rigoureuse du type grec, mais elle offre presque toujours cette combinaison plus séduisante qui constitue la physionomie. Elles savent employer, avec un goût exquis, les ressources que la toilette peut offrir et rehausser ainsi les grâces que la nature leur a départies.

La danse a tant d’attraits pour elles qu’elles s’y livrent sans réserve malgré la chaleur du climat. Cet exercice semble ranimer la langueur habituelle de leurs mouvements, et elles savent si bien les charmes qu’il donne à leur figure expressive et à leur taille gracieuse qu’elles le recherchent avec ardeur. Mais, depuis l’émancipation, les dames créoles ne trouvent plus guère à satisfaire leur passion pour la danse que dans de rares, réunions officielles.

Elles aiment le chant : beaucoup d’entre • elles sont très bonnes musiciennes. Leur voix agréable et facile  ne se prête qu’aux modulations des airs légers ou tendres. Quelques-unes cependant parviennent à triompher, sans efforts, des difficultés de la grande musique.

On ne les rencontre jamais dans les promenades : elles ne sortent que pour se rendre visite ou aller à l’église. Elles-aiment à rester chez elles ; leurs demeures, toujours ouvertes, à jour pour ainsi dire, réalisent l’idée de la maison de verre qu’Épictète rêvait pour le philosophe : elles y vivent dans une sphère où la malignité et la calomnie ne sauraient jamais atteindre.

Leur esprit est, en général-cultivé, et leur conversation pleine de grâce et d’agrément. On est parfois étonné de trouver en elles un sens juste,  une entente des affaires que quelques détracteurs refusent à leur sexe. Pour moi, je pense que leurs maris gagneraient souvent beaucoup a se laisser guider par elles : leur tact vaut mieux que les prétendus principes des maîtres de leurs droits et actions; leur esprit naturel, mûri par leur vie sédentaire, ne se dépense pas en paroles inutiles, et la solitude où elles se plaisent à vivre donne à leur âme une trempe forte qui imprime à leurs résolutions un caractère de stabilité dont celles de leurs, maris, dans certaines circonstances, sont totalement dépourvues.

Les dames créoles sont très sobres : l’eau pure est leur boisson ordinaire et leur goût est tellement exclusif à cet égard qu’elle ne consentent à l’usage du vin que lorsque le médecin le prescrit. Leur santé est souvent détruite par l’usage trop exclusif des mets du pays et du poisson qu’elles préfèrent à tous les autres aliments plus substantiels.

Aussi, cette nourriture des siestes prolongées, des écarts de régime l’inaction dans laquelle elles vivent, sont des causes qui flétrissent quelquefois, avant le temps, les charmes de bien des dames créoles : brillantes comme les fleurs, elles n’en ont souvent aussi que la durée.

L’habitude pernicieuse de les marier avant que la nature ait achevé de développer leur constitution physique, est une autre cause de la ruine de leur santé ; on en a vu quelques-unes, mères avant l’âge, ne donner la vie qu’en abrégeant la leur; on a vu des familles où la mort a fait payer le berceau de l’enfant du cercueil d’une mère à peine nubile.

Il nous reste à parler de la classe noire venue d’Afrique ou née dans la colonie. On ne saurait nier les progrès que cette classe a faits dans la voie de la moralité et de la civilisation. Le nombre des mariages et, par suite, des légitimations s’est accru depuis quelques années, et la tendance à une vie régulière se manifeste d’une manière de plus en plus sensible. Toutefois, la facilité des mœurs, résultat de l’ancien état de choses, fait encore sentir aujourd’hui ses funestes effets.

Ce serait une question bien digne d’attirer l’attention du penseur que celle d’examiner si l’autorité publique peut intervenir pour chercher à ramener à la règle commune les individus qui tendentà s’en écarter. Je crois qu’en principe, elle a non seulement le droit, mais encore le devoir de les contraindre à faire ce que fait la majorité de la population. Plusieurs peuples ont tenté de combattre le dérèglement des mœurs par la force de l’autorité publique. La censure, chez les; Romains n’avait pas d’autre objet. « Un censeur dit Plutarque (Vie de Caton, traduction d’Amyot), a loi d’enquérir sur la vie et de réformer les mœurs d’un chacun. »

On peut objecter que les tentatives faites à Rome et chez les peuples modernes, pour réformer les mœurs par l’action directe; de d’autorité publique, ont été vaines, et qu’en dépit de ses censeurs, il n’a jamais existé une nation plus vicieuse que les Romains. Cela est exact mais si, comme on l’a dit, la vie intérieure est murée, la vie extérieure ne l’est pas et appartient à l’autorité. Il est malheureusement des actions blâmables qu’elle ne peut pas atteindre, comme il est des actions bienfaisantes qu’elle ne peut pas commander.

« La population  dit M Villemain (Éloge de Montesquieu),décroît et s’augmente dans un rapport intime et nécessaire avec les mœurs. Le mariage est le fondement de la société, l’immoralité est destructive comme la guerre, la .religion est la protectrice des bonnes mœurs.»

Les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, dans les réunions d’adultes qu’elles forment aux pratiques et aux actes de la vie chrétienne, les membres de la congrégation du Saint-Esprit et de l’immaculé cœur de Marie, les RR. PP. Jésuites et le, clergé de Cayenne, dans leurs instructions dans les églises, ne négligent rien pour inciter la classe la plus nombreuse de la colonie au mariage, et exercent, sous ce rapport, l’influence la plus utile sur la population de Cayenne et des quartiers.

Un grand nombre de  personnes appartenant à cette classe sont douées d’excellentes qualités. Elles ont même un tact qui confond et réprime souvent l’orgueil de certains hommes qui par des airs dédaigneux forcent l’amour propre blessé à rechercher leur origine.

Un noir honnête homme a le droit de faire sentir à un blanc dégradé la distance qui les sépare.

Quelques-uns ont le goût des arts. L’instruction de la majorité d’entre eux peut être considéré comme  a peu près  nulle. Cependant, on remarque chez eux une tendance assez générale à profiter des ressources que leur offrent les cours d’adultes récemment créés par l’Administration. Quelques-uns devenus propriétaires, entrepreneurs, marchands, régisseurs, maîtres ouvriers charpentiers ou menuisiers, envoient leurs enfants aux écoles publiques ; mais la plupart, il faut le dire, les laissent trop libres de contracter ces funestes habitudes de fainéantise et de vagabondage qui les conduisent, quelques années plus tard, sur les bancs de la police correctionnelle.

Le noir aime le jeu, mais ce ne sont pas les jeux de combinaison qui l’attirent, ce sont les jeux de hasard.

La justesse de l’oreille des noirs leur donne la première qualité du musicien ; aussi en voit-on un assez, grand nombre qui exécutent fort bien des airs sur le flageolet et la flûte. Quelques uns ont étudié et connaissent les principes de la musique, mais la plupart ne jouent évidemment de ces instruments que par routine. C’est-à-dire qu’ils apprennent d’eux-mêmes en imitant les sons d’un air, ou bien d’un  camarade formé de la même manière et qui ne leur indique que la position des doigts  sans qu’il soit question de notes.

Le noir siffle à merveille et reproduit avec une facilité presque inexplicable les airs les plus compliqués c’est même entre eux une manière de se parler et de se prévenir au besoin.

Ce qui le ravit le plus, soit qu’il ait reçu le jour en Afrique, soit que la Guyane ait été son berceau, c’est la danse. Il n’est point d’obstacles qu’il ne surmonte pour aller, quelquefois même pendant la nuit, se livrer à ce plaisir : ni la fatigue  de la veille, ni le travail du lendemain, ni la distance, ni les rivières débordées ne l’arrêtent ; il court, il vole pour aller danser ou frapper du poignet et des doigts sur un tambour couvert d’une peau de biche.

Il y a des  danses où les femmes seules sont admises : ce sont les yambels.Chaque compagnie ou convoia un nom: Impériales, Empire, Poignets dorés, Grenats, Amirales, Mines d’or,etc. La reine, ou toute autre de la compagnie, chante un couplet que le chœurs répète pendant que quatre d’entre elles dansent. Ces couplets sont en général des satires adressées de convoi à convoi.

Une manie générale dans la classe noire, c’est d’aimer à se droguer : un médecin est sans talent s’il ne donne beaucoup de remèdes. Aussi les malades en reçoivent ils de toutes mains ainsi que des aliments : ils mangent dans leurs plus graves maladies ; selon eux, la médecine des blancs fait périr le plus grand nombre des malades par la diète.

Le noir est  en général très sobre et n’a d’autre règle pour manger que son appétit. Comme les créoles des autres classes, il aime à réunir plusieurs mets dans le même plat et même dans chaque bouchée ; ses doigts lui servent de couteau, de cuiller et de fourchette. Un grand plaisir pour lui, c’est de causer en mangeant et s’ils se trouvent plusieurs ensembles, ils aiguisent le repas par des saillies et des épigrammes, car le noir est naturellement railleur.

Je ne saurais donner assez  de louanges aux sentiments que  l’amour maternel a placés-dans le cœur des femmes de la classe noire : c’est un être bien respectable qu’une mère qui, après le travail de la journée, sait donner à son enfants les soins les plus assidus. Elle le nourrit de son lait le plus longtemps possible et même, si on ne lui imposait l’obligation du sevrage, elle prolongerait encore ce terme. Il y a d’autant plus de mérite dans celte durée de l’allaitement que les mères-nourrices passent pour être très exactes à éviter alors tout commerce suspect, excepté avec le père de l’enfant qu’un’ préjuge universel dit qu’on peut ne pas comprendre dans l’exclusion générale.

On dit que le respect des hommes et des femmes  de cette classe pour leur marraine et leur parrain l’emporte sur celui qu’ils ont pour leur père et pour leur mère. Injurier leur parrain ou leur marraine, c’est leur faire l’outrage le plus sanglant. J’ai entendu une jeune  femme noire s’écrier dans  un véritable transport de fureur : « il a juré mon parrain ». On ajoute même que jamais aucune d’entre elle n’a de relations avec son parrain et que jamais non plus un noir n’oserait convoiter sa marraine.

Un des caractères les plus saillants des femmes de cette classe est la propreté. Elles recherchent l’eau sans cesse, et cette habitude si heureuse dans un climat chaud contribue encore à augmenter la fraîcheur de leur peau qu’on sait  être comparativement plus grande que celle des femmes des climats froids.

On aurait peine à croire jusqu’à  quel point leurs dépenses peuvent aller : elles mettent toute leur gloire et leurs plus douces jouissances à avoir beaucoup de linge. Jamais elles ne se trouvent assez de mouchoirs et de camisas, et une manie qu’elles ont presque toutes, c’est de se les emprunter réciproquement aussi bien que leurs bijoux.

Un grand plaisir pour elles, c’est de s’habiller plusieurs d’une manière absolument uniforme, à certaines fêtes solennelles, pour aller danser ou se promener.

Elles se prodiguent entre elles de grandes marques d’attachement et s’appellent sœurs.

Quand le jour de la haine est arrivé,il n’est pas d’injures qu’elles ne se disent, point de turpitudes qu’elles ne révèlent ou qu’elles n’inventent, et des paroles, elles en viennent presque toujours aux mains.

Dans la partie inférieure de cette population, hommes ou femmes, il y a au moins un millier de personnes dont les bras inutiles ne servent pas à faire pousser un épi de maïs et qui vivent dans un état de paresse et de libertinage qui ont souvent appelé sur elles toutes les sévérités de justice.

L’oisiveté doit être poursuivie : c’est la mère de tous les vices. Nulle part il ne peut exister de richesse sans travail, et quand une classe de la population refuse de travailler, c’est qu’elle mendie qu’elle vole ou vit de prostitution.

Les hommes de cette classe inférieure ne travaillent que lorsque le besoin est devenu impérieux ; puis ils retombent dans l’oisiveté jusqu’à ce que la même cause ramène le même effet.

Les femmes portent jupe et chemise plissée et se chargent de bracelets, de collier à grains d’or, de bagues, de pendants d’oreilles. D’où leur vient ce luxe ? Elles ne travaillent pas ; le problème n’est pas insoluble.

Ces femmes ont à peine su ce que c’est que l’enfance, leur précocité trouble l’ordre physiqueet pervertit l’ordre moral en amenant les maternités hâtives ou les abus qui retardent l’époque de la maternité, quand ils n’en tarissent pas les sources. Je craindrais d’affliger, sans cesser d’être vrai, en ajoutant que cette fatale anticipation est quelquefois le résultat d’un calcul, dont le profit est pour les mères.

Ces milles individus des deux sexes, s’ils étaient répartis sur des habitations rurales, pourraient cultiver 2 000 hectares de terres.

L’alimentation à Cayenne diffère selon les classes.

Les Européens vivent autant que possible, à la manière européenne.

Les créoles, même riches, font, en général, usage de la cassave : c’est le pain de la colonie. La pimentade, espèce de court-Bouillon, est leur plat de prédilection ; la viande de boucherie, la volaille, le gibier, les variétés de poisson de mer et d’eau douce, les légumes que fournissent les rares jardins de la banlieue, les fruits et à défaut de ces aliments, les légumes secs ainsi que les salaisons et les conserves, forment la base de la nourriture à Cayenne.

L’alimentation des noirs consiste surtout en morue sèche, petit salé, poisson, gibier, ignames, patates, cassave et couac : àces ressources ils ajoutent souvent la volaille et le porc ; les viandes délicates et la cuisine raffinée des Européens n’a aucun attrait pour eux.

Il nous, reste a parler de l’idiome créole c‘est-à-dire de la variété de langage particulière à la Guyane française.

Je ne crois pas qu’on puisse dire que le créole soit une langues : c’est plutôt un patois, qui s’est formé à l’inverse de la langue française.

C’est, en effet, du mélange des patois normands, wallons et picards que notre belle langue est sortie; c’est de la corruption de notre français, si clair, si correct et si pur, qu’est venu le patois créole guyanais.

On a donné droit de cité à une foule de mots portugais, à des termes de marine et cette admission n’a pas peu contribué à prêter à cet idiome une certaine énergie et une désinvoture assez leste. Rude et presque inintelligible dans la bouche d’un vieil africain, le langage créole devient agréable, mignard même, dans la bouche d’une femme. Aussi, peut-on dire avec justesse, je crois, que l’inflexion de la voix fait la plus grande partie de l’expression.

Le patois créole n’a pas de grammaire écrite, mais il a des règles fixes, invariables ; il a son génie particulier. Ses proverbes, ses sentences, ses paraboles, comprises sous le nom générique de dolos, sont intraduisibles, et un Européen, quelque longue qu’ait été sa résidence à Cayenne, quelque habitude qu’il ait du langage créole, n’arrive jamais à en possédé toutes les finesses. J’ai souvent remarqué certaines expressions qui paraissent être une critique des nôtres, et je crois qu’un observateur habile trouverait dans ce simple langage plus de curiosités et de richesses que dans la plupart des patois des provinces de la France.

Il n’est pas sans intérêt maintenant de comparer la population de la Guyane aux deux époques si différentes de 1836 et de 1865, c’est-à-dire la période où régnait encore l’esclavage avec celle dans laquelle le travail libre s’est définitivement  organisé dans la colonie.

Au 1erjanvier 1836, la population totale de la Guyane française était de 23361 individus. Dans ce chiffre ce trouvait comprise la population flottante de la colonie, celle qui se renouvelle par les arrivées et les départs, pour un chiffre de 1000 individus, y compris le personnel civil et militaire, qui s’élevait à 896 personnes.

Au1er  janvier 1866, ,1e nombre d’individus composant la population de la Guyane française était de 24432, y compris la population flottante.

Elle se divisait comme suit :

Enfant  au-dessous de 14 ans.

– Sexe masculin :         2472

– Sexe féminin :           2322

– Total :                         4794

Célibataires au dessus de 14 ans.

– Sexe masculin :         3874

– Sexe féminin :           3968

– Total :                         7842

Hommes mariés :               2168

Femmes mariées :              2181

Veufs :                                   344

Veuves :                                 816

Total général :                   18145

A ce chiffre de 18145 il faut ajouter :

1° Les tribus d’indiens aborigènes (hommes, femmes, enfants) :    1800

2° Réfugiés brésiliens :    300

3° Militaires de toutes armes :    1129

4° Dame de Saint-Joseph de Cluny et de Saint Paul de Chartres :  78

5° Les frères de Ploërmel :      17

6° Personnel du service médical, d’administration et des agents divers :  166

7° Immigrant africains :
Au dessous de 14 ans :
– Sexe masculin :         34
– Sexe féminin :           28
– Total :                         62

Au dessus de 14 ans :
– Sexe masculin :         748
– Sexe féminin :           153
– Total :                         901

Total général :            963

8° Immigrant indiens :
Au dessous de 14 ans :
– Sexe masculin :         73
– Sexe féminin :           69
– Total :                       142

Au dessus de 14 ans :
– Sexe masculin :         1056
– Sexe féminin :            292
– Total :                       1348

Total général :           1490

9° Chinois : Hommes au-dessus de 14 ans : 70

10° Transportés hors Pénitenciers :              274

Total général de l’ensemble :                        24432

En comparant la population des deux époques, on reconnaît qu’elle n’a augmenté que de 1071 individus, dans une période de trente années. Nous, n’avons pas, compris dans ce chiffre la transportation qui se composait, au 1er  janvier 1866, de 7638 individus.

Mais en, ajoutant même à ce chiffre celui de la transportation, on arrive encore qu’à un total de 32170 habitants, population peu en rapport avec un immense territoire de, 18000 lieues carrées, pas même deux habitants par lieue carrée, tandis que la France compte 1250 habitants par lieue carrée.

La population de la Guyane n’a pas précisément; diminué maisaugmenter dans une si faible proportion en trente années, c’est décroître.

On assigne généralement pour causes à la diminution des populations, soit la décroissance de la production, soit la multitude d’accidents, de maladies, de crimes, et enfin la corruption qui règne dans les grandes agglomérations d’hommes. Le peu d’accroissement de la population à la Guyane tient à d’autres causes à ce que d’abord, la population africaine, ainsi que nous l’avons déjà fait observer dans le chapitre précédent, n’a pas été renouvelée ; que les naissances n’ont pas compensé les décès, et qu’ensuite les contingents des nouveaux immigrants n’ont pas comblé le vide ; à la translation, avant l’émancipation de 1848, de certain ateliers qu’on fit passer de la culture des terres hautes à celle des terres basses ; à d’assez nombreux accidents de navigation ; au trouble apporté, depuis cette époque, dans les soins et par suite dans la conservation des enfants, et aussi, à de plus nombreux décès dans la classe affranchie qui, ayant déserté les grandes habitations, n’a plus reçu les secours que réclamaient des maladies graves que le défaut de soins médicaux rendait mortelles. Il tient encore aux nombreuses migrations de familles entières qui ont quitté la Guyane sans esprit de retour.

Les deux épidémies de fièvre jaune qui ont frappé si cruellement la colonie en 1850-1851 et en 1855-1856, n’ont pas eu toute l’influence qu’on pourrait leur supposer sur la population de la Guyane.

On serait tenté de croire que, dans les années qui ont suivi ces épidémies, quand chaque famille était plongée dans la tristesse et avait des pertes a déplorer, il a dû y avoir moins de mariages et conséquemment moins de naissances : on se tromperait.

Pendant l’année 1850, qui a précédé la première apparition du fléau destructeur, il y avait eu 34 mariages et 168 naissances. Dans les six années qui ont suivi cette épidémie, il y a eu, en moyenne par année, 60 mariages et 170 naissances.

Les relevés statistiques prouvent que de nos jours la population de toutes les nations s’est augmentée d’une manière notable ; la Guyane française seule est restée stationnaire. D’après des données certaines, l’accroissement annuel est en France de 0,80 %, en Angleterre de 1,58 %, et aux États-Unis de 3,50 % ; à la Guyane, la population en trente années ne s’est accrue, avec quelques alternatives d’augmentation et de diminution, que de 35 personnes par an, c’est-à-dire 0,16 %, tandisque les deux colonies étrangères voisines voient tous les trois ans leur population augmenter de près de 10000 individus. « L’exploitation des régions intertropicales du continent américain, dit Victor de Nouvion (Introduction, p 25), est avant tout une question population ».

Le Gouvernement à toujours provoqué, stimulé et favorisé les entreprises à la Guyane ; la France n’a jamais répondu qu’en exhumant les funèbres souvenirs de l’expédition de Kourou et de la déportation de l’an V. Il est temps de dégager la Guyane française de la responsabilité des drames terribles auxquels elle n’a fait que servir de théâtre. Il faut enfin qu’on ajoute créance aux paroles des hommes de bonne foi qui l’ont habitée dix, vingt, trente-ans, et qui viennent protester contre la réputation imméritée qu’on lui a faite; il faut qu’on rejette dans le domaine de l’imagination toutes les fantastiques horreurs dont des récits exagérés ont peuplé ses rivages, Toutes des émigrations soigneusement préparées, conduites d’après les enseignements du passé exécutées avec ordre et prudence, pourront réussir à la Guyane. Sans l’immigration, sans la transportation, qui est aussi une immigration; la Guyane est perdue ! La Guyane est morte ! La mort; mot terrible pour l’homme, mais bien autrement lugubre pour un pays.

Fin du chapitre VIII

[1]C’est la pensée affaiblie de Casimir Delavigne dans les Messéniennes :
J’ai vu Rome et pas un Romain Sur les débris du Capitole.
Vraie peut être à l’époque où écrivaient les deux auteurs, elle ne l’est plus aujourd’hui. Sébastopol, Magenta et Solferino ont relevé l’Italie du poétique anathème prononcé contre elle.

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