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Les soubresauts du Sigisbert-Cézard, premier navire d’immigrants indiens de la Guyane française (1856)
Par Patrick Bhagooa (Boodney)
Auteur de Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021
Sources : Archives Territoriales de la Guyane (ATG, 6U16) · ANOM · Bulletin Officiel de la Guyane 1856
Suite aux nombreuses difficultés rencontrées après l’abolition de l’esclavage en matière d’immigration — en particulier l’introduction de Madériens qui fut un fiasco complet — la situation empirait. C’est dans ce contexte que fut notifiée, par dépêche ministérielle du 18 janvier 1855 (n°28), la communication à l’administration coloniale du traité signé le 13 janvier 1855 entre le ministre secrétaire d’État de la Marine et la maison Le Campion et Théroulde, pour l’introduction à la Guyane de trois mille (3 000) Indiens coolies dans les années 1855, 1856 et 1857. En parallèle était également prévu un apport de 3 000 immigrants africains, convoyés par le capitaine Chevalier.
En ce qui concerne l’immigration indienne, le premier convoi ne fut effectivement mis en œuvre qu’en 1856 — soit plus d’un an après la signature du traité avec Le Campion et Théroulde.
Dès février 1856, le gouverneur de la Guyane avait lancé, par l’intermédiaire de la Feuille de la Guyane, un appel aux différents propriétaires de la colonie afin qu’ils s’inscrivent pour obtenir des immigrants indiens. Les demandes s’élevaient à environ 260 individus.
Mais voilà que le premier convoi fut déprogrammé pour la Guyane au profit de la Guadeloupe, par décision ministérielle du 29 janvier 1856 — et les inscriptions s’arrêtèrent.
Cette décision s’explique par la pression exercée sur le ministre de la Marine par le gouverneur de la Guadeloupe, Bonfils, qui avait fait valoir les besoins pressants des planteurs de son île. Le ministre justifia également sa décision par « le succès de l’immigration africaine à la Guyane » — la colonie ayant déjà reçu deux convois de travailleurs africains sur la Diane, le 6 janvier 1856 et le 20 juin 1856, totalisant respectivement 308 et 322 individus, soit 630 travailleurs introduits avec un contrat de six ans, plus avantageux que celui des Indiens qui était de cinq ans. De ce fait, elle était jugée moins urgente dans ses besoins. Par ailleurs, le coût d’introduction d’un coolie indien — 385 francs par adulte contre 129 francs pour un immigrant africain — rendait la Guyane, colonie la moins aisée des quatre, structurellement défavorisée dans la compétition pour l’obtention des contingents indiens. Ce nombre demeurait pourtant insuffisant pour répondre aux besoins réels de la colonie.
On pourrait penser que le lobbying de la plantocratie guadeloupéenne, les békés, était sans pareil, et que s’attirer les bonnes grâces du gouvernement de l’époque ne devait pas être un exercice bien difficile.
Le gouverneur de la Guyane française, Baudin, céda tout de même 197 immigrants indiens à la Guadeloupe.
Dans les faits relevés aux Archives Territoriales de la Guyane, dans la section 6U/16, dans les feuilles d’audience du tribunal de commerce, plusieurs actes donnent une vision précise de ce qui s’est passé.
Source inédite — La procédure judiciaire complète devant le Tribunal de Commerce de Cayenne (ATG, 6U16, 1856)
Les recherches menées aux Archives Territoriales de la Guyane (ATG) ont permis de localiser huit actes du Tribunal de première instance de Cayenne, statuant en matière de commerce, qui documentent l’intégralité de la procédure judiciaire liée à l’avarie du Sigisbert-Cézard entre le 6 juin et le 26 septembre 1856. Ces actes, conservés sous la cote 6U16, constituent la source la plus directe et la plus précise disponible sur les circonstances et les suites de l’avarie. Ils n’avaient jusqu’à présent jamais été utilisés dans ce débat historiographique.
Chronologie des 8 actes
| Acte | Date | Audience | Objet |
| 212 | 6 juin 1856 | Vendredi | Requête du capitaine Gault : autorisation de débarquer les 822 immigrants à l’Île Saint-Joseph et de conduire le navire à Cayenne pour expertise par 3 experts nommés |
| 226 | 18 juin 1856 | Mercredi | Ordonne le déchargement complet de la cargaison pour permettre aux experts d’inspecter la coque — les experts ont constaté ne pouvoir procéder avant déchargement |
| 229 | 20 juin 1856 | Vendredi | Extension de la commission d’experts aux avaries de la cargaison constatées au fur et à mesure du déchargement — commission déclarée permanente |
| 244 | 4 juillet 1856 | — | Autorisation de rapatrier les 854 sacs de riz débarqués à l’Île Saint-Joseph vers Cayenne pour expertise — nomination de 3 nouveaux experts (Héraud, Lalanne, Bally jeune) |
| 253 | 8 juillet 1856 | Mardi | Extension de la mission des experts : déclarer si le navire est réparable, évaluer les travaux nécessaires, estimer les coûts et délais de réparation |
| 287 | 2 août 1856 | Samedi | Autorisation d’abattre en carène — le navire doit être sorti de l’eau pour inspecter les parties immergées, seul moyen de constater les avaries réelles de la coque |
| 297 | 12 août 1856 | Mardi | Homologation de l’adjudication des travaux à Giaimo et Bozonnet pour 39 400 francs (contre 45 178,68 F proposés par Chauvet) — adjudication du 11 août chez Me Voisin |
| 330 | 26 septembre 1856 | Vendredi | Autorisation de vente aux enchères de 369 sacs de riz avariés sur 854 — rapport des experts déposé le 24 septembre constatant les avaries de la cargaison |
Ce que ces actes prouvent de manière irréfutable
- La réalité de l’échouement au 30 mai 1856 est établie par le capitaine Gault lui-même dans sa requête du 6 juin (Acte 212). Il déclare sous serment, devant un tribunal de la République française, avoir touché « des roches sous-marines existant dans ces parages » le trente mai, après avoir atterri à la Montagne d’Argent et passé le Grand Connétable.
- Le navire faisait cinq pieds d’eau à l’heure (Acte 212), ce qui représentait une voie d’eau majeure. Le capitaine Gault précise qu’il a maintenu la route vers la Guadeloupe « tant que l’eau qu’il faisait, et qu’il combattait au moyen de ses deux pompes, ne l’empêcherait pas d’atteindre le nouveau port ». Ce n’est qu’en constatant cinq pieds d’eau par heure aux Îles du Salut qu’il a décidé de s’arrêter, de peur « d’exposer la vie de ses passagers et de son équipage ». Cette décision est validée à l’unanimité par un conseil de bord.
- Le capitaine Gault a tenté de poursuivre vers la Guadeloupe (Acte 212). Ce point est capital : après avoir reçu de nouvelles instructions lui prescrivant de faire route vers Pointe-à-Pitre, remises par le pilote à l’Îlet le Père, le capitaine a effectivement continué à faire voile vers la Guadeloupe. C’est uniquement l’aggravation de la voie d’eau — cinq pieds à l’heure — qui l’a contraint à s’arrêter aux Îles du Salut. Un capitaine participant à un sabotage n’aurait eu aucune raison de tenter ce voyage supplémentaire.
- L’abattage en carène confirme la gravité des dommages (Acte 287). Les experts Friyac, Héraud et Guerry — nommés par le tribunal — ont déclaré ne pouvoir évaluer les avaries qu’après abattage en carène, car « la solution des questions dépend de l’avarie qu’a éprouvée le navire, et qu’ils ne peuvent la reconnaître et l’apprécier qu’en déposant hors de l’eau les parties immergées ». Cette procédure lourde — qui a mobilisé les ressources du port de Cayenne pendant plusieurs semaines — ne s’imposait pas pour de simples dommages superficiels.
- Le coût de l’adjudication confirme l’ampleur des travaux (Acte 297). L’adjudication du 11 août 1856, homologuée par le tribunal le 12 août, attribue les travaux aux sieurs Giaimo et Bozonnet pour 39 400 francs. La deuxième offre (Chauvet) s’élevait à 45 178,68 francs. Ces montants confirment des réparations substantielles, incompatibles avec un sabotage bénin.
- Les avaries de la cargaison sont documentées indépendamment (Actes 229, 244, 330). Sur les 854 sacs de riz transportés depuis l’Inde, 369 — soit 43 % — ont été déclarés avariés par les experts Héraud, Lalanne et Bally jeune. Ces avaries de cargaison, distinctes des avaries de coque, résultent directement de l’échouement et des infiltrations d’eau dans les cales. Elles auraient été impossibles à fabriquer sans détruire réellement une part de la marchandise.
| 📋 Résumé des acteurs judiciaires de la procédure (ATG 6U16, 1856)
Tribunal : Ligonier, juge impérial (président) — juridiction de première instance de Cayenne en matière de commerce Greffier : Mirentier (ou Mirontier) Ministère public : Rol (substitut du procureur impérial), Delisle, Delandes selon les audiences Mandataires du capitaine Gault : Emler (négociant, Acte 212), Candolle (avocat, Actes 226-287), Dunezat (avoué, Actes 253-297) Experts coque : Friyac (lieutenant de vaisseau, capitaine du Port), Héraud (capitaine au long cours), Guerry (maître charpentier du Port) Experts riz : Héraud, Lalanne, Bally jeune Adjudicataires des travaux : Giaimo et Bozonnet — 39 400 francs (adjudication du 11 août 1856 chez Me Voisin, notaire) |
Source
Picard, J. (2018). « L’immigration indienne et les désastres du Sigisbert-Cézard ». Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, n°179, p. 52, note 7.
Cote : ANOM FM/SG/GUA/C186/1138, dépêche ministérielle du 29 juillet 1856.
