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Le Sigisbert-Cézard (9 juin 1856)

Premier navire de l’immigration indienne en Guyane française

Par Patrick Bhagooa (Boodney)

Auteur de Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021

Fiche synthétique du navire

Élément Information
Nom Sigisbert-Cézard
Type Trois-mâts barque français
Construction Nantes, 1853
Chantier Nantes
Armateur Compagnie Générale Maritime (Assureur)
Capitaine Ange Félicité Gault pour le voyage Inde Guyane Française
Origine du convoi Pondichéry et Karikal
Immigrants embarqués 822
Décès pendant la traversée et à l’arrivée 21
Survivants 801
Naissance à bord 1 (Marie, fille de Marimoutou)
Date d’arrivée 9 juin 1856
Lieu d’arrivée Îles du Salut — Guyane française suite à avarie.
Restés en Guyane 589 immigrants indiens
Transférés en Guadeloupe 197 immigrants indiens

I. Introduction

Le Sigisbert-Cézard est un navire majeur dans l’histoire de l’immigration indienne en Guyane française. Construit à Nantes en 1853, ce trois-mâts barque français fut le premier navire à transporter des engagés indiens vers la Guyane française — marquant ainsi le début d’une immigration qui allait durer vingt et un ans et introduire plus de huit mille hommes, femmes et enfants dans la colonie.

Son histoire est à la fois une affaire maritime, administrative, économique, sanitaire et humaine. L’avarie qu’il subit au large de la Guyane française en juin 1856 conditionna le débarquement des immigrants, l’immobilisation du bâtiment, les réparations coûteuses et — fait remarquable — le maintien en Guyane d’un convoi que le ministère destinait finalement à la Guadeloupe.

II. Contexte historique

Le voyage du Sigisbert-Cézard intervient dans les premières années de l’immigration réglementée de travailleurs indiens sous contrat vers les colonies françaises. Après l’abolition de l’esclavage de 1848, les planteurs des colonies sucrières réclament une main-d’œuvre nouvelle. La Guyane, la Guadeloupe et la Martinique entrent en concurrence pour obtenir des engagés indiens.

C’est le traité du 13 janvier 1855 entre le ministre secrétaire d’État de la marine et la maison Le Campion et Théroulde qui déclencha officiellement l’immigration indienne vers la Guyane française — prévoyant l’introduction de 3 000 Indiens coolies sur trois ans. Le Sigisbert-Cézard fut le premier navire à mettre en œuvre ce traité.

L’assureur du navire était la Compagnie Générale Maritime (CGM).

III. La composition du convoi

Les états nominatifs adressés à l’administration locale par le gouverneur des Établissements français de l’Inde mentionnent 822 immigrants embarqués — composés de deux groupes, l’un venu de Pondichéry, l’autre de Karikal.

Provenance Hommes Femmes Enfants Total
Pondichéry 462 81 36 579
Karikal 221 19 3 243
Total 683 100 39 822

La proportion de femmes — 100 sur 822, soit 12% — est très inférieure au quota réglementaire de 40 femmes pour 100 hommes. Les engagées de ce premier convoi provenaient essentiellement des castes les plus basses de la société tamoule de Pondichéry et Karikal.

IV. Chronologie des événements du Sigisbert-Cézard.

Date Événement
18 février 1856 Départ de Pondichéry
21 février 1856 Départ de Karikal
8 juin 1856 Naissance à bord de Marie, fille de Marimoutou
9 juin 1856 Avarie au large — mouillage aux Îles du Salut
14 juin 1856 Entrée dans le port de Cayenne — 5 150 sacs de riz et 816 coolies signalés
15 juin 1856 Départ de Ménard vers les Îles du Salut sur Le Rodeur navire de l’état
17 juin 1856 Embarquement de 300 immigrants vers Cayenne
18 juin 1856 Rapport Ménard n°6 au Directeur de l’Intérieur
2 août 1856 Jugement autorisant l’abattage en carène
11 août 1856 Adjudication chez Me Voisin, pour la somme de 39 000 francs.
26 septembre 1856 Vente de 369 sacs de riz avarié
10 octobre 1856 Enregistrement des premiers contrats d’engagement
27 janvier 1857 Départ de Cayenne pour Pondichéry sur lest
18 juin 1857 Arrivée en Inde
20 juin 1857 Départ pour Calcutta
En 1858 Nouvelle avarie sur le trajet Maurice-Falmouth. Relâche au Havre

 

V. La traversée

La durée

Le voyage aller dura environ 102 à 103 jours depuis Pondichéry — soit un peu plus de trois mois de navigation. Le voyage de retour fut beaucoup plus long : 142 jours de Cayenne à l’Inde, soit près de 40 jours de plus que l’aller. Cette différence s’explique par la navigation sur lest, l’état fragilisé du navire après avarie et réparations, et des conditions de vents moins favorables.

À ce jour, les archives consultées ne permettent pas de localiser le rapport de départ et de voyage du Sigisbert-Cézard — ce document reste à identifier.

VI. Le débarquement aux Îles du Salut

Calcul administratif Nombre
Immigrants embarqués 822
Décès constatés – 21
Survivants 801
Naissance de Marie (fille de Marimoutou) + 1
Total vivant 802
Hommes restés à bord pour les pompes – 120
Immigrants présents à l’Île Saint-Joseph 682

Le rapport du commissaire de l’immigration Amédée Ménard — 18 juin 1856

Le rapport n°6 du commissaire de l’immigration Amédée Ménard, adressé au directeur de l’intérieur Favard le 18 juin 1856.

Suivant les ordres du contre-amiral gouverneur, Ménard quitta Cayenne le 15 juin 1856 à bord de l’aviso à vapeur Le Rodeur pour se rendre aux Îles du Salut, afin de contrôler l’introduction des immigrants indiens débarqués à l’Île Saint-Joseph. Il fut accompagné de M. Manès, chirurgien de 2e classe de la Marine, chargé provisoirement du service de santé aux Îles du Salut.

À son arrivée, Ménard trouva 682 immigrants présents à l’Île Saint-Joseph — sur les 802 vivants recensés, 120 hommes étant restés à bord du Sigisbert-Cézard pour le service des pompes, le navire ayant été remorqué en rade de Cayenne après son avarie.

Après avoir visité les immigrants en présence de M. Manès, Ménard les interrogea sur la manière dont ils avaient été traités pendant la traversée. Leurs réponses ne lui laissèrent aucun doute sur le fait que le capitaine Gault avait apporté la plus grande exactitude dans l’accomplissement de toutes les obligations imposées par le décret du 27 mars 1852.

Ménard procéda ensuite à l’embarquement de 300 immigrants vers Cayenne — en veillant soigneusement à les réunir par famille et à éviter toute séparation. Les 300 personnes embarquèrent le 17 juin au matin et arrivèrent à Cayenne le soir même, où elles furent logées dans un hangar préparé pour les recevoir.

Le commissaire se rendit ensuite à bord du Sigisbert-Cézard pour vérifier les conditions de vie des 120 hommes restés aux pompes. Il conclut en ces termes :

Je suis heureux, Monsieur le Directeur, de n’avoir que des éloges à adresser à M. le capitaine du Sigisbert-Cézard qui n’a rien négligé pour réunir à son bord toutes les conditions déterminées par la loi pour le transport des émigrants, et de pouvoir constater que les 120 Indiens que j’ai visités paraissent jouir d’une bonne santé, sont gais, satisfaits, et ne m’ont fait aucune réclamation sur la manière dont ils ont été traités à bord pendant la traversée.

Le rapport fut visé par le directeur de l’intérieur Favard — celui-là même qui avait contresigné l’arrêté n°698 du 10 décembre 1855 organisant l’introduction des immigrants coolies en Guyane française.

(Source : Rapport n°6, Amédée Ménard, commissaire de l’immigration, Cayenne, 18 juin 1856. Archives Territoriales de la Guyane, cote ATG X247.)

VII. Répartition des immigrants indiens sur les aviso de l’état

Bâtiment Nombre
Le Rodeur 160
La Pourvoyeuse 70
L’Île d’Enet 70
Total 300

Le commissaire de l’immigration consigna dans son  rapport les décès des immigrants morts en mer, au mouillage des Îles du Salut et à l’Île Saint-Joseph et les causes des décès.

VIII. Décès en mer — 14 décès

Nom Filiation Date Cause Âge
Aroumengam fils de Caroupin 1er mars 1856 Épilepsie 21 ans
Velley fils de Caroupin 3 avril 1856 Dysenterie 21 ans
Soupourayen fils de Câlly 22 avril 1856 Phtisie 18 mois
Vally fille de Moutou 28 avril 1856 Maladie vénérienne et dysenterie 20 ans
Ajaguin fils de Périaca-Roupin 28 avril 1856 Dysenterie 21 ans
Sodalemouttau fils de Sattecaunou 29 avril 1856 Affection cérébrale et dysenterie 26 ans
Marré fils de Soukan 10 mai 1856 Dysenterie 22 ans
Falconda fils de Soubana 11 mai 1856 Fièvre cérébrale 27 ans
Viren fils de Nallaperimon 17 mai 1856 Dysenterie (nom absent du rôle) 18 ans
Sababady fils de Nelam-Balachetty 17 mai 1856 Dysenterie chronique 21 ans
Armougom fils de Caudapin 18 mai 1856 Chute 26 ans
Camatchy fille de Ramessamy 27-28 mai 1856 Apoplexie 18 ans
Ramoudou fils de Jucadou 30 mai 1856 Commotion cérébrale par effroi 24 ans
Ramessamy fils de père inconnu 31 mai 1856 Abcès du foie

XI. Décès au mouillage des Îles du Salut — 3 décès

Nom Filiation Date Cause Âge
Seringuy fille de Paguin 3 juin 1856 Méningite 20 ans
Velin fils de Polly 5 juin 1856 Hépatite 18 ans
Maroudaye fille de Cheleumoutou 8 juin 1856 Dysenterie chronique 18 ans

X. Décès à l’Île Saint-Joseph — 4 décès

Nom Filiation Date Cause Âge
Vengdagalam fils d’Onagalam 13 juin 1856 Scorbut 25 ans
Allégapen fils de Verassamy 14 juin 1856 Scorbut 27 ans
Candessamy fils de Castoury 15 juin 1856 Dysenterie 23 ans
Moutirin fils de Moussamy 16 juin 1856 Dysenterie 18 ans

XI. Bilan des causes de décès

Cause Nombre de décès
Dysenterie et dysenterie chronique 8
Affections cérébrales, méningites, fièvres cérébrales 3
Scorbut 2
Chute et commotion cérébrale par effroi 2
Phtisie 1
Épilepsie 1
Hépatite 1
Apoplexie 1
Abcès du foie 1
Maladie vénérienne et dysenterie 1
Total 21

XII. Observations historiques

La dysenterie — première cause de mortalité

La dysenterie fut de loin la cause de mortalité la plus fréquente — huit décès sur vingt et un, soit 38%. Cette maladie, liée aux conditions sanitaires à bord et à la qualité de l’eau, frappait particulièrement les populations peu résistantes aux infections gastro-intestinales lors de longues traversées maritimes de plus de trois mois.

L’apparition du scorbut à l’Île Saint-Joseph

L’apparition du scorbut à l’Île Saint-Joseph est particulièrement significative — Vengdagalam décède le 13 juin et Allégapen le 14 juin. Ces deux décès indiquent que certains immigrants souffraient déjà d’une carence sévère en vitamine C à l’arrivée ou pendant leur maintien aux Îles du Salut. L’alimentation à base de riz, pauvre en vitamine C, ne protégeait pas contre cette maladie lors de longues traversées.

La vulnérabilité des enfants en bas âge

La présence d’un nourrisson de 18 mois parmi les décédés — Soupourayen, fils de Câlly, mort de phtisie le 22 avril — illustre la vulnérabilité particulière des enfants en bas âge lors de ces traversées de plus de trois mois. Les conditions d’hygiène et de promiscuité à bord favorisaient la propagation des maladies respiratoires et infectieuses.

Les imperfections des registres nominatifs

Le cas de Viren — dont le nom n’est pas trouvé sur le rôle donné par l’agent du gouvernement — révèle les imperfections des registres nominatifs et les difficultés d’identification des immigrants, dont les noms tamouls étaient souvent mal transcrits ou retranscrits phonétiquement par les agents français. Le commissaire Ménard nota : son nom n’est pas trouvé sur le rôle donné par l’agent du gouvernement, probablement que cet homme est porté sous un autre nom.

La mortalité post-arrivée

Le commissaire de l’immigration consigna dans son rapport les décès des immigrants morts en mer, au mouillage des Îles du Salut et à l’Île Saint-Joseph. Ce registre ne couvre que les décès jusqu’au 16 juin 1856.

Les registres des décédés de la colonie révèlent que la mortalité continua bien au-delà de l’arrivée du navire. Pour la période allant du 9 juin 1856 au 31 décembre 1856, le bilan est le suivant :

21 décès survenus pendant le voyage et avant la livraison du convoi

118 décès enregistrés dans l’ensemble de la colonie — dont 4 enfants

Total : 139 décès sur une période de six mois

Ce chiffre de 139 décès sur 822 immigrants embarqués représente un taux de mortalité de 16,9% en moins de sept mois — témoignant des difficultés d’acclimatement, de malnutrition et des conditions de vie sur les premières habitations de la colonie.

Après le débarquement à Cayenne

Les registres de décès de Cayenne montrent que plusieurs immigrants décédèrent dans les mois suivant leur arrivée — témoignant des difficultés d’acclimatement, de malnutrition et des conditions de vie sur les habitations. La Liste est titre indicatif et non exhaustive.

Mois Noms relevés
Juin 1856 Virassamy, Appavou, Minaletchy, Latchimy, Alégrimakin
Juillet 1856 Mardaya, Odoépin, Moutongerbin, Agressamy, Manja, Vinquadaretty, Coupemol, Moussamy, Ramssamy, Schergougmay, Bastianne, Mangalas
Août 1856 Antony, Kiénien ou Kichenin, Mounien, Kichenapin, Omarssah,Ramana Moutian, Routtira, Chinadé, Moulki
Septembre 1856 Gagia, Rossamy, Latchou, Maniapin, Roussamy, Moutian, Viraquin, Coppi, Pélia
Octobre 1856 Moutoussamy dit Pita, Mariandy, Attanady, Moutoucaroupin, Canmiapin ou Camniapin, Macaÿa, Chollémoutou, Tendabraya, Sababady, Latchoumanin-Sing, Ramassamy-Mestry, Caudassamy
Novembre 1856 Soupin, Ramajy, Fanéli, Mounien
Décembre 1856 Iraouiti, Mouttoucomiran, Padan, Sarradin, Johni, Moutoucaroupin, Manajy, Singalrayin, Rengassamy-Mestry

 

XIII. Note de copie conforme

Le commissaire de l’immigration Amédée Ménard ajouta en fin de rapport la mention suivante :

Pour copie conforme aux États nominatifs des immigrants indiens embarqués à Karikal et à Pondichéry pour la Guyane française, sur le navire français Sigisbert-Cézard, capitaine Gault.

Cayenne le 18 juin 1856.

 

Sources : Rapport du commissaire Amédée Ménard, Cayenne, 18 juin 1856 (ATG). Registre des décès des immigrants indiens du Sigisbert-Cézard (ATG). FG 1856-57-58 (ATG). Le Moniteur de l’assurance, 27 septembre 1856. Journal du Havre, 17 novembre 1856. Christian Schnakenbourg, L’immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Patrick Bhagooa (Boodney), Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021.

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