guyanelacolonie.fr
Publication historique
La genèse de l’immigration indienne en Guyane française
Par Patrick Bhagooa (Boodney)
Auteur de Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021
Introduction
La genèse de l’immigration indienne, ou de l’engagisme indien, en Guyane française prend naissance après l’abolition de l’esclavage de 1848. Entre le 10 juin 1848, date de la proclamation officielle de la liberté des 12 328 esclaves de la colonie, et le 9 juin 1856, date de l’arrivée du premier navire transportant des engagés indiens, huit années s’écoulèrent.
Ces huit années furent chaotiques. Il y eut l’effondrement de l’économie coloniale ayant pour cause la disparition de la main-d’œuvre servile et la difficulté de la mise en place d’une nouvelle.
La mise en garde, le 10 juin 1848, du Commissaire Général de la République, Pariset, ne changea en rien cette disparition.
Extrait de la proclamation du Commissaire Général de la République, Pariset.
Cayenne, le 18 juin 1848
Non libres, pour qui le jour de la liberté va luire dans deux mois, continuez jusque-là vos travaux ordinaires avec le même calme montré par vous depuis que vous savez qu’un nouveau gouvernement voulait vous délivrer de la servitude ; c’est la seule manière de manifester que vous étiez dignes de ce grand bienfait. Préparez-vous par ce court temps d’épreuve à jouir de la liberté sans en abuser. Quand, au moment de la proclamation définitive de votre émancipation, vous bénirez Dieu de vous avoir élevés à la dignité d’hommes libres, que votre conduite et vos sentiments portent dans tous les esprits la conviction que vous méritiez d’être des citoyens français, et que vous avez compris que la liberté, l’égalité et la fraternité ne sauraient exister sans le travail et le maintien de l’ordre.
Cette période peut être divisée en deux parties distinctes : la première de 1848 à 1852, et la seconde de 1852 à l’arrivée du premier navire le 9 juin 1856.
Première période — 1848 à 1852 : Le désarroi colonial
Les conséquences sont immédiates et brutales. Les anciens esclaves, désormais libres, refusent massivement de retourner travailler dans les habitations aux mêmes conditions que sous l’esclavage.
En 1843, on dénombrait 464 habitations employant 13 453 esclaves. En quelques semaines, ces habitations se vident. Les planteurs crient à la ruine. L’économie coloniale s’effondre.
Pour empêcher la dispersion et la disparition des nouveaux libres, le Commissaire Général de la République prit dès le 27 avril 1848 un décret sur le vagabondage intitulé : Décret relatif à la répression du vagabondage et de la mendicité.
Article premier :
Dans les colonies, où l’esclavage est aboli par décret de ce jour, la mendicité et le vagabondage sont punis correctionnellement, ainsi qu’il suit : Tous mendiants, gens sans aveu ou vagabonds, seront mis à la disposition du Gouvernement pour un temps déterminé, dans les limites de trois à six mois, selon la gravité des cas. Ils seront, durant ce temps, employés au profit de l’État, à des travaux publics, dans des ateliers de discipline, dont l’organisation et le régime seront réglés par un arrêté du ministre de la marine et des colonies. Les condamnés pourront être renfermés dans ces ateliers ou conduits au dehors pour l’exécution des travaux sous la garde des agents de la force publique.
Et pour contrecarrer et surveiller tous les déplacements, il y eut :
L’arrêté sur les passeports à l’intérieur de la Guyane française. 4 août 1848.
Ayant pour article premier :
Toute personne qui veut voyager d’un quartier à l’autre, dans la colonie, est tenue de se munir d’un passeport.
Mais rien n’y fit. Les nouveaux libres ne voulaient plus travailler.
Le Commissaire Général de la République essaya de pallier à ce manque de main-d’œuvre en introduisant des Madériens, venus en grande majorité de Démérary (Guyana actuel), mais rien n’y fit et cela n’apporta rien de bon à la colonie.
Cette immigration mourut d’elle-même. Les derniers individus apparaissent comme dérisoires au recensement de 1854.
Deuxième période — 1852 à 1856 : La construction du cadre juridique
L’année 1852 — Une année fondatrice
L’année 1852 fut une année prolifique dans la mise en place de tous les règlements nécessaires au bon fonctionnement de l’immigration. En quelques mois, un véritable arsenal juridique fut constitué.
Le 13 février 1852, Louis-Napoléon Bonaparte signe le décret fondateur de l’engagisme colonial. En 26 articles, ce texte organise l’immigration des travailleurs, définit les obligations réciproques des travailleurs et de leurs employeurs, et crée le livret ouvrier obligatoire pour tout travailleur — instrument de contrôle et de surveillance des déplacements.
Le livret servait également de passeport, mais son utilisation donna des confusions lors des contrôles et, de ce fait, il y eut le 24 février 1855 un nouvel arrêté sur les passeports.
Le 27 mars 1852, un second décret précise les conditions concrètes de l’émigration depuis les pays hors d’Europe — notamment depuis l’Inde. Il organise le recrutement, les conditions de transport à bord des navires et le droit au rapatriement. L’article 12 contient une disposition remarquable :
Les émigrants de l’Inde pourront être dispensés de contracter préalablement l’engagement de travail.
Le 28 juillet 1852, l’arrêté n°419 signé par le commissaire général Sarda Garriga détermine la forme matérielle du livret ouvrier — au moins six feuilles, coté et paraphé par le maire, délivré gratuitement.
Le 4 août 1852, l’arrêté n°464 organise le fonctionnement concret du livret — obligation pour tout individu de 14 à 60 ans sans ressources, visa périodique, registres contrôle dans chaque commune, sanctions sévères en cas de fraude.
Le 3 juillet 1852, l’arrêté n°398 organise les ateliers disciplinaires — lieux d’exécution des peines pour les travailleurs récalcitrants, avec dix heures de travail par jour obligatoires.
L’immigration africaine — Deuxième tentative (1854-1859)
De 1854 à 1859, l’immigration africaine fut la deuxième tentative, pour un nombre de 1 828 immigrés.
Cette tentative prit fin brutalement. Le rachat d’esclaves pratiqué par la France fut assimilé par la Grande-Bretagne à une traite négrière déguisée. La pression diplomatique britannique contraignit la France à y mettre fin par le décret impérial du 1er juillet 1861.
La décision d’introduire des travailleurs indiens
Mais, dès 1854, le gouverneur de la Guyane, Bonard, demandait l’introduction de 3 000 travailleurs indiens sur trois ans, avec une estimation de 450 francs par individu adulte.
Dans les faits, un traité daté du 13 janvier 1855 fut signé entre le ministre secrétaire d’État de la marine et la maison Le Campion et Théroulde, pour l’introduction, à la Guyane, de trois mille Indiens coolies, dans les années 1855, 1856 et 1857.
Le 9 juin 1856 — L’engagisme indien devient réel
Les premiers immigrants indiens qui ont foulé le sol de la colonie datent du 9 juin 1856, convoyés par le navire Sigisbert-Cézard. L’engagisme indien devient réel.
Source : Patrick Bhagooa (Boodney), Les engagés de la Guyane Française 1849-1900, Ibis Rouge Éditions, 2021. Archives Territoriales de la Guyane. Bulletin Officiel de la Guyane 1848-1856.
